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Créé dès décembre 1964, soit quatre ans et quatre mois après l’indépendance, le quotidien national “Fraternité-Matin” (affectueusement appelé “Frat-Mat”, tant par les ivoiriens que par les lecteurs) est aussitôt devenu l’une des vitrines et l’un des outils les plus forts de la toute jeune nation ivoirienne.

En ce temps, la réputation de “Frat-Mat” n’avait rien à envier au “Soleil” de Dakar, au Sénégal. Mais depuis le début de la crise ivoirienne, ce symbole de réussite de la jeune nation a sombré dans la tourmente de la guerre.

Si bien qu’aujourd’hui, ses nouveaux dirigeants veulent regagner, sinon “reconquérir“ le terrain perdu. C’est du moins ce à quoi s’étaient employés le Directeur Général d’alors de l’organe, M. Jean-Baptiste Akrou, et son Directeur des Rédactions, M. Alfred Dan Moussa.

Pendant trente ans (de 1960 à 1990), c’est-à-dire durant tout le pouvoir du défunt Président Félix Houphouët Boigny et toute la période du parti unique le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), le quotidien public n’eut, pour concurrent, que “Ivoir Soir”, cet autre quotidien édité par le groupe dont “Fraternité-Matin” était le “navire amiral”.

Deux autres magazines complétaient l’offre médiatique : le “Journal Officiel“ du PDCI, “Fraternité-Hebdo“ et “Ivoire Dimanche“, un hebdomadaire consacré à la culture et aux arts. En fait, ce n’est qu’après l’arrivée massive, sinon l’irruption des médias privés, en 1992, que “Fraternité-Matin” est devenu juridiquement un organe public, son éditeur actuel, la Société Nouvelle de Presse et d’Edition de Côte d’Ivoire (SNPEC) appartenant à 100% à l’Etat.

Auparavant, le quotidien était détenu à 49% par la Société Nouvelle d’Edition et de Presse (SNEP), et à 51% par la Société d’Information et de Diffusion Abidjanaise (SIDA), créée par le Président Félix Houphouët Boigny lui-même, donc propriété rivée du parti unique, le PDCI-RDA. Ce statut de “Fraternité-Matin” apparaît ainsi bien flou, certes, mais il lui permettait de ne pas dépendre des subventions de l’Etat, du moins, officiellement…

De l’information…

Après 1990, date du déclin du PDCI-RDA, malgré une concurrence particulièrement dynamique -bien qu’assez peu professionnelle-, le quotidien dit “historique”, réalisé par des journalistes formés et bien rémunérés, n’a rien modifié dans sa démarche rédactionnelle.

En effet, bien qu’étant au service de l’Etat, et chargé de soutenir la politique gouvernementale,“Fraternité-Matin”, par ses méthodes de travail, n’en demeurait pas moins un véritable organe d’information.

Au tournant du siècle, c’est-à-dire entre fin 1990 et début 2000, sa diffusion atteignait les 25 000 exemplaires, tout comme celle de “Ivoir Soir“. Quant aux nouveaux mensuels du groupe Société Nouvelle de Presse et d’Edition de Côte d’Ivoire (SNPEC), ils tiraient 10 000 exemplaires.

A la propagande

Mais les premiers instants de la guerre interne ont considérablement modifié la situation et lassé les organes de la SNPEC. Les tirages ont donc chuté, et surtout, leurs contenus sont devenus plus acerbes vis-à-vis des opposants au régime en place (celui de Laurent Koudou Gbagbo), plus violents et plus proches de la propagande.

Aussi, dans son “Panorama des médias ivoiriens“, publié en 2004 par le site “Africacultures“, le Consultant Ibrahim Sy Savané notait : “C’est la version officielle que le journal d’Etat a tout naturellement relayé, dès le début de la guerre, avec zèle, véhémence et constance ” . Et d’ajouter : “ C’est surtout le caractère particulier de ce soutien qui a ému jusqu’aux observateurs internationaux“.

Et de déplorer “le dégré d’acrimonie contre les rebelles”, dont les journalistes de “Fraternité-Matin” ont fait montre. Rappelons que Ibrahim Sy Savané est un pro-rebelle qui fut nommé ministre de la Communication dans le gouvernement de réconciliation nationale.

Ces dernières années ont été économiquement catastrophiques pour le groupe de presse (SNPEC), déjà en difficulté financière avant 2002, début de la crise. Aussi, dès son arrivée au pouvoir, le Président Laurent Gbagbo avait lancé le projet de sa privatisation. Il a donc du arrêter “Ivoir Soir“, “Femmes d’Afrique“ et “Stades d’Afrique“, et se séparer de la moitié de ses effectifs qui, en 2000, ne compteraient pas moins de 380 personnes…

Ni partisan, ni neutre

Aujourd’hui, après une dure adaptation à la nouvelle situation politique créée par l’Accord dit de Ouagadougou et la constitution d’un gouvernement de réconciliation, après un changement complet de toutes les instances de direction, “Fraternité-Matin” a retrouvé la sérénité et veut renouer avec sa réputation de naguère, entachée par les dérapages des années noires de la guerre.

Aussi, devenu ministre de la Communication, Ibrahim Sy Savané entendait aider le quotidien à y parvenir, mais voulait avant tout consolider le retour au calme. Mais redoutant la prochaine campagne de l’élection présidentielle, depuis sa prise de fonction, M. Sy Savané n’a cessé de rappeler, aux dirigeants des médias publics, leurs obligations et leurs responsabilités dans la formation de l’opinion publique.

Les journalistes actuels de“Fraternité-Matin” semblent avoir entendu, voire assimilé les injonctions du ministre de tutelle. Aussi, sous la houlette de leur Directeur des Rédactions, M. Alfred Dan Moussa, ils appliquent à nouveau scrupuleusement la devise du journal : “Ni partisan, ni neutre“. Cette attitude décrit assez bien la voie étroite et limitée par laquelle le quotidien cheminait naguère, et qu’il ne doit plus quitter.


Oumar DIAWARA

08 Octobre 2008