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une-40.jpgD’après ce qu’elle veut bien révéler d’elle, elle serait originaire d’un village situé aux environs de la capitale des Balanzans. Elle était arrivée dans la capitale avec l’espoir de décrocher une place d’aide-ménagère dans un foyer européen. Cette ambition n’avait rien d’irréaliste : Gogo maîtrise bien la langue de Molière et sait donner le change sur le plan vestimentaire puisqu’elle s’habille la plupart du temps en jeune fille très branchée.

Cependant, une fois à Bamako, la jeune fille renonce assez vite à son projet d’employée de maison. A travers ses conversations et la lecture des faits divers, elle se rend compte que la condition de bonne n’est guère enviable et que même dans le milieu des expatriés une fille de ménage n’est pas beaucoup ménagée. Notre Ségovienne se propose donc de vivre du commerce de ses charmes. Elle espérait en tirer des revenus suffisamment consistants pour se donner un niveau d’existence convenable et pour entretenir ses parents restés au village. Pendant plusieurs mois, le choix de Gogo s’avéra être le bon. Mais un élément inattendu vint contrarier sa belle vie. Un important contingent de filles de la sous-région vint envahir son territoire et débaucha un à un ses plus fidèles clients. Prise de court, la jeune fille essaya de contrattaquer en baissant ses tarifs. Mais c’était là une très mauvaise solution, puisque ce qu’elle gagnait ne lui permettait même plus de subvenir à ses besoins, à plus forte raison d’envoyer quoi que ce soit aux siens.

Simple et imparable

Comme les choses allaient de mal en pis, Gogo ravala son orgueil et se résigna à ce qu’elle avait refusé : faire la bonne. Elle se fit embaucher dans une famille comme servante. Mais elle ne parvint pas à tenir devant les contraintes de sa nouvelle condition. Les travaux ménagers s’avéraient particulièrement pénibles pour une ancienne belle de nuit habituée à avoir des horaires très lâches et à ne rien faire de ses dix doigts. Gogo essaya de résister, mais elle n’arrivait pas à se faire au rythme infernal des tâches domestiques. Si bien qu’un beau matin elle plia ses bagages et quitta son employeur sans demander son reste. Elle alla rejoindre certaines de ses compatriotes avec lesquelles elle était venue à Bamako et leur expliqua qu’elle rentrait définitivement au village.

Le lendemain, toutes les filles l’accompagnèrent à la gare et lui remirent même des colis pour leurs différentes familles. Gogo salua chaleureusement tout ce petit monde avant d’embarquer dans le car. Mais en cours de route, notre jeune fille changea d’avis. Au poste fixe de Yirimadio, elle descendit et revint à Bamako. Elle se garda bien de retrouver ses amies du village et de leur expliquer son revirement. Au contraire, elle s’employa à mettre la plus grande distance possible entre ses compatriotes et elle en se faisant transporter par taxi jusqu’à Fadjiguila.

Là, elle se joignit à des travailleurs du BTP qui avaient élu domicile dans une maison en chantier. Le deal que Gogo conclut avec ses nouveaux colocataires était des plus simples. Pendant la journée, elle faisait la cuisine et gardait la maison en l’absence des ouvriers. Le soir, elle sortait et revenait tardivement sans que personne ne s’avise à lui poser la moindre question. Toutefois, cette existence ne convenait pas du tout à la jeune fille qui estimait que son charme la destinait à tout autre chose. Elle décida donc de se chercher de nouveaux revenus. Tous les jours, elle soignait son apparence et allait se poster aux abords de la rue principale menant au marché du quartier. Elle prenait alors tout son temps pour trouver le bon gibier : celui-ci était constitué des bonnes qui venaient faire le marché pour leurs patronnes. Lorsque Gogo en repérait une qui cheminait seule et qui n’avait pas l’air trop éveillée, elle l’interceptait et lui lançait « Ta patronne m’a chargé de choisir de la viande de qualité pour toi. Donne-moi l’argent et attends-moi ici. Je reviens tout de suite« . La servante, impressionnée par la mise de l’arnaqueuse, obtempérait et Gogo disparaissait avec le prix des condiments.

Cette technique simple était devenue imparable, la jeune fille sachant user avec psychologie de sa bonne mine et de ses beaux habits pour prendre de vitesse les bonnes. Le manège dura ainsi de longues semaines. Le 3 juillet dernier, Gogo prit dans ses filets Batoma Diarra, une jeune fille de la campagne arrivée peu de jours auparavant de son village et qui avait trouvé à se faire embaucher par une grande dame du quartier. L’arnaqueuse connaissait le nom de la patronne de la bonne et s’en servit pour mettre cette dernière en confiance. Elle expliqua que la maîtresse de maison lui avait demandé de rattraper la bonne et de lui prendre l’argent destiné à acheter une viande de bonne qualité. Batoma, comme ses devancières, se laissa abuser par la prestance de Gogo et lui remit le billet de 2000 francs destiné aux achats. Gogo lui demanda de l’attendre sur place et s’éclipsa.

Victime d’un sort

Batoma Diarra resta plantée là, à attendre longtemps le retour de l' »amie » de sa patronne. Puis aux environs de midi, elle se rendit à l’évidence qu’elle venait de se faire flouer. Elle retourna à la maison et expliqua ses déboires à sa patronne qui ne voulut rien comprendre. La dame se mit dans tous ses états et menaça de retenir le prix perdu des condiments sur le salaire de sa bonne. Contre mauvaise fortune, Batoma ne pouvait que faire bon cœur. Elle se doutait qu’elle était inexcusable pour s’être fait tromper et d’avoir peut-être perdu à jamais la confiance de sa patronne.

Heureusement que la Providence vient de temps en temps au secours des innocents. Un jour en allant au marché, Batoma eut son regard attiré par une jeune fille en pagne portant un body. Elle s’approcha de l’autre et la dévisagea sérieusement puis sans lui donner le temps, elle cria de toutes ses forces « au voleur« . Une cercle de curieux se forma immédiatement autour de Gogo Traoré, lui coupant toute possibilité de fuite. L’arnaqueuse tenta dans un premier temps de tout nier. Mais Batoma maintint son accusation et la conforta par une profusion de détails qui confondirent l’autre. Gogo reconnut donc les faits et se laissa sans résistance conduire au 6eme Arrondissement. Au commissariat, l’inspecteur Ibrahima Maïga se chargea d’elle. Quelques questions ont suffi pour que Gogo raconte toute son histoire.

Mais même dans ces circonstances critiques, la jeune arnaqueuse ne perdit pas le Nord. Pour essayer de s’attirer la sympathie des policiers, elle expliqua sa conduite par des raisons à dormir debout. Elle prétendit en effet qu’elle était victime d’un sort qu’un marabout de son village lui avait jeté depuis qu’elle était adolescente. D’après son récit, le marabout qui s’appellerait Bina Sidi l’aurait demandée en mariage et se serait vu rejeté par elle. Ulcéré par cette rebuffade, l’homme aurait profité de son manque d’attention un jour qu’elle était très absorbée par des tâches domestiques et il lui aurait coupé une mèche de ses cheveux. Depuis ce jour, a juré Gogo, le sort jeté sur elle lui a fait commettre toutes sortes d’actes répréhensibles qui lui avaient valu d’être désavouée par les siens et par tout le village. Selon la jeune fille, cette malédiction l’a poursuivie jusqu’à Bamako et les différents vols qu’elle commettait en sont la conséquence.

Le récit fait sur un ton pathétique n’a guère ému les policiers qui ont l’habitude d’entendre ces explications tirées par les cheveux. La jeune femme a reconnu avoir usé de la même astuce pour escroquer une vingtaine de jeunes filles. L’habileté qu’elle a déployée pour abuser ces innocentes est plus révélatrice d’une intelligence tournée vers le mal que d’un envoûtement. Gogo a été déférée au parquet de la Commune I la semaine dernière.

G. A. DICKO

L’Essor du 09 juillet 2008