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Le monde était présent à Bamako les 19, 20 et 21 février derniers pour la 9e édition du Forum de Bamako. Neuf ans déjà, serait-on tenté de dire ! Mais ne serait-ce pas le plus bel hommage à cette tribune à laquelle des intellectuels et des décideurs de tous bords viennent désormais soumettre leurs réflexions sur la marche du monde, en jetant un éclairage spécifique sur celle de l’Afrique ?

Le Mali, à travers cette rencontre, devenue une sorte de Davos africain, devient un des épicentres du monde. Le Forum a conforté une fois de plus ce label en traitant cette année le thème-choc de la gouvernance, thème dont nul n’ignore la sensibilité et la haute portée stratégique dans un monde de plus en plus globalisé et, paradoxalement de plus en plus fragmenté, en ce sens que jamais auparavant la demande d’un droit de regard des populations sur la gestion des affaires publiques n’avait été aussi forte.

L’actualité pressante a été déterminante dans le choix de ce thème d’une part, mais et surtout d’autre part la révolte relative à la situation du monde. Un monde parsemé d’injustice, de conflits armés, de faillites économiques et de famine et dont les instruments de régulation sont en panne de crédibilité et d’efficacité.

Les grandes institutions internationales comme celles de Brettons Woods et l’ONU s’essoufflent dans leurs configurations actuelles et exigent une sérieuse réactualisation de leurs fondements et de leur fonctionnement : il n’aurait pu en être autrement, car la mondialisation économique a pris le pas sur la mondialisation politique. Il apparaît dès lors évident qu’un ensemble politique cohérent et harmonieux à l’échelle mondiale ne peut s’appuyer que sur des relais régionaux et nationaux démocratiques et consensuels, c’est-à-dire soumis à des règles minimales d’une gouvernance partagée.

L’Afrique plus que tout autre région du monde a besoin d’un traitement particulier de par son exposition aux ondes de choc de toutes les crises. Car, comme le disait Edgard Pisani « c’est une voiture à laquelle on donne de l’essence alors que son moteur est en panne ». Il semble donc largement temps de se pencher sérieusement sur cette panne de moteur : les Africains doivent repenser l’architecture des outils de gestion de leur continent à l’aune de celle de la planète.

Cela passe par une véritable sensibilisation de toutes les couches de la société, une parfaite symbiose d’esprit, de synergies d’actions pour gagner le pari d’un meilleur devenir de notre continent, de son développement harmonieux et durable dans une conjoncture internationale éprouvante. Une bonne gouvernance en conformité avec nos valeurs de civilisation me semble être la chance de l’Afrique.

La session de cette année s’inscrivait dans cette logique. Elle a été d’une qualité exceptionnelle en raison de la stature internationale de nombreux intervenants comme le ministre Hubert Védrine (l’invité vedette), président de l’Institut François Mitterrand.

Ce poids lourd et expert de la politique internationale est l’un des rares hommes politiques à faire de la prospective et à penser qu’il faut refonder les instruments de gestion du monde et mettre en place de nouveaux dispositifs de coopération. Il a brillamment planché sur la gouvernance mondiale.

Des éminences grises

Philippe D’Iribane, réputé pour ses travaux sur le rôle de la culture dans la mondialisation et directeur de recherche au CNRS n’a pas été en reste. Sa communication sur le volet culture et gouvernance d’entreprise restera dans les mémoires : cet éminent chercheur a essayé de démontrer que l’épanouissement de nos entreprises passe obligatoirement par le métissage des pratiques courantes de bonne gouvernance à nos réalités locales.

Les « bonnes pratiques voyagent dans une certaine mesure, mais à condition d’être adaptées à la diversité des contextes ». Le temps de l’importation des modèles de gouvernance par mimétisme est révolu ! L’Afrique est aussi diverse que l’Europe, et le Mali n’est pas le Zimbabwe, l’Algérie n’est pas l’Egypte. A chaque pays ses diversités culturelles. Une bonne gouvernance est celle qui intègre ces spécificités culturelles pour un fonctionnement efficace, à la seule condition d’accepter de surmonter les importantes forces de division.

Héla Yousfi, maître de conférences à l’Université Paris Dauphine et spécialiste du management dans les pays en développement s’est attelé au cas précis d’entreprises africaines (tunisiennes surtout) qui se sont extirpées du marasme économique à travers une gouvernance tropicalisée. D’autres éminentes personnalités tels que Christine Bruneau, maire de Boulogne Billancourt, Ousmane Sy, ancien ministre de l’Administration territoriale du Mali, Habib Ouane, directeur de la Cnuced division Afrique, et Robert Peccoud, directeur de recherche de l’AFD se sont aussi faits remarqués par la qualité de leurs contributions franches et fécondes.

Le moment est sans doute venu, pour l’Afrique, de prendre conscience de ses problèmes et d’essayer de les résoudre elle-même et cela dans l’intérêt de tous y compris les pays développés. L’humanité est de nos jours comme une grande usine où l’on travaille à la chaîne : chaque pièce, petite ou grande, a un rôle défini à jouer qui peut conditionner la bonne marche de toute l’usine. Cette prise de connaissance trouve toute son essence dans le forum arc-en-ciel de Bamako, forum dont le premier soin est de défricher vigoureusement le terrain et d’en arracher les clés de développement.

Voilà un forum axé sur le métissage des compétences. Il est important pour ce qu’il est, important pour ce qu’il permet, mais et surtout important pour ce qu’il promet. Ses promoteurs, sans tomber dans l’auto-satisfecit, sont aujourd’hui en droit de dire avec Martin Luther King : « Nous ne sommes pas encore ce que nous voudrions être, mais Dieu merci, nous ne sommes plus ce que nous étions ».


Sidi Mohamed Traoré

(économiste, Bamako)

13 Mars 2009