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web-23.jpg Sounkoura, la petite paysanne venue d’une commune rurale du cercle de Dioïla, devait comparaître devant le juge de paix à compétence étendue pour abandon d’enfant. En fait, elle avait suivi, sans en mesurer les conséquences, les recommandations d’une vieille femme dans le traitement de son enfant qui, à trois ans révolus, ne pouvait pas encore s’asseoir sans aide.

Quelques semaines avant de se présenter devant le juge, Sounkoura avait abandonné son garçon, son premier et unique enfant, à une croisée des chemins. Elle l’avait déposé exactement à la croisée de la piste menant au hameau où elle vit et la grande route reliant Massigui-Dioïla. Cette voie rejoint plus loin la nationale n°6 (RN6), l’axe Bamako-Ségou.

COLIS HUMAIN

Après avoir accompli son geste criminel, Sounkoura s’était cachée dans le feuillage d’un grand karité. Cet arbre était distant d’environ 1,5 km de l’endroit où reposait l’enfant. De ce poste d’observation, elle guettait sans s’être vue, l’arrivée de la bonne volonté qui recueillerait l’enfant. De son perchoir, elle avait vu deux cyclistes passer sans remarquer le « colis humain ». L’attente de Sounkoura était appelée à se prolonger.

Jusqu’à ce qu’elle entende le bruit du moteur d’un véhicule qui stoppa à hauteur de l’enfant. Deux hommes en uniforme en descendirent. Ils prirent l’enfant emmitouflé dans un pagne et après avoir scruté en vain l’horizon, ils réembarquèrent avec leur colis en direction de Massigui, le chef-lieu de la commune rurale du même nom.

L’état maladif de l’enfant fut constaté par les autorités communales et traditionnelles. Le diagnostic du centre de santé communautaire fut sans équivoque : malnutrition et infection généralisée. L’enfant visiblement en sursis était désigné sous le sobriquet de Kotié. Mais son vrai nom était Sotigui, le patronyme du patriarche de la maison, homonyme de l’oncle de l’époux de Sounkoura. L’enfant souffreteux était le premier-né du mariage de Sounkoura datant de trois années.

Des recherches et enquêtes furent entreprises et la nouvelle de la découverte d’un enfant abandonné circula de village en village. La rumeur n’épargna aucun hameau si minuscule soit-il, dans la circonscription de Dioïla. Taraudée par sa mauvaise conscience, la mère indigne, Sounkoura a fini par se rendre elle même au poste de sécurité de la brigade de gendarmerie de Massigui. Et devant les agents, Sounkoura a répondu sans ambages aux questions :
– «Est-ce toi la mère de l’enfant ?
– Oui !
– C’est toi-même qui l’a déposé près de la route ?
– Oui ! Mais pourquoi alors ?
– Comme ça !»

LE TOUR DE TOUS LES GUÉRISSEURS

Tous les villages des environs étaient informés depuis belle lurette des problèmes de santé de l’enfant de l’infortunée. Beaucoup de monde connaissait de vue « Kotié ». La maman aurait, tôt ou tard, été identifiée. L’affaire étant clarifiée, Sounkoura et son enfant, furent transférés à la brigade territoriale de la gendarmerie de Dioïla.

La mère et son enfant furent mis à la disposition du juge de paix à compétence étendue. Le magistrat a, à son tour, établi un procès-verbal pour faire passer la femme devant une cour d’assises.

Pendant ce temps, la rumeur avait fait le tour des grins de Dioïla. En la matière, les avis sont toujours partagés. Les accusateurs de Sounkoura et ses défenseurs s’affrontaient, au nom d’une pratique traditionnelle. Au regard des faits, la dame Sounkoura avait jeté son enfant à l’interception de deux routes. Les tenants de la tradition assureront que la mère a déposé son enfant à un carrefour pour qu’il soit facilement découvert. Comment une femme, après avoir subi l’épreuve de l’accouchement, pouvait se débarrasser de manière si hasardeuse de ce don de Dieu, répliqueront les autres.

Dans sa défense Sounkoura prétend avoir épuisé toutes les recettes de la pharmacopée africaine, plantes, écorces d’arbre, herbes, racines pour laver et tenter de guérir son enfant. Elle a fait le tour de tous les guérisseurs, thérapeutes, marabouts, charlatans. Elle a utilisé la poudre, le beurre ou les décoctions et les remèdes sous toutes les formes. C’est après beaucoup d’hésitations, qu’elle s’est résolue à suivre les recommandations d’une vieille femme dont elle taira le nom, en déposant son enfant à l’interception de deux voies. Cette personne âgée lui avait fait croire que son « Binké » était sur le point de se transformer en démon. En le déposant à la croisée des chemins, le mauvais sort allait s’accomplir dans les bras d’une tierce personne.

La malheureuse, dans son désespoir, s’était persuadée que certaines de ses camarades d’âge, mariées, la même année qu’elle, attendaient leur deuxième enfant. Depuis la naissance de Binké, elle même avait été privée de beaucoup de choses. Dans certaines régions de notre pays, la méthode d’espacement des naissances en vigueur impose à la femme de ne pas partager le lit de son époux jusqu’à ce que l’enfant qu’elle a mis au monde commence à marcher.

Pour son malheur, Sounkoura a fini par être dispensée de faire la cuisine pour, dit-on, pouvoir s’occuper de son enfant. Que lui restait-elle en tant que femme, songea-t-elle. Sounkoura, marginalisée et traumatisée, était alors prête à croire tout ce qui pouvait mettre fin au calvaire qu’elle vivait.

Forts de la vraie version des faits, les partisans de la pratique traditionnelle sont intervenus à tous les niveaux en faveur de la jeune femme. Les sages ont jugé que Sounkoura avait été victime d’une pratique en vigueur dans la société rurale et, au fond, n’avait jamais voulu se débarrasser de son enfant.

Le juge, sensible au contexte et à l’aspect humain du dossier, a décrété un non-lieu. La mère récupéra ainsi son enfant mais Kotié dit Binké mourut plus tard. Aujourd’hui, Sounkoura a donné naissance à des jumeaux Siné et Lassina, nés à la maternité rurale de son village.

A. B. COULIBALY | AMAP – Dioïla

23 aout 2007