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Avec le déménagement de Ibrahim Boubacar Keïta il y un peu moins d’un mois, Sébénikoro cesse d’être le temple politique du RPM. C’est ici, au moment où il y habitait, qu’étaient prises de grandes décisions relatives à la vie du parti, et même de l’Assemblée Nationale alors qu’il était encore président de cette institution. Si les murs avaient des oreilles et une langue, ceux de ce patrimoine paternel aurait révélé bien de secrets. Mais qu’est-ce qui a bien incité le locataire des lieux à abandonner un domaine aussi confortable que spacieux, conforme au standing du «Bourgeois» ?

Il ressort des confidences recueillies dans le cercle des intimes, que la décision du maître des lieux est consécutive à la légende, ou du moins à la prophétie de la mare de Woyowayanko. Cette prédiction voudrait que nul parmi les habitants en amont de cette mare ne règne un jour sur les décombres de l’empire de Samory Touré. Cette prophétie reste encore et toujours vivace dans les croyances. Mais pourquoi Woyowayanko ?

Il faudra remonter dans le temps pour comprendre le choix porté sur cette mare. C’est au bord de cette rivière, le 2 Avril 1882, que les troupes de Samory, dirigées par le Général Kémè Bourama et non moins frère de Samory, affrontèrent les colons français pour la première fois, dans les limites de Bamako. Il parvint à vaincre le mythe de l’invincibilité des Toubabs malgré la supériorité logistique de ce dernier. La victoire fut éclatante. Woyowayanko devint alors un symbole. Un autre affrontement aura lieu le 29 Février 1883 au même endroit. C’est l’une des batailles les plus héroïques que livra l’Imam. Il la perdit. Ce jour dit-on, les eaux de Woyowayanko prirent la couleur du sang. Samory abandonna ainsi Bamako non sans maudire et promettre de revenir châtier les Toubabs et leurs alliés. Samory, faut-il le rappeler, était un homme pieu d’où le titre de «Imam» ou Commandeur des Croyants. On raconte qu’il fit détruire tous les fétiches et construire des mosquées dans toutes les contrées conquises. Les historiens et griots retiennent que «tous les vendredis, en sortant de la Mosquée, sur la place ombragée qui lui faisait suite, il venait entendre les plaintes de ses sujets, venus parfois des régions les plus éloignées de son empire». Sa malédiction fut donc prise au sérieux. Un mythe venait de naître. Il devint plus tard une prophétie. Vingt années, jour pour jour, après la défaite de Woyowayanko en 1883, les travaux de construction du Palais du Gouverneur (actuel Palais présidentiel) furent entamés à Koulouba en 1903. Woyowayanko ne cessa pour autant d’être le symbole de la résistance et de la malédiction de l’Imam dans l’imaginaire populaire. La prophétie se résumerait aujourd’hui au fait que nul parmi les populations en amont de Woyowayanko, n’accède [ou ne s’allie] au pouvoir, symbolisé à l’époque des faits, par le Toubab, au risque de subir la malédiction de l’Imam.

Aujourd’hui encore, les détenteurs des sciences divinatoires dans nos sociétés croient toujours en cette prophétie. Ils auraient, par conséquent conseillé à Ibrahim Boubacar Keïta de quitter les lieux s’il espère encore accéder à Koulouba. Après avoir rejeté d’un revers de main, cette invite, IBK aurait finalement pris l’affaire au sérieux. D’où son déménagement.

On ne peut, en tout cas état de cause, blâmer un Africain et un Malien en l’occurrence, d’avoir accordé du crédit aux mythes et aux légendes. Notre espace-temps est truffé de croyances souvent très troublantes.
T’ji Diarra

Aurore du 30 avril 2009