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Le thème « migration » est au cœur du débat politique tant dans les pays d’accueil que dans les pays d’origine des migrants. En effet, l’augmentation de la mobilité humaine au cours des dernières décennies a mobilisé la communauté internationale. L’OIT (Organisation internationale du travail) pour sa part estime qu’il y a quelque 100 millions de travailleurs migrants disséminés dans le monde, y compris leurs familles.

Par ailleurs, on assiste à un élargissement des zones de recrutement et une multiplication des destinations. Ces phénomènes sont liés à un basculement de la migration internationale du travail dans la clandestinité. C’est ainsi que le Sud du Mali et le Centre-ouest du Sénégal sont devenus des espaces de départ vers des destinations qui ne sont plus seulement la France.

La montée de la migration chez les jeunes de ces régions souvent à l’aide de moyens traditionnels dans des conditions risquées, constitue une inquiétude.

La préoccupation aujourd’hui est relative au niveau de la vulnérabilité des migrants dans nombre de situations, comme le prouvent, de toute évidence, les manifestations de plus en plus nombreuses de discrimination, de racisme et de xénophobie dont ils font l’objet.

Aussi, le chemin reste parsemé d’embûches pouvant atteindre la vie de nombreux jeunes Africains dont la motivation fondamentale demeure la recherche du bien-être. A cause de l’étroitesse du marché du travail et la faiblesse du système éducatif, pour de nombreux jeunes Africains la seule issue demeure l’aventure.

Comment se présentent aujourd’hui les questions liées à la formation, à l’emploi et à la migration ? Quels liens existent-ils entre les trois notions ? Quelles sont les attentes des Africains ?

1. La problématique formation/emploi/migration

La croissance démographique forte, que connaît l’Afrique en général, entraîne une augmentation rapide de la main-d’œuvre et un besoin important de création d’emploi. Un grand nombre de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, le plus souvent sans qualification et sans formation, ce qui pose le problème de leur insertion professionnelle.

Aussi, l’employabilité des diplômés est faible, d’une part en raison de l’étroitesse du marché du travail dans le secteur moderne auquel sont destinés les jeunes diplômés, et d’autre part à cause de l’inadaptation et de la rigidité des curricula face aux réalités des pays.

Par ailleurs, dans la plupart des pays africains, les formations sont coûteuses alors que leur rendement, interne et externe demeure faible.

De plus, les élèves n’acquièrent qu’une faible technicité, l’enseignement demeurant largement théorique et la pratique limitée, faute de relations avec les entreprises (stages ou alternance). L’enseignement y est encore le plus souvent académique et les enseignants sont peu préparés à l’ouverture sur le monde du travail.

Enfin, l’implantation spatiale des formations ne correspond pas toujours au tissu économique et social local.
Dans ces conditions, la migration se présente, aux jeunes sans emploi et souvent déscolarisés, comme une alternative pour la survie.

Les raisons qui poussent les jeunes à migrer sont multiples. On peut citer entre autres : la pauvreté, le chômage structurel lié aux différentes politiques d’ajustement structurel, les déflations, les départs volontaires à la retraite, les conflits politiques.

Ces différents facteurs ont fini par installer une obstruction des possibilités d’emploi dans les pays d’Afrique de l’Ouest. Ces enjeux posent des défis réels aux politiques africaines.

2. Les défis posés aux pays africains

La question de la migration pose aujourd’hui deux défis fondamentaux aux Etats africains : la maîtrise des départs massifs d’une part et d’autre part la rationalisation des apports des travailleurs migrants. Le premier défi renvoie à la problématique de l’adéquation de la formation-emploi (2.1).

Le second pose celle de l’optimisation de la migration internationale en faveur des pays africains (2.2).

2. 1. L’adéquation formation-emploi

Dans la plupart des Etats africains cette relation a du mal à se mettre en place. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela. Tout d’abord, le statut global de la formation professionnelle n’a pas la souplesse nécessaire pour entretenir la concertation permanente. Ensuite, les organisations professionnelles, elles-mêmes, n’ont pas les capacités requises en ingénierie de formation leur permettant d’exprimer clairement leurs besoins.

A titre d’exemple face à la problématique de l’adéquation de la formation/emploi, la Coopération française au Sénégal a appuyé plusieurs organisations professionnelles (exemple l’ouverture d’un cursus en ingénierie de formation dans un centre universitaire inter-Etats le Cesag).

L’enseignement technique et professionnel en tant que composante intégrale des politiques nationales doit être orienté vers les défis actuels des pays africains (lutte contre la pauvreté…).

Cela suppose une amélioration de la capacité décisionnelle des Etats et un renforcement de la coopération internationale. Aussi il est important de renforcer les partenariats entre l’Etat, les employeurs, les travailleurs, les syndicats et la société, afin de créer des stratégies nationales cohérentes mettant l’accent sur l’apprentissage et l’emploi.

Le financement de l’enseignement technique et professionnel (ETP) doit être partagé entre l’Etat, les entreprises, la communauté et l’apprenant. Toutefois, l’Etat devra conserver son rôle moteur dans la définition des orientations, la coordination, le financement et l’établissement de normes en matière d’ETP.


2. 2. L’optimisation des bénéfices de la migration internationale en faveur de l’Afrique

En abordant les questions de migration et de développement, il est nécessaire d’adopter un plus grand réalisme. Aujourd’hui, les migrations internationales ne doivent pas uniquement être perçues comme sources de problèmes. Elles doivent plutôt être susceptibles de produire des effets positifs tant dans les pays d’accueil que dans les pays d’origine.

Dans le contexte actuel, caractérisé par la mondialisation et un développement de plus en plus déséquilibré, où moins de 20 % de la population mondiale contrôle 80 % des richesses mondiales et où les écarts entre régions riches et régions pauvres s’agrandissent constamment, on ne peut s’attendre qu’à une augmentation des migrations internationales et ce en dépit des efforts de contrôle aux frontières.

Les tendances migratoires actuelles suggèrent que, plus les créneaux d’immigration réguliers seront réduits, plus on assistera à une montée des migrations irrégulières et clandestines. Dans ce contexte, on assistera inévitablement à une amplification du phénomène redoutable de trafic des migrants et de la traite des personnes.

Il est donc essentiel d’offrir des possibilités de mobilité aux travailleurs, tout particulièrement dans le cadre de l’intégration régionale, et en même temps renforcer les dispositifs et mécanismes pouvant garantir les droits et la protection des travailleurs migrants.


3. Quelles politiques appropriées ?

Le lien a été établi entre les trois concepts : la formation, l’emploi et la migration. Pour l’instant, il n’existe pas de solutions simples et rapides pour résorber ces problèmes et aucune politique nationale, ne saura atteindre cet objectif final sans les stratégies appropriées.

La création et le renforcement des mécanismes de coordination des aides bilatérales et multilatérales pour une définition concertée des objectifs et une harmonisation des procédures sont nécessaires.

Dans le cadre de la relation Afrique-France-Europe, deux objectifs nous semblent prioritaires : le renforcement de la formation professionnelle (3.1) et le développement de meilleures pratiques de gestion de la migration

3.1. Renforcer la formation professionnelle en Afrique

Les Etats africains doivent mettre en place une véritable politique de réforme des systèmes d’enseignement technique et professionnel, et les dispositifs fiscaux susceptibles de doter la formation professionnelle des moyens financiers dont elle a besoin.

Les stratégies nationales de la formation professionnelle et d’apprentissage ont vocation à favoriser, une meilleure articulation entre les besoins de formation et l’offre, tant du point de vue quantitatif que qualitatif par l’amélioration de l’accès, de la qualité et de la gestion de la formation.

Ces politiques nationales doivent prendre en compte les réalités socio-économiques des bénéficiaires directs et indirects par une meilleure connaissance de la nature du marché du travail et une analyse de la demande dans les secteurs formel et informel.

Dans le cadre des programmes de coopération, des relations directes entre établissements de formation professionnelle du Nord et du Sud doivent être encouragées et organisées à trois niveaux distincts et complémentaires : développer les échanges d’expérience, enrichir les pratiques pédagogiques et créer des pôles de compétences au Sud.

Les perspectives dans ce contexte doivent porter sur trois groupes cibles. D’abord celui des enseignants, pour mieux mobiliser les ressources techniques et pédagogiques sur la base d’une expression concrète des besoins des centres de formation afin de trouver des solutions dynamisées par la solidarité directe.

Ensuite, celui des élèves, permettant aux jeunes du Nord et du Sud de s’initier aux divers modes de développement et à la solidarité. Enfin, celui des responsables administratifs des centres afin de garantir les engagements réciproques, en particulier pour la valorisation des innovations sur le plan des formations dispensées.

En dernière analyse, il est important que les perspectives de coopération mettent l’emphase sur la valorisation de la formation professionnelle de type dual qui a eu des effets importants dans certains pays comme le Mali. En effet, la formation de type dual est mise en œuvre au Mali depuis plus d’une décennie. Aujourd’hui, une période de réelle expansion est amorcée.

Il s’agit d’un type d’enseignement qui s’effectue suivant deux étapes : la phase théorique qui a lieu à quatre-vingt pour cent (80 %) dans l’atelier et la phase pratique qui couvre vingt pour cent (20 %) restant a lieu dans les centres de formation.

Malgré son succès relatif, la formation de jeunes apprentis continue de se développer suivant l’approche traditionnelle. Les actions de coopération doivent tenir compte de la nécessité d’appuyer ce type de formation, à travers la mobilisation des ressources nécessaires.


3.2. Repenser les meilleures pratiques en matière de gestion des migrations :

Une meilleure gestion des flux migratoires s’impose non seulement pour lutter contre les migrations irrégulières, mais aussi pour optimiser les bénéfices pour les pays d’origine des migrants.

L’importance du transfert du capital financier humain et social des migrants vers leurs pays d’origine est désormais reconnue et les efforts pour mettre en valeur leurs rôles en tant qu’agents de développement doivent être amplifiés.

Il est important de souligner que les transferts monétaires des migrants ont un poids important et souvent grandissant dans un contexte de diminution de l’aide publique au développement et des investissements étrangers.

En effet, les transferts migratoires représentent une source de revenu particulièrement importante à la fois pour les familles que pour les Etats africains surtout en cette période de crise.

Aussi, les transferts de connaissances et de savoir-faire lors des retours définitifs ou temporaires des migrants, ou au moyen des nouvelles technologies de l’information et de la communication, jouent un rôle important dans le développement des pays d’origine des migrants.

Aussi est-il établi que les migrants peuvent assumer le rôle d’agents de développement pour faire avancer leurs pays. Ceci sera un pas en avant, s’ils sont finalement associés, à travers leurs organisations à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques publiques de développement.

Dans cette perspective, il importe de promouvoir des programmes efficaces en matière de co-développement. A ce titre l’expérience malienne peut servir de référence.

En effet, la notion de co-développement à partir de l’expérience malienne, fondée sur la coopération entre pays d’origine et pays d’accueil sur un partenariat actif entre les migrants et les autres acteurs peut inspirer la nouvelle politique de coopération Afrique-France-Europe.

Le programme de co-développement mis en œuvre au Mali est structuré en quatre volets : le cofinancement des projets de développement local portés par les associations de migrants ; la réinsertion de migrants désireux de renter au pays pour y créer une activité économique,

la mobilisation de la diaspora scientifique et technique malienne au bénéfice de l’Université de Bamako (Programme Tokten des Nations unies) et les projets socioculturels portés par la jeunesse issue de l’immigration malienne.

Même si l’impact du co-développement sur le Mali n’est pas perceptible, les objectifs recherchés restent pertinents. Dans la perspective d’une approche raisonnée des politiques migratoires, il est nécessaire d’insister sur la mise en place d’infrastructures de base et la stimulation de la croissance.

Une bonne politique migratoire entre l’Afrique et l’Europe doit tenir compte de la nécessité de coordonner les contributions des migrants à l’effort de développement local de leurs pays d’origine.

Il est impératif de faire en sorte que ces contributions s’intègrent de manière cohérente et efficace dans les politiques de développement des pays d’origine.

Par ailleurs, les initiatives de certaines organisations internationales telles que les programmes et les projets d’appui aux migrants hautement qualifiés (Mida et Tokten) doivent être renforcées.

Enfin, il est nécessaire que la question de la migration soit intégrée dans le Document de stratégies de réduction de la pauvreté (DSRP) qui constitue le cadre de référence en matière de développement.

En conclusion, une meilleure coopération dans la gestion de la migration est nécessaire dans le cadre de la relation France-Afrique.

L’expérience a démontré que les interventions unilatérales ne sont ni effectives, ni soutenues. Les migrations ont besoin d’être dirigées dans l’intérêt et avec la participation de tous ceux qui sont impliqués afin de combattre des phénomènes sous-jacents tels que le trafic et la traite des migrants qui constituent des violations des droits de l’Homme.

Certes des politiques de migration nationale compréhensives sont élaborées.

Cependant, celles-ci nécessitent d’être mises en conformité avec les traités régionaux, les lois et règlements internationaux en ce qui concerne la protection des migrants notamment la convention sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leurs familles.

De façon générale, il faudra promouvoir un développement durable en Afrique de l’Ouest pouvant réduire la pauvreté et des politiques plus équitables en matière de commerce international.

Dans ce contexte, il faut nécessairement renforcer les partenariats stratégiques pouvant mobiliser davantage de fonds. Dans cette perspective les politiques d’aide au développement, de commerce et d’investissement doivent être plus favorables au pays du Sud.

Ces actions permettant de maximiser les bénéfices des migrations internationales pour un développement durable en Afrique de l’Ouest ne sont pas à l’évidence ambitieuse mais demandent simplement une grande volonté politique.

Elles requièrent avant tout d’importants efforts financiers qui, dans des contextes caractérisés par le manque de ressources nationales, doivent être réalisés dans le cadre d’un programme multilatéral intégré de coopération.

Abraham Bengaly

(enseignant à la FSJP, Université de Bamako)

23 Mai 2008