Partager

Le Colonel Youssouf Traoré, FDR : « On ne va pas brader la laïcité contre une charia au Mali »

Le président de l’Union des Forces Démocratiques pour le Progrès (UFDP) est un colonel à la retraite qui dirige, depuis le coup d’Etat de mars 2012, la Commission défense et sécurité au sein du FDR. Il donne son avis sur la perspective de la crise politique et sécuritaire du pays.

Afribone : A l’occasion du 22 septembre 2012, le président de la République a, de nouveau, tendu la main aux groupes armés qui occupent le nord du pays en les invitant au dialogue. Croyez-vous que la négociation soit encore possible avec les islamistes ?

jpg_Col_Youssouf_Traore1-2.jpgColonel Youssouf Traoré : Il y a longtemps qu’on parle de dialogue avec les rebelles qui occupent le nord. Si le président de la République, à l’occasion du 22 septembre, a jugé utile de revenir sur les vertus du dialogue, je pense que c’est par principe qu’il l’a fait. Quel que soit l’option entreprise, il est connu que tout conflit finit par une négociation. Si tel est le cas, autant commencer par les négociations si on peut obtenir les résultats que nous recherchons.

Il s’est avéré que des négociations officieuses ont été entreprises de part et d’autres mais qu’elles se sont toutes butées à l’intransigeance des islamistes qui veulent imposer la charia. Est-ce que le Mali a aujourd’hui le choix ? N’est-il pas obligé de faire la guerre ?

La négociation est une première étape. Si elle aboutit, tant mieux. Dans la cas contraire, on va à la seconde étape qui est la guerre. Toujours est-il qu’on finira un jour par négocier. Aujourd’hui, beaucoup de citoyens et une grande partie de la presse ont l’impression que ces gens là refusent de négocier. Comme vous le savez, parmi ces rebelles d’une façon générale, il y a des terroristes et des islamistes.

Certains analystes font la confusion par une globalisation. Je reconnais que tous ces groupes sont constitués plus ou moins de terroristes. Mais à y voir de près, il y a le MUJAO, avec AQMI qui sont de vrais terroristes. Et Ansar Eddine base sa politique et ses exigences sur la charia. Face à l’un ou l’autre, le Mali n’a pas le choix, vu que nous sommes une République laïque.

On ne va pas brader la laïcité contre une charia qui n’a aucune signification pour nous. Ce n’est pas aujourd’hui que le Mali a emprunté la religion musulmane, surtout dans le septentrion. On n’a rien à apprendre de ces islamistes sur le plan religieux. Comme on le présage, les revendications de ces rebelles ne pourront aboutir. Elles sont absolument inacceptables. En clair, on n’a pratiquement pas d’autre choix que de faire la guerre. Ce qui est encore plus grave, c’est qu’on nous enlise dans un processus de négociations qui n’a qu’un caractère dilatoire. C’est pour faire en sorte que les rebelles aient suffisamment le temps de s’organiser afin de s’enraciner dans le désert.

Qui est-ce qui organise, selon vous, ce processus à caractère dilatoire ?

Les médiateurs et nous avons les mêmes objectifs ! Mais il y a un processus de négociation qui, à la limite, s’il n’aboutit pas, aura un caractère dilatoire permettant aux rebelles de gagner du temps et de mieux s’organiser.

D’une manière ou d’une autre, tous les acteurs au niveau national semblent d’accord sur le principe, selon lequel la guerre sera inévitable. Y a-t-il des préalables pour l’engagement d’une opération de ce genre ?

Bien sûr, pour engager une guerre, on se prépare sur tous les plans : humain, unités combattantes, matériel et même sur le plan psychologique et l’intendance. Il y a tout un tas de dispositions à prendre avant d’envoyer des troupes sur le terrain. Nous sommes à cette phase des préalables.

Une requête conjointe du Mali et de la CEDEAO a été soumise au conseil de sécurité de l’ONU en vue d’un déploiement des forces internationales dans le pays. Mais l’ONU semble réticent à souscrire à la demande. Serrez-vous déçus, au sein du Front uni pour la Démocratie et la République (FDR), d’un éventuel échec de ladite requête ?

Pour l’instant, on ne peut pas parler de déception. Nous sommes à des étapes préparatoires. Les opinions et les positions divergent. Mais il ne faut pas s’en offusquer. Ce qui est certain, c’est que les menaces qui pèsent sur le Mali ne concernent pas uniquement notre pays. Cette forme de terrorisme et d’islamisme concerne pratiquement tous les pays de la sous région et plus loin, tous les pays du monde. Donc il faut faire en sorte d’éradiquer la gangrène à temps avant qu’elle ne se propage. Les pays européens et américains savent très bien que si on n’agit pas rapidement, beaucoup d’autres pays seront atteints. Les Nations Unies en sont également conscientes. Il faut agir pour faire en sorte d’éviter de nous installer dans l’impasse.

Sur cette question, que ce soit le Mali, les pays voisins, l’Union Africaine et autres, on a conscience qu’il faut agir rapidement. Sur le plan africain comme sur le plan international, on n’a pratiquement plus le choix. Chaque pays défend ses intérêts, que ce soient les pays africains ou européens. Vous avez vu comment le président français s’est exprimé sur la question. En défendant les intérêts africains, la France défend ses propres intérêts. Avec cette solidarité internationale et les principes de répression du terrorisme, à mon avis, il n’y aura même pas à épiloguer sur le choix de la guerre et l’engagement de la communauté internationale.

En quoi les forces de la CEDEAO pourraient être utiles pour le Mali ?

Le Mali, comme d’autres pays, est membre de cette organisation sous-régionale. La CEDEAO a été créée au Mali. Nous avons conscience que c’est notre enfant. Le Mali devait commencer par se confier à la CEDEAO conformément aux protocoles que nous avons signés. Il faut que le principe de solidarité puisse jouer en faveur du Mali comme cela a été le cas pour la Sierra-Léone. Je pense qu’il n’y a pas de problème. En vertu de ses textes, la CEDEAO a l’obligation d’aider le Mali. Et elle sera la bienvenue. Contrairement à ce que croient certains qui se mélangent les pédales, les troupes de la CEDEAO ne sont pas étrangères au Mali.

Je le dis et le répète : les soldats des pays voisins membres de la CEDEAO ne sont pas en terre étrangère au Mali. Le Mali est une composante de l’espace CEDEAO. Ceux qui contestent leur venue doivent savoir que certains parmi eux possèdent des passeports CEDEAO. Tous les passeports particuliers des pays membres de la CEDEAO ont tendance à disparaître au profit d’un passeport unique. On ne peut être étranger sur son propre espace.

Concrètement, quelle sera la mission de ces troupes sur le terrain ?

C’est d’abord se battre pour libérer les trois régions du nord aux mains des islamistes, en venant aider l’armée malienne. Tel est l’objectif principal, le reste est secondaire.

Vous êtes un responsable politique mais également un militaire à la retraite. Est-ce qu’on peut encore compter sur notre propre armée au regard des dysfonctionnements patents ?

Il serait désastreux qu’on pense que le peuple ne soit pas en mesure de compter sur son armée. Ce serait vraiment désastreux. Mais il faut que l’armée malienne soit dans les conditions pour assurer sa mission régalienne. Il y deux problèmes essentiels : la question des bérets rouges et celle des bérets verts, et récemment encore, le problème des policiers qui est en train de s’étendre un peu partout. Ce sont des situations conjoncturelles.

Il va falloir mettre tout en œuvre pour maîtriser ces dérapages et retrouver l’unité au sein des forces de défense et de sécurité.
Il est essentiel que ce travail soit fait très rapidement. Il avait été institué une commission à cet effet. Que cette commission oeuvre pour faire en sorte que ces problèmes soient réglés et que l’armée soit en mesure de faire son travail : aller au nord. Les troupes de la CEDEAO viennent pour aider l’armée malienne. C’est elle qui sera en première ligne. Les choses sont très claires mais il faut que notre armée retrouve son unité et sa cohésion qui sont sa véritable force de frappe.


Le Professeur Rokia Sanogo de la COPAM : « Nous n’avons rien à négocier avec les groupes armés »

La première femme agrégée de pharmacie au Mali est politiquement très engagée. La vice-présidente de la COPAM, le Pr. Rokia Sanogo, à la tête du Mouvement Populaire du 22 mars (MP22) ne mâche pas ses mots…

Afribone : La Coordination des Organisations Patriotiques du Mali (COPAM) a exprimé de nouveau son indignation concernant la perspective de la présence d’une mission de la CEDEAO au Mali. Expliquez-nous les raisons profondes de cette opposition.jpg_Rokia_sanogo1-2.jpg

Pr. Rokia Sanogo : La COPAM dit NON à une intervention de la CEDEAO pour la simple raison que le problème actuelle du Mali doit trouver sa solution au Mali d’abord. A la rencontre des chefs d’Etat major de la CEDEAO en août dernier à Bamako, l’armée malienne, à travers l’état-major et le ministre de la défense, a clairement dit qu’elle entendait jouer un rôle de premier plan dans la résolution de la crise du nord et que toute aide visant à l’appuyer devrait être demandée par elle. Pour nous, cette intervention du ministre de la défense était une intervention responsable et digne.

L’armée demande des moyens qui, pour le moment, restent non satisfaits. Que peut-on encore espérer d’elle ?

Ce qui est arrivé le 22 mars 2012 est, malheureusement, l’aboutissement d’un long processus d’affaiblissement et de destruction programmée de l’armée malienne. Ces tentatives ont fait en sorte qu’au lieu qu’elle soit une armée républicaine, elle est devenue une armée de généraux, où les recrutements étaient effectués par des méthodes peu orthodoxes. Les autorités des vingt dernières années ont opté pour le non équipement de l’armée. C’est un certain nombre de circonstances, accentuées par la rébellion, qui a abouti au 22 mars.

Après l’occupation de la Libye et l’assassinat de Kadhafi par les forces de l’OTAN, tout le monde savait que les conséquences allaient être dramatiques dans les pays du Sahel. Quand le président ATT a accepté l’entrée auMali des combattants de la Lybie avec des armes sophistiquées, notre parti, SADI, a dénoncé cette attitude. Accepter des rebelles armés sur son territoire est un acte de trahison.

En fait, l’ancien système avait divisé l’armée. Il y avait en son sein des forces qui répondaient directement de Koulouba et des forces qui combattaient réellement sur le terrain presqu’à mains nues pour défendre la patrie.

Mais c’est la même armée divisée, peu motivée, qui est là. Y-a-t-il une volonté de restructuration ?

Une partie des gens qui ont choisi de sauver la patrie a été assassinée à Aguel Hok en janvier dernier. Le reste de cette fraction patriotique a fait la mutinerie du 21 mars ayant abouti au coup d’Etat du 22. Cette fraction patriotique peut être le point de départ pour la refondation de l’armée. Avec les différents ministères régaliens de l’Etat, celle-ci est en train d’œuvrer à la réforme de l’armée, à la formation des militaires pour rentrer en possession de nos armes bloquées au niveau des frontières. Elle a réparé les engins défectueux. Il y a un ensemble d’actions en cours au sein de l’armée pour que celle-ci puisse se réorganiser.

Ne pensez-vous pas que ces « éléments patriotiques » de l’armée aient besoin d’un appui comme celui de la CEDEAO ?

La CEDEAO a fait irruption depuis six mois dans la gestion de la crise malienne. Cela contre toutes les règles même de l’organisation. Aujourd’hui, elle devait exiger que l’armée malienne soit renforcée. Ainsi, la CEDEAO pouvait sortir grandie dans la résolution de la crise. L’armée malienne ne refuse pas de l’aide. Elle dit qu’elle aura besoin de moyens aériens, des renseignements. Mais nous assistons aujourd’hui à un chantage de la part de la CEDEAO à l’endroit de notre armée. La première aide qui existe aujourd’hui au niveau de la CEDEAO, c’est de débloquer les armes maliennes dans les différents ports et de faire en sorte que les armes maliennes que Gamou détient au Niger reviennent. Nous ne pouvons pas comprendre que la CEDEAO mette comme préalable à l’offre de nos matériels, l’installation de son QG à Bamako. Pendant ce temps, des armes parviennent à transiter via le Burkina Faso, en destination des rebelles.

On refuse de donner nos armes à nos militaires sous prétexte que ces armes vont tomber entre les mains des putschistes. L’armée malienne ne peut pas être victime de ces soupçons. On a un gouvernement de transition qui a un ministère de la défense et ses états-majors. Certes, il y a aussi le CNRDRE aujourd’hui appelé Réforme de l’armée. C’est à tout cet ensemble que les armes sont destinées. Quand on refuse de donner les armes du Mali au gouvernement malien, un gouvernement qui a été mis en place avec l’accompagnement de la CEDEAO, nous disons que cette organisation ne suit plus son propre agenda. Nous trouvons qu’elle est sur l’agenda du FDR qui refuse d’admettre qu’il y a eu un coup d’Etat le 22 mars. Si nous voulons une solution à la crise malienne, nous devons avoir le courage de nous asseoir pour dire quelle sera leur rôle dans la transition.

Une requête des autorités maliennes est soumise au conseil de sécurité de l’ONU. On sait que la COPAM est contre cette décision. Qu’envisagez-vous faire si l’ONU venait à donner une suite favorable à ladite requête ?

Nous dénonçons la manière dont la requête a été faite ainsi que son signataire. Même un président élu ne peut faire une requête d’intervention militaire sans l’aval de l’Assemblée nationale. A défaut d’une Assemblée, des concertations nationales devront statuer là-dessus. Cette requête contient certaines choses qui exigent qu’elle soit discutée par le peuple malien. Ce sont des choses très sérieuses pour un pays. C’est pourquoi, nous demandons des concertations nationales souveraines. Il revient au peuple de dire : « Au regard de la situation, nous acceptons ceci ou cela ». Il aurait eu beaucoup plus de crédibilité. Le Pr. Dioncounda Traoré, qui est à l’origine de la requête, n’a plus de légitimité depuis le 22 mai 2012. L’intérim est fini.

La CEDEAO n’a pas de moyens d’intervention. Ça fait six mois qu’elle n’arrive pas à constituer un dossier conséquent sur les contours de son intervention au Mali. Avec la requête du Mali, nous avons compris que c’est la France qui a un agenda d’intervention dans le sahel. On veut se servir du Mali comme point de départ.

Mais quel est votre agenda pour faire face à la perspective de l’intervention que vous condamner ?

Les Nations Unies ont dit que la requête n’a pas encore de substance. D’où son insuffisance. C’est une première victoire pour nous !

Le conseil de sécurité n’a pas encore statué là-dessus. Est-ce qu’on peut dire que la requête est recalée ?

Le secrétaire général des Nations Unies a dit que ce n’était pas simple, qu’il faut plus de prudence. Avant d’arriver à l’exécution de la requête, tout le monde sait qu’il faut des mois. Des voix s’élèvent de plus en plus pour dire qu’une intervention ne résoudra pas le problème car il est d’abord politique. Et si nous ne résolvons pas la question politique, nous ne pourrons jamais résoudre la question militaire. Aujourd’hui, le Mali a un problème de leadership politique. Il faut qu’on s’essaye dans le cadre d’une concertation nationale que nous nous voulons souveraine.

Cette concertation doit définir les organes réels de la transition. Nous proposons un organe politico-législatif qu’on appellera Comité National de Transition pour le Changement (CNTC). Cet organe doit piloter la politique de la transition, définir le choix des moyens de la résolution de la crise du nord. C’est cet organe qui pouvait, en concertation avec le peuple, soumettre une requête qui définit tous les détails politiques pour le Mali aux Nations Unies. Dans ce cadre, les Nations Unies et les partenaires techniques et financiers allaient nous prendre au sérieux.

N’est-ce pas que tout ce processus pourrait être long pour les peines que subissent les populations restées sur place, dans le nord ?

Je crois qu’on veut jouer sur l’émotion ! Tout le monde espère un miracle. Nous avons eu vingt ans de destruction de l’armée. ATT, président élu, général d’armée de son état, a eu dix ans pour anéantir l’armée. Les moyens qui devaient aller à l’armée n’ont pas été utilisés à cet effet. Il n’y a eu aucune dénonciation. Nous, nous sommes à l’aise parce que nous l’avons dénoncé. Ceux qui, au sein du COREN et du FDR, critiquent notre position, ont des responsables qui sont à la base de ce que nous vivons.

Nous voulons une solution rapide pour que les populations du nord puissent retrouver leur souffle. Nous sommes pour le dialogue avec des groupes comme Ansar Eddine pour trouver les moyens d’isoler très rapidement ceux qui s’adonnent à des exactions sur la population. Ces derniers font du tort également à des éléments d’Ansar Eddine, du MUJAO et à nous tous.

Qu’est-ce qui vous fait dire que ce n’est pas un groupe homogène, ceux qui appliquent la charia au MUJAO et à Ansar Eddine ?

Dans un groupe, il y a toujours des bons et des mauvais. Il y a la nécessité du dialogue. Nous devons nous asseoir pour affronter la question de la charia avec eux. Les applications qui en sont faites, est-ce que les maliens qui sont parmi eux les soutiennent ou non ? La logique est de chercher à marginaliser les fanatiques qui sont dans ces groupes. Il y a des éléments d’Ansar Eddine qui étaient dans l’armée malienne. Et lorsqu’ils rencontrent des militaires du sud, ils s’embrassent parce qu’ils ont servi ensemble auparavant. Certains d’entre eux peuvent même venir renforcer l’armée malienne.

Vous n’êtes donc pas favorable à une option militaire… !

Si la guerre est nécessaire, on la fera. Le dialogue dont je parle rentre dans le cadre du renforcement de l’armée. Il faut que nous ayons le courage de nous asseoir avec eux pour analyser froidement la situation. Nous sommes très sensibles et solidaires de la population qui vit la souffrance. Ça se passe au nord du Mali mais pour nous c’est un problème malien. Tous les maliens sont touchés dans leur dignité. Mais ce serait encore mentir au peuple si nous jouons sur l’émotionnel pour ne pas affronter le vrai problème.

Je parle de dialogue et non de négociation. On n’a rien à négocier. Ceux qui cherchent à négocier veulent le fédéralisme. Quand on va épuiser toute possibilité de dialogue avec les éléments sincères de ces groupes armés, le moment viendra où il faudra procéder par les moyens forts. Après vingt ans de démocratie, si cette crise est toujours persistante, nous avons tous l’obligation d’analyser la situation. Au sortir de la transition, on doit pouvoir mettre en place des institutions solides à la suite d’élections crédibles et transparentes sur toute l’étendue du territoire.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

Le 9 Octobre 2012

© AFRIBONE