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Après les femmes conductrices de transport en commun, balayeuses de rue et de bureaux, tailleuses, apprenties Sotrama, voilà que sont apparues depuis 2008, les “ pompistes ”.

jpg_une-251.jpgCette génération est survenue dans les stations d’essence de la société Ben&Co, où des jeunes filles, “ pistolet ” en main et vêtues d’un uniforme bleu, ont entrepris de servir les clients. L’innovation a fait sensation et de nombreux motocyclistes et automobilistes en quête de carburant ont afflué vers les stations Ben&Co juste pour le plaisir de se ravitailler auprès des jolies pompistes.

UNE IDÉE ORIGINALE
C’est donc en 2008 que le directeur commercial de la société Ben&Co, Cheickna Camara, a eu et fait passer l’idée de recruter des jeunes filles en qualité de pompistes. Les stations du pétrolier s’ouvrirent ainsi largement à la gente féminine. Le « coup » marketing présentait aussi l’avantage de porter la marque d’un esprit progressiste et moderne. Au bénéfice financier dont la durabilité reste à mesurer s’ajoute, incontestable celui-là, un beau crédit en terme d’image. Ce que la concurrence ne pouvait manquer de relever sans pourtant l’imiter. Contacté, l’initiateur de cette idée originale explique que sa société était alors soucieuse de contribuer à sa manière à la promotion du genre et à la réduction du chômage. Cheickna Camara évoque naturellement le besoin pour toute entreprise d’avoir un marketing, surtout dans un contexte très concurrentiel.

De 2008 à nos jours, le pétrolier a recruté douze femmes pompistes. Les conditions de recrutement ne sont pas très dures, juge Cheickna Camara. La qualité première de la postulante doit, de son point de vue, être la volonté. Suivent un niveau supérieur ou égal au diplôme d’études fondamentales (DEF), un statut de célibataire non-fiancée. La profession étant « physique », la grossesse est une clause de rupture de contrat. Douze jeunes femmes ont jusqu’ici accepté ce contrat. Elles bénéficient, précise le directeur commercial, d’un emploi du temps assez allégé puisqu’elles travaillent de 7h30 à 16h trois jours sur sept dans la semaine.

La semaine dernière, à la station Ben&Co de Darsalam non loin du garage administratif, les demoiselles Safoura Sow et Aminata Doumbia maniaient le « pistolet » avec une dextérité déconcertante, sous le regard attentif de la gérante, Fatoumata N’diaye. Motocyclistes et automobilistes, en vagues ininterrompues, ne laissaient guère de répit aux pompistes.

Safoura Sow juge « acceptables » les clauses draconiennes du contrat même si elle affiche sans complexe une trentaine révolue. Dévote et battante, elle s’en remet à la volonté divine. « Chaque personne suit son destin. Le mariage et les enfants, je n’en fais pas un grand souci, car, c’est Dieu le Tout Puissant qui détient la solution à tout ça », résume-t-elle. Enfant d’une famille polygame à quatre épouses, Safoura Sow est née vers 1980 à Baguinéda. Elle y effectua toute sa scolarité jusqu’au DEF en 1998.

UN METIER « PHYSIQUE »
Elle débarque alors à Bamako chez sa tante maternelle à Hamdallaye. Le hasard des orientations l’a conduite au centre de formation commerciale et industrielle en Commune I. La longue distance qui sépare son domicile de l’établissement va influer sur le cours de ses études. L’année scolaire suivante elle est transférée à l’Ecole spéciale de gestion des affaires en Commune IV où elle étudie plusieurs années sans succès. Recalée au BT1, elle décide de se tourner vers une école d’hôtellerie où au terme d’une année d’étude 2006-2007, elle obtient son diplôme sans avoir pu, jusqu’ici, pratiquer le métier correspondant.

Ayant perdu son père en 2005, elle doit endosser des responsabilités vis-à-vis des siens restés à Baguinéda, particulièrement sa mère. Son petit gabarit (1,55m et 44 kg) convient pour un métier « physique », nécessitant d’incessants va-et-vient. Et comme elle est attirante avec son teint clair et ses traits réguliers, elle « accroche » les clients. Ce succès relatif ne lui fait perdre ni la tête ni ses principes : « il ne m’est jamais venu à l’idée de me prostituer, sinon je ne serais pas là à pratiquer ce métier difficile. Je veux mériter mon pain quotidien ».

Le métier est peut être temporaire, mais relève Cheickna Camara, ces demoiselles sont inscrites à l’INPS et peuvent ainsi faire autre chose plus tard. L’adjudant-chef Sékou Magassouba, un des clients du jour, apprécié ces femmes pompistes. En leur donnant un job, estime-t-il, la station leur permet de gagner honnêtement leur vie et contribue, indirectement, à freiner la propagation du VIH-SIDA.

À Total, un des grands distributeurs de carburant à Bamako, il n’y a pas de femmes affectées aux pompes, nous apprend Issiaka Traoré, le gérant du point de vente de N’Tomikorobougou.

Au Ghana et au Togo, la firme emploie pourtant nombre les jeunes filles pompistes, souligne-t-il. Vers les années 2000, se souvient-il, Total Mali avait expérimenté l’emploi de jeunes filles dans ses stations-service. De l’avis de Issiaka Traoré, ce sont des considérations culturelles propres à notre pays qui ont empêché le recrutement des filles pompistes de connaitre un grand succès.

« Nous l’avons complètement abandonné, les préjugés ne leur étaient pas favorables », explique le gérant.

Cependant, a-t-il tempéré, Total continue de mobiliser des jeunes filles de façon événementielle. Elles sont rétribuées au terme de la durée du service. À titre d’exemple, il cite le récent Mondial de football où Total avait recruté des hôtesses pour la distribution de cadeaux aux clients.

À Oil Libya, le pompiste Yoro Diallo constate que le phénomène n’a pas fait tache d’huile. Mais, signale-t-il, deux étudiantes assistent parfois leur ami Alou Modibo Koné, le pompiste du point de vente contigu au cimetière de Hamdallaye. Il leur arrive parfois de servir les clients mais elles ne sont pas embauchées par la direction, indique-t-il. Ben&Co inventeur de la formule, semble donc en être l’unique utilisateur pour le moment dans notre pays. Peut-être parce que l’entreprise est très en avance sur ses concurrentes.

Sibiri Konaté

Essor du 27 aout 2010