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Dans l’entretien qui suit, le général François Lecointre, commandant de la Mission européenne d’entraînement au Mali (EUTEM), en fin de mission, nous entraîne au cœur de la formation de l’armée malienne. Interview.

Les Echos : Quelles sont selon vous les difficultés en termes d’équipements de l’armée malienne ? Et comment aider le Mali à se sortir de cette situation ?

François Lecointre : Les difficultés d’équipements sont principalement liées à la pauvreté du Mali. Et puis il y a des priorités qu’il faut que le Mali redéfinisse pour l’équipement de son armée et là ce sont des choix politiques souverains sur lesquels je ne vais pas me prononcer. Ces difficultés ne sont pas énormes. Il s’agit aujourd’hui d’équiper les unités maliennes de moyens de transport. Il faut en clair, des camions, quelques véhicules blindés.

Les Maliens ont ce qu’il faut en termes d’armement individuel, il doit manquer quelques fusils de tireurs d’élite et je pense que ce n’est pas assez compliqué àacquérir non plus. Par ailleurs, les bataillons maliens bénéficient de moyens de transmission qui permettent de coordonner la manœuvre et la conduire de façon satisfaisante.

Pour remédier à tout cela, il y a des achats que doit faire l’armée malienne. Et puis il y a l’aide internationale, notamment les équipements qui vont être offerts notamment par les Etats membres de l’Union européenne. Il y a un certain nombre de dons qui ont été déjà faits, des mortiers offerts par la Croatie, des armes individuelles offertes par telle ou telle nation, la France qui a offert des transmissions, il y a la Belgique qui a fait des dons également. Mais aujourd’hui, ces dons mettent un peu de temps à arriver. Donc pour ce bataillon-là je pense qu’on va avoir quelques difficultés d’équipements notamment les véhicules de transport.

Je pense que ça va s’atténuer parce qu’il y a des prévisions de livraisons notamment de véhicules blindés et de véhicules de transport de troupes. Il va y avoir des arrivages importants au courant du mois d’août et, en tout cas pour le bataillon 3 et le bataillon 4, ce problème sera résolu.

Les Échos : Qu’est ce qu’on leur donne comme formation ?

F. L. : On leur donne une formation double. Tout d’abord une formation technique, c’est-à-dire qu’on reprend à la base la connaissance et la maîtrise des actes techniques de chaque combattant dans son domaine de combat. Comment est-ce qu’un sapeur du génie fait pour mettre en œuvre des explosifs, comment est-ce qu’un soldat fait pour démonter son arme, la remonter et effectuer des tirs, tout ça demande un certain nombre de connaissances techniques. Comment est-ce qu’un chef de groupe utilise sa boussole, comment est-ce qu’il utilise son poste radio, quelles sont les procédures radio qu’il utilise. Tout ça ce sont des actes techniques qu’il faut maîtriser, parce que ça fait longtemps que l’armée malienne ne s’entraîne plus ; que les instructeurs de l’Union européenne réfléchissent tous les fondamentaux et reprennent point à point cette maîtrise des aspects techniques.

Ensuite on leur donne une formation tactique c’est-à-dire qu’une fois que les gens savent mettre en œuvre ces techniques : je sais utiliser mon arme, je sais utiliser mon poste radio, je sais conduire un véhicule blindé, je sais tirer avec un mortier, il faut qu’ils sachent mettre ça en œuvre dans le cadre du combat.

Pour mettre des choses en œuvre dans le cadre du combat, il y a des règles, des capacités à analyser des situations sur le plan tactique à définir une manœuvre et à la conduire ; à donner des ordres, qui s’apprend, c’est donc une formation tactique qui est donnée aux bataillons aux différents niveaux du commandement. La formation tactique d’un soldat est moins complexe que celle d’un chef de groupe, qui est moins complexe que celle d’un capitaine qui est moins complexe que celle d’un commandant du bataillon.

Donc pour chacun de ces niveaux, on a une formation plus adaptée. Et puis on donne une formation très importante qui est le cœur de la réussite de notre mission et sans doute le plus délicat, qui est une formation de savoir-être, c’est-à-dire apprendre à un chef au plus bas niveau ce que représentent les obligations liées à sa charge et à sa fonction. Quel est l’engagement qu’il a vis-à-vis de ses hommes du fait de sa situation de chef, quelle est la responsabilité qui l’engage à leur égard.

De quelle manière du coup, il doit essayer de s’occuper des moindre détails de leur vie quotidienne, de leur bien-être, de la situation de leur famille, de leurs difficultés morales du moment et comment il va être capable non pas de leur donner des ordres mais de les commander. Ce qui permet de restaurer le lien de confiance et lien hiérarchique qui sont le point de départ du bon fonctionnement d’une unité militaire.

Les Echos : N’aviez-vous pas l’impression d’avoir affaire à des civils qu’à des militaires, vu le faible niveau de formation des militaires maliens ?

F. L. : Non on avait vraiment l’impression d’avoir affaire à des soldats qui, pour une partie d’entre eux, étaient rouillés. Vous imaginez que vous arrêtez de conduire pendant 10 ans, pour reprendre, quand vous ressayerez encore de conduire, vous aurez les connaissances techniques, mais vous n’aurez d’abord plus confiance en vous et ensuite vos réflexes seront rouillés.

Ensuite, ce qui est particulier dans une unité militaire, c’est qu’une technique individuelle ne vaut que parce qu’elle est faite par plusieurs hommes ensemble. Donc quelqu’un peut être bon techniquement tout seul, s’il n’arrive pas à unir ses actions individuelles en un ensemble collectif, on passe complètement à côté du sujet. Il y avait une vraie contrainte qui était : de dérouiller tout ça, de les faire travailler ensemble et les habituer à l’aspect technique et trois restaurer ce lien de confiance.

L’armée malienne est une armée qui doute d’elle-même qui est profondément meurtrie par ce qu’elle a vécu. Si on a envie de reconstruire entièrement une institution militaire, il faut leur donner confiance en eux, leur montrer qu’évidemment ils en sont capables, ils en sont très désireux, ils ont une volonté farouche liée au corps, mais il faut les accompagner dans cette renaissance.

Les Echos : Le bataillon Waraba est sur le terrain est-ce que vous sentez une différence à ce niveau avant et après la formation ?

F. L. : Je pense que vous pouvez compter sur ces militaires aujourd’hui plus qu’hier ; ça c’est certain. Ils ont une capacité à manœuvrer en bataillons qu’ils n’avaient pas avant d’être formés. Moi, je pense qu’aujourd’hui on a fait une première brique, le général Gilbert qui va me remplacer la semaine prochaine a encore énormément de travail à faire et qu’il va falloir qu’il poursuive d’abord dans la formation des bataillons supplémentaires.

L’armée malienne aujourd’hui, au-delà de la formation qu’on lui a apportée, a commencé à reprendre confiance en elle-même. Il y a 6 mois, cette armée était défaite. Je pense qu’elle est à même de résister à un adversaire aujourd’hui plus qu’hier et le chemin reste encore long avant de reconstruire une armée définitivement capable de résister à toutes formes de déstabilisation.

Les Echos : Quatre bataillons formés permettent-ils d’assurer la défense du territoire à 100 % ?

F. L. : Non, je ne pense pas. Je pense qu’il faut qu’on forme toute l’armée malienne, pas seulement 4 bataillons. Pour cela, il va falloir que les Etats membres de l’Union européenne acceptent de prolonger la Mission. Cela a un coût, mais c’est un investissement important pour les Etats membres de l’UE qui, vous savez, ont eux aussi des difficultés économiques, qui eux aussi conduisent des actions de restructuration de leurs armées, donc c’est un véritable effort fait par l’UE. La semaine dernière, j’ai tout fait pour convaincre les Etats membres qu’il fallait continuer. Si on s’arrête à 4 bataillons ça sera à mon sens avoir mis une couche de peinture sur une planche moisie, mais ce n’est pas suffisant.

Les Échos : Quel est le message aimeriez-vous laisser au peuple malien ?

F. L. : Le message que je souhaite laisser au peuple malien sans être prétentieux, c’est de dire que vous êtes au début d’un long chemin de reconstruction. Vous avez en vous toutes les ressources pour être une belle nation, pour être un grand peuple, ayez de l’opiniâtreté et du courage parce que le chemin est long. Et l’Europe sera là pour vous aider, vous accompagner comme toute l’opinion internationale.

Propos recueillis par

Diakaridia Sanogo

29 Juillet 2013