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Les tristes événements du Zimbabwe réconfortent encore la position de ceux qui pensent qu’en Afrique, le seul moyen de se faire entendre est de prendre les armes.
Il y a de cela deux ans, j’ai rencontré à la gare centrale de Montréal un colonel à la retraite des Forces françaises, professeur de stratégie dans un institut basé à Paris.

Et, la semaine passée, pendant que défilaient les images déprimantes du Sommet de l’Union africaine à Charm el-Cheikh, pendant que les histoires sanglantes de la moitié de ces chefs d’Etat présents hantaient la moitié des peuples d’Afrique, j’ai passé un coup de fil à mon ami pour lui demander ce qu’il pensait de la situation au Zimbabwe.

Toujours disponible et agréable à entendre, il m’a répondu abruptement : « C’est juste la preuve qu’en Afrique, les dirigeants n’écoutent jamais leur peuple, ils n’écoutent que ceux qui prennent des armes pour les combattre.

Je pense que tôt ou tard, mais plus tôt que tard, la situation au Zimbabwe se conclura selon les deux façons suivantes : soit Mugabe est renversé par un coup d’Etat, soit l’opposition aura recours aux armes pour mettre le pays à feu et à sang et l’on aboutira à une situation à la somalienne, sans Etat et sans gouvernement depuis 1992 ».

Alors, que se passe-t-il en Afrique ? Pourquoi les hommes au pouvoir et leurs proches collaborateurs vivent dans une bulle qui les rend sourds, muets et aveugles aux doléances de leur peuple ?

Bref, pourquoi les questions les plus importantes de la nation ne trouvent jamais de solution jusqu’à l’éclatement d’une guerre civile ? Mon interlocuteur a sa propre idée à ce sujet : « Je ne peux que donner mon point de vue extérieure, ma propre expérience de fréquentation de l’Afrique et de ses dirigeants depuis une quarantaine d’années. Je constate seulement trois choses en Afrique :

– La notion du pouvoir comme don divin. Il y a une fascination à écouter les Africains parler de leur chef comme s’il s’agissait de quelqu’un que Dieu a choisi pour diriger la nation.

Or, à mon avis, le spirituel et le temporel sont des concepts que l’on doit automatiquement dissocier si l’on veut arriver à l’idée que gouverner le pays est l’affaire du peuple et non une histoire de décret divin. Les fanfaronnades de Mugabe à ce sujet sont d’une tristesse à rire ou pleurer.


Et pourtant…


La notion d’enrichissement par l’accaparement des biens de l’Etat. Une fois que quelqu’un arrive au pouvoir, son clan considère automatiquement cette occasion comme le signe du ciel, le signal de départ qui lance la course à l’enrichissement.

Il faut profiter à tout prix de cette occasion pour s’en mettre plein les poches avant qu’un autre clan ne vienne. Et comme, naturellement, plus on vole plus on prend l’habitude de voler et la cupidité augmente, on fait tout pour garder ce pouvoir qui est devenu un instrument d’enrichissement sans cause.


Enfin, la notion d’écoute. De mes conversations avec vos hauts placés, il ressort que leur conception du pouvoir est le refus d’écouter l’autre. Je me souviens d’un président à qui j’avais conseillé d’organiser un forum avec son opposition pour trouver des solutions à la crise que traversait son pays.

Il m’a répondu sèchement : « Si je fais cette concession à mes opposants, ils le prendront pour un aveu de faiblesse ». Or, à mon avis, il ne s’agit pas de faiblesse ou de capitulation. Il s’agit d’écoute et de compréhension. Malheureusement, ce refus de dialogue augmente la colère et le sentiment d’injustice. Ce sont ces frustrations réunies qui conduisent les plus radicaux à prendre les armes.

En observant les pathétiques simagrées de Robert Mugabe en Egypte et l’accueil triomphal qui lui a été réservé, un constat s’impose : les peuples africains n’ont pas fini de s’enfoncer dans la misère causée par la mauvaise gouvernance.

Voir ce dictateur sanguinaire, nonagénaire aigri et notoirement incompétent parader le sourire aux lèvres, on ne peut étouffer le sentiment de colère et de déception qui nous assaille. On assiste impuissant à la ruine de ce pays qui fut un des meilleurs de toute l’Afrique.

On voit ces Zimbabwéens, les yeux hagards, faisant la queue pendant trois heures pour avoir une infecte miche de pain. On prévoit surtout des lendemains d’horreurs. Le jour où, pour se faire entendre, des hommes prendront les armes pour achever ce pays déjà à terre. Et l’on reviendra encore et encore parler de la malédiction qui frappe l’Afrique. Non, l’Afrique n’est pas maudite.

Elle a la malchance d’être le seul continent au monde où la notion d’intérêt commun est inconnue. Chacun pour soi et si le pays est plongé dans le chaos, ceux qui ont eu la main lourde au contact des fonds publics trouveront un havre de paix pour planquer les siens. Et laisser les pauvres se faire tuer…

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

17 Juillet 2008