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D’autres associations se sont élevées contre cette visite, lançant un programme de marche de protestation et autres manifestations comme pour dire à Monsieur Sarkozy :  » Les fils des Tirailleurs Sénégalais ne vous disent pas ‘i bisimila’ « . Mais qui sont donc les fameux Tirailleurs Sénégalais ? Une histoire douloureuse que Gongoloma rappelle, devoir de souvenir oblige, aux plus jeunes de nos concitoyens.

Pour les jeunes, comme pour beaucoup parmi les moins jeunes, l’histoire des «  Poilus  » et autres  » Turcos  » et  » Tirailleurs Sénégalais  » date de Mathusalem. La preuve ? Tous ces termes ne signifient rien pour eux.

C’est que l’affaire par laquelle nous allons commencer ce petit voyage à travers la douleur de milliers de nos grands-pères a eu lieu il y a près de 90 ans : le 11 Novembre 1918 à 11 heures, était signé l’armistice, et le lendemain prenait fin la  » Grande guerre « , une boucherie qui avait utilisé sans fard les outils de la barbarie humaine.

C’était la fin de la Première guerre mondiale, au cours de laquelle la bravoure des hommes face à d’autres hommes et surtout face à l’entêtement et à l’aveuglement de leurs responsables avait atteint un tel degré ; ces hommes eux-mêmes étaient dans un tel état de saleté et de fatigue, qu’ils eurent le surnom virilement affectueux de  » Poilus  » (parce qu’ils n’avaient pas le temps de se raser ?).
Parce que la guerre ne se faisait pas encore proprement, ces hommes ont vu d’autres hommes mourir dans des conditions si horribles, que certains ont traîné avec eux ces images de cauchemar toute leur vie.

Le jour de l’anniversaire de cet armistice en 1995, une TV européenne a interviewé un de ces vieux  » Poilus  » âgé à l’époque de 104 ans et qui m’a sidéré en soutenant qu’il a régulièrement des cauchemars de ces combats, des images terribles qu’il revivait régulièrement.

Et ce vieil homme était français, habitué au climat de son pays et se battant pour sa patrie. Et cette patrie lui est reconnaissante, y compris dans ses composantes les plus jeunes : un sondage Sofres, de l’époque, indiquait que 87% des Français estiment qu’il faut continuer à célébrer l’armistice de 1918, et que 85% sont favorables à ce que le 11 Novembre devienne une « journée nationale du souvenir« , pour les morts de toutes les guerres.

L’Angleterre, qui a perdu toute une génération dans la Première guerre mondiale a, pour commémorer l’armistice, pris l’habitude d’observer 2 minutes d’arrêt de toutes les activités sur le territoire, « pour se souvenir« . La Belgique comme d’autres pays européens a pris l’habitude de rendre hommage à ses morts et aux héros de la Grande guerre.

Bref, l’Europe se souvient de ses poilus et moi, Gongoloma, je ne peux que me réjouir que les jeunes se souviennent des dettes qu’ils ont contractées auprès des générations passées.
C’est au nom de ces principes sains que moi aussi, je me souviens de mes « Tirailleurs Sénégalais » et que, je l’espère, les Algériens et autres Maghrébins se souviennent de leurs « Turcos« .

Pour mes lecteurs les plus jeunes, je leur conseille de prendre un raccourci : les « Tirailleurs Sénégalais« sont la version Black des « Poilus » et les « Turcos » la version Beur. C’est un raccourci parce que, figurez-vous que les « Turcos » ont participé à la défense de la France, « notre mère patrie » à tous, déjà en 1870, que dis-je, depuis Charles VIII et Louis XIV.

Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est notre confrère ‘Le Monde‘ qui nous rafraîchit la mémoire dans son numéro 16109 : « il faut dire que la contribution des étrangers à l’effort de guerre français ne date pas d’hier. Charles VIII, pendant la campagne d’Italie, puis Louis XIV, pendant celle de Hollande, puisent déjà dans le réservoir des pays frères. L’usage se transforme en tradition sous la République. La Légion étrangère est créée en 1831. Dans les années suivantes, les troupes  » indigènes  » sont purement et simplement annexées à l’armée française. En Crimée (1854), puis au Mexique (1857), les tirailleurs algériens et spahis tunisiens combattent sous l’uniforme tricolore. Pendant la guerre de 1870, ils viennent encore défendre la France contre les Prussiens. Durant la première guerre mondiale, des centaines de milliers de  » tirailleurs sénégalais  » – en réalité originaires de toute l’Afrique Noire – Tunisiens, Algériens ou Marocains, combattent dans les tranchées. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux y laissent la vie« .

Et pour libérer la France ? En Août 1944, parmi les troupes françaises qui débarquent sur les plages de la Méditerranée, les « indigènes » sont nombreux: sur les 214 000 hommes de la première armée de De Lattre, il y avait 112 000 « indigènes » et 7 000 parmi les 18 000 hommes de la 2e DB du Général Leclerc.

Moi Gongoloma, ce qui m’a toujours fasciné, c’est le vocabulaire utilisé par certains Français pour nous désigner : rien que dans cet article du Monde, il est frappant qu’on parle des « étrangers« , des « indigènes » et aussi des « pays frères« .

C’est ce traitement incohérent qui pose problème. Il aurait, en effet, été plus facile qu’on nous fiche, à nous « nègres » et autres « bouniouls« , un seul traitement : nous aurions su à quoi nous en tenir une fois pour toutes. Mais les hommes politiques français savent cultiver le paradoxe … pardon, le double langage. Et malheureusement les premières victimes de cette capacité de mystification et de dissimulation sont d’abord d’autres Français, cette France généreuse qui nous réconcilie encore avec ce pays.

Savez-vous en effet, qu’après toutes ces souffrances, l’Etat français a décidé de « geler » les pensions des anciens combattants des « pays frères » ? C’était en 1959, comme par hasard à la veille de l’indépendance des pays d’où venaient la plupart des « Tirailleurs Sénégalais« , à savoir le Soudan français (actuel Mali), la Haute Volta (actuel Burkina Faso) et bien évidemment le Sénégal ainsi que d’autres pays.

Et savez-vous qui a pris cette décision au niveau de la France ? De Gaulle soi-même, celui-là que les anciens combattants africains considèrent comme le « Combattant suprême », un chef courageux et généreux, un vrai chef quoi, celui-là même dont le portrait trône dans les salons vieillots de nos anciens combattants ou de leurs veuves.

Moi, Gongoloma, mon grand-père a eu la bonne idée de mourir en 1958, il n’aura pas vécu cette déception. Quant à sa veuve, elle commençait à ne plus savoir compter sa pension, surtout avec le changement de monnaie après nos indépendances. De plus, son plus jeune fils, qui était chargé d’aller chercher sa pension, lui compliquait la vie en transformant tout en petites coupures.

Et la vieille dame, au bout d’un moment s’étonnait que chaque fois sa pension « augmente« , et elle continuait de rendre grâce au Général. C’était peut-être mieux ainsi car qu’aurait pensé la vieille fan de De Gaulle, si elle avait su ce qui était arrivé.

En quoi consiste en effet le « gel des pensions » ?

Le 26 Décembre 1959, le Parlement français votait la loi de finances pour 1960, loi de finances présentée par le gouvernement nommé par le Général De Gaulle. Le Parlement a décidé, à l’unanimité s’iou plaît, qu' »à compter du 1er Janvier 1961, les pensions, rentes ou allocations viagères dont sont titulaires les nationaux des pays ou territoires ayant appartenu à l’Union Française ou à la Communauté ou ayant été placés sous le protectorat ou la tutelle de la France, seront remplacées pendant la durée normale de leur jouissance personnelle par des indemnités annuelles en francs, calculées sur la base de tarifs en vigueur pour lesdites pensions ou allocations à la date de leur transformation« .

En français compréhensible pour le citoyen moyen, cela veut dire que les pensions, dont le montant était indexé sur le coût de la vie (c’est le moins qu’on puisse faire, n’est-ce pas ?), étaient gelées.

Vous n’avez pas compris ? Et bien, le résultat c’est, comme l’annonce ‘Le Monde’ : quand un Français touche 4 081 francs français (1Euro = 6,55 FF), son compagnon d’armes Sénégalais en touchera 1 463. Injuste certes, mais combien pensez-vous que touche un ancien combattant guinéen dans le même cas ? Seulement 674.

Mais le sort de ce dernier est encore meilleur à celui d’un Marocain ou d’un Tunisien : 400 FF. Je n’entre pas dans les autres détails de cette ignominie, c’est-à-dire sur les veuves des Tirailleurs sénégalais qui n’ont plus droit à leur rente dès la mort de leur mari.

L’Amiral Sanguinetti parle d' »une insulte à la mémoire« . Oh ! Je sais qu’il y a des gens qui se demandent si la France ne réalise pas ainsi des économies substantielles. Lionel Jospin, alors Premier ministre français, en visite au Mali disait que la France n’avait pas les moyens de rétablir les anciens combattants africains dans leurs droits.

Mais comment la France a – t – elle fait pour avoir besoin de mobiliser tous ces « bouniouls » et autres « négros » pour sa libération ?

L’Amiral Sanguinetti, dont l’honnêteté n’est plus à démontrer, constatait à propos de l’issue de la bataille de France pendant la Seconde guerre mondiale : « Les Arabes ont libéré la France« . Le Président de l’Union départementale des associations d’anciens combattants de Gironde est indigné : « A l’époque, ils étaient aussi Français que nous. Aujourd’hui on les méprise. La mémoire, la reconnaissance, l’équité même, ne comptent plus. Seul compte l’argent« .

Pensez-vous que, depuis De Gaulle, les autorités françaises n’aient jamais été saisies à cet effet ? Certains anciens combattants ont eu recours à la justice. Après avoir, en vain, fait appel aux juridictions françaises, ils ont saisi le Comité des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Figurez-vous que ce comité leur a donné raison, en rappelant à la France qu’elle a signé le Pacte de New York relatif aux droits civils et politiques et qui prône le principe d’égalité devant la loi que méconnaissait le gel des pensions suivant le critère de nationalité.

Moi, je demande aux Etats africains ce qu’ils ont fait pour amener les autorités françaises à réparer cette injustice plus que scandaleuse.

Je demande aux organisations maliennes de lutte contre l’exclusion qu’est ce qu’elles ont bien pu faire en direction de ces vieillards, nos compatriotes, spoliés par une grande puissance dont les autorités ne cessent de nous rappeler que la France est généreuse envers nous.

Moi Gongoloma, je me demande si je connais encore le sens du mot ‘générosité’, car la générosité pour moi commence après avoir rendu justice aux faibles et aux démunis.

Gongolona SOKE

18 mai 2006.