Partager


La paix n’est pas un mot, mais un comportement”. Autrement dit, la paix ne se limite pas à de simples et vaines déclarations d’intention, mais elle doit se concrétiser dans le comportement quotidien de l’individu. L’auteur de ces paroles devenues désormais célèbres, et qui sonnent aujourd’hui comme un avertissement, sinon une leçon de morale dans l’esprit des Ivoiriens, n’est autre que le Père de l’Indépendance de la Côte d’Ivoire.

Après avoir dirigé le pays pendant 33 ans (1960-1993), feu Félix Houphouët Boigny s’est éteint dans sa ville natale de Yamoussoukro un mardi 7 Décembre 1993, à 6h 35mn. L’Afrique venait ainsi de perdre un sage dont l’une des “armes“ favorites était le dialogue.

Le symbole de la Colombe

A la messe de requiem organisée dans la célèbre Basilique de la même ville, de nombreux Chefs d’Etat et de gouvernement et d’illustres personnalités étaient présents, y compris l’ancien Président français, François Mitterrand, accompagné d’une délégation forte de… 80 peronnes.

Le phénoménal essor économique de la Côte d’Ivoire, son rayonnement à travers la sous-région et au delà, l’attirance que le pays a exercée sur les races et nationalités, ont été la conséquence logique de la politique de tolérance et de paix prônée tout au long de sa vie par cet intellectuel et agriculteur d’un autre âge.

Depuis la disparition du premier Chef d’Etat ivoirien, cette paix tant enseignée par lui s’est enfuie à tire-d’aile, telle une colombe qui abandonne son nid après le départ de son maître.


Les débuts du “Bélier“

Né le 18 Octobre 1905, le petit Félix fréquente le Groupe Scolaire de Bingerville. En 1925, il sort Major de sa promotion, soit à l’âge… de 20 ans. Après avoir hérité des biens familiaux, à la mort de son oncle Kouassi, il se lance dans l’agriculture et crée le Syndicat Ivoirien des Planteurs de Cacao (SIPC), sans pour autant cesser d’être assidu aux études.

En 1944, Félix Houphouët ajoute le mot “Boigny” à son nom : ce qui signifie “Bélier“. Houphouët ou Houphoué signifiant “tas de foin”, le nom Houphoué Boigny paraît aussi significatif qu’aux yeux des Baoulés, il dénote de la grandeur et de la magesté. En effet, en baoulé, l’expression signifierait littéralement “bélier assis sur un tas de foin“.

En Août 1945, après les élections municipales d’Abidjan, Félix Houphouët Boigny devient si populaire qu’il est élu au second tour des élections à l’Assemblée nationale française. Mieux, le candidat du Soudan Français (actuel Mali), Mamadou Tiéoulé Konaté, s’était désisté en sa faveur. Pour mémoire, rappelons que les deux hommes se connaissaient depuis l’Ecole William Ponty de Dakar, capitale des colonies françaises de l’époque.

Pour la petite histoire, Félix Houphouët Boigny a été l’élève de Mamadou Konaté, dans cette école qui était la pépinière des hauts cadres de l’époque et d’où étaient sortis maints premiers Chefs d’Etat africains. De Mamadou Konaté, Félix Houphouët Boigny se souvenait : “Sans le vouloir, il forçait notre respect et notre estime à tous, nous ses élèves. Et ses cours étaient suivis dans un silence religieux, tant il nous captivait“.


Aux côtés de la France

Suite à la création du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), une loi supprimant le travail forcé est créée deux jours après en Côte d’Ivoire : c’est la loi dite “Loi Houphouët”. L’appartenance du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) au Parti Communiste Français (PCF) accentue les démêlés de la colonie ivoirienne avec la France.

Néanmoins, jusqu’en 1956, Félix Houphouët Boigny, qui s’est engagé dans la campagne politique aux côtés du Général Charles De Gaulle, a été de tous les gouvernements. Aussi a-t-il été nommé quatre fois ministre d’Etat et six fois dans le gouvernement français.

Une cible de Sékou Touré

Dès lors commencent les griefs du syndicaliste guinéen, Sékou Touré (devenu plus tard Ahmed Sékou Touré) à l’encontre de Félix Houphouët Boigny. Soupçonné de s’opposer à l’idée d’autonomie des colonies françaises, le Président ivoirien réplique que dans le fameux Mémorandum soumis au Premier ministre français (1959-1962), Michel Débré (1912-1996) à Gabriel Lisette et à Sékou Touré, le mot “indépendance“ ne figurait pourtant pas.

Et comme pour le rappeler, le “Vieux Bélier“ clame sur les ondes, quelques années plus tard : “C’est grâce à moi que la Guinée Conakry a accédé à l’indépendance en 1958 ! “. C’est sur ses conseils peut-être (vu ses liens étroits avec Charles De Gaulle) que ce dernier consent à “donner“ son indépendance aux Guinéens qui la réclamaient à cor et à cris, lors d’une visite du Général français en Guinée Conakry.

L’on se souvient, en effet, qu’en plus d’avoir provoqué un grand tapage politique, voire de longues années de froid entre la France et la Guinée, cette réclamation des Guinéens avait créé la contrariété, voire la colère du Général français qui leur avait lancé : “Vous voulez l’indépendance? Eh bien, prenez-la ! “.

L’on se rappelle que depuis lors, Sékou Touré n’avait cessé de lancer, par la voie des ondes, de violentes et acerbes diatribes à l’endroit de Félix Houphouët Boigny et de Léopold Sédar Senghor, considérés, par le président guinéen, de “laquais du colonialisme” et “d’esclaves de l’impérialisme”.

“Veni, vidi, vici”

Si l’indépendance ivoirienne, acquise le 7 Août 1960, n’a en rien altéré les relations entre la France et son ancienne colonie, la Côte d’Ivoire, c’est bien grâce à Félix Houphouët Boigny. Considéré comme un des tremplins du boom économique de la Côte d’Ivoire, ce protectorat français a toujours fait partie du paysage ivoirien. Et seules la mort du Chef d’Etat ivoirien et la crise mondiale ont été les grandes causes des changements politique et économique dans le pays du cacao.

Les successeurs du “Bélier“ étaient et restent encore politiquement trop faibles pour maintenir l’ équilibre de ce précieux, mais combien lourd héritage laissé par la notoriété de Félix Houphouët Boigny. En toute logique, ni Henri Konan Bédié ou le défunt Général Robert Gueï, ni Alassane Dramane Ouattara ou l’actuel Président Laurent Koudou Gbagbo, n’ont l’envergure politique nécessaire pour ramener la Côte d’Ivoire à ses splendeurs d’antan.

En tout cas, jusque-là, la preuve n’en a pas été faite. A moins que le Ciel dote la Côte d’Ivoire d’un nouveau “Messie“, avec des qualités de tolérance et de paix, comme celles du “Bélier“ défunt. En attendant, la réalité qui reste toujours comme parole d’évangile, tant pour ses admirateurs que pour ses détracteurs, c’est que du fond de sa dernière demeure, Félix Houphouët Boigny peut faire siennes ces paroles d’un grand de la Rome antique : “Veni, vidi, vici“ ( “Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu”).


Oumar DIAWARA

24 Septembre 2008