Partager

Joshua Abdul Ruzibiza est un nom qui ne dit pas grand-chose à personne. Mais il planera encore longtemps sur les relations franco-rwandaises qui n’étaient déjà pas des meilleures. Et pour cause. Ce transfuge du FPR réfugié en Norvège avait, on se le rappelle, publié en 2005 un livre intitulé « Rwanda, histoire secrète », dans lequel il avouait avoir travaillé pour une unité spéciale appelée Commando Network et placée sous l’autorité directe de Paul Kagame, alors dans le maquis.

Ce commando, selon l’adjudant Ruzibiza, avait pour tâche, d’abattre l’avion qui transportait, le 6 avril 1994, les présidents Juvenal Habyarimana du Rwanda et Cyprien Ntariamyra du Burundi, revenant de Tanzanie où ils s’étaient rendus dans le cadre des accords dits d’Arusha que le président Mittérrand voulait décisifs pour la paix et la démocratie au Burundi et au Rwanda. On sait ce qui se passera par la suite.

Le Falcon du président rwandais s’écrase dans la matinée du 6 avril 1994, tuant tous ses passagers dont le pilote français. La femme de ce dernier, d’ailleurs, portera plainte contre X, convaincue qu’il s’agissait d’un acte de sabotage. Dans les heures qui suivent, le Rwanda baigne dans le sang. Des barrages sont érigés partout dans la capitale et dans les bastions hutus du pays. Avec une célérité et une détermination inégalables, des centaines de milliers de Tutsi et de Hutus modérés sont exterminés.

En juillet de la même année, le FPR prend Kigali, pourchasse les « génocidaires » et signe lui aussi de graves atrocités. En 2005 et 2006, l’affaire rebondit avec grand bruit. Le juge anti-terroriste français Jean Louis Bruguière était passé par là : il instruit l’affaire et émet un mandat d’arrêt contre huit des proches de Paul Kagamé dont quatre officiers supposés faire partie du fameux Commando.

Rose Kabuyé, la directrice du protocole présidentiel rwandais, arrêtée en Allemagne et extradée hier en France, fait partie de cette liste noire. Une belle prise, aurait-on pu dire. Mais l’instruction du juge Bruguière repose essentiellement sur le témoignage de Ruzibiza. Lequel, par un extraordinaire coup de théâtre, revient entièrement sur ses propos.

Tant ceux contenus dans son livre que ceux tenus sur RFI, plus tard et dans lesquels, il affirmait que c’était bien le FPR qui avait saboté l’avion présidentiel et qu’il le savait pour avoir été un membre du Commando. Avant-hier, le transfuge a tout nié. Pour lui, il n’y a jamais eu un tel Commando.

Et tout ce qu’il a dit, soutient-il, lui avait été inspiré et imposé par les… services secrets français. Cette rétractation est d’une extrême gravité. D’abord pour les valeurs sur lesquelles doit reposer toute société, à savoir la protection de l’intégrité et de la dignité humaine. Pour la crédibilité de la justice française ensuite, bien que le juge Bruguière, laisse t-on dire, ait mené une enquête approfondie qui l’aurait mené jusqu’en Russie, origine du missile censé avoir abattu l’avion de Habyarimana.

Puis pour l’avenir des relations franco-rwandaises que l’entregent de Kouchner avait pourtant permis de décrisper, à défaut de les normaliser . Enfin pour la raison tout court. L’excellent essai de Pierre Péan, « Noires fureurs, blancs menteurs », (avec force documents de renseignements et procès-verbaux de conseils de ministres de l’époque, mais aussi d’abondantes références à Ruzibiza) avait presque réussi à convaincre que la France peut avoir commis une erreur d’analyse sur le Rwanda, mais pas de forfaiture de l’échelle que s’évertuent à lui donner les officiels rwandais.

Cette thèse qui, pour beaucoup de Rwandais, constitue le préalable de la normalisation entre la France et le Rwanda est peut-être durablement compromise par la volte-face du sous-officier. Elle était, de toutes manières, très questionnable. Et pour deux raisons. L’une : elle légitime, surtout chez le juge Bruguière, le discours sur les faits déclencheurs du génocide, et par ricochets, le génocide lui-même.

Or, ce n’est pas logique qu’un avion, même abattu, puisse entraîner une telle réaction, surtout que Radio mille Collines, est, de loin antérieure au crash, et que tout le monde la savait être l’épicentre et le ferment de la haine. L’autre raison est chère à feu Mitterrand. Mais elle est tout aussi condescendante que vicieuse.

C’est la thèse du double génocide. Si les rescapés des camps de concentration avaient pourchassé Hitler, son gouvernement dépersonnalisé, ses SS ivres de sang, sa jeunesse hystérique pour leur faire payer un crime commis grâce à la puissance publique et au nom de la race, aurait t-on jamais parlé de double holocauste ?


Adam Thiam

20 Novembre 2008