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Les droits de l’enfant sont une priorité politique affichée au Mali. La constitution adoptée en 1992, proclame dans son préambule la détermination du peuple malien à défendre les droits de l’enfant. Ainsi le travail des enfants de moins de 14 ans est strictement interdit par le code du travail malien, de même que les travaux difficiles ou dangereux pour les moins de 18 ans. Fana est une ville du Mali, chef-lieu de la commune de Guégnéka dans la région de Koulikoro. Bien vrai que le travail des enfants soit interdit, ici, c’est une réalité. Les élèves au lieu d’aller en classe, s’adonnent à d’autres métiers pour diverses raisons.

Beaucoup sont les personnes dans la société qui confondent le travail des enfants et la socialisation. « Au Mali, le travail de l’enfant est très complexe. Certains font une grave confusion entre le travail des enfants et la socialisation de l’enfant qui consiste à lui apprendre des travaux domestiques. Aujourd’hui, nous constatons que l’enfant effectue des travaux lourds pour avoir de l’argent. Ce qui est déplorable, c’est que ce sont des écoliers qui abandonnent les études au profit du commerce, des champs ou d’autres secteurs d’activités »  a déploré Touré Maiga, spécialiste du genre.


A Fana, les femmes font travailler les enfants pour diverses raisons malgré l’interdiction de ce phénomène. Les femmes interrogées donnent des avis qui divergent. Aichata Traoré, une mère, a affirmé clairement que ses enfants travaillent pour elle jusqu’à ce qu’ils soient épuisés.

« Personnellement, je fais travailler mes enfants jusqu’au point où ils ne peuvent plus apprendre leurs leçons. Je sais que ce n’est pas une bonne initiative, mais que faire ? Il faut qu’ils m’aident en allant vendre au marché les mercredis ». A-t-elle déclaré.


Autre foyer, autre réalité. Madame Maiga Nana chata Haidara est également une femme au foyer à Fana. Selon elle, c’est le manque d’aides ménagères qui poussent ces femmes rurales à faire travailler leurs enfants. « Nous les femmes de Fana, nous manquons d’aides ménagères, nous ne pouvons pas travailler à la place de nos enfants. Ils iront travailler dans les marchés pour nous, faire la cuisine, et si possible aller chercher des fagots dans les champs. Nous sommes conscientes que cette initiative impacte leurs résultats scolaires, mais nous le faisons quand même » ; a-t-elle avoué.


Kadiatou Sacko n’est pas d’avis avec ses consœurs, mariée et mère de trois enfants, elle a dû abandonner ses études à l’époque pour s’occuper de la plantation de ses parents. « Mon seul regret est d’avoir abandonné mes études à cause des travaux champêtres imposés par mes parents. Et je jure devant Dieu qu’aucun de mes enfants ne subira un tel sort tant que je serais en vie » ; s’est écœurée la bonne dame avec un air triste.
En attendant qu’une solution soit trouvée à ce fléau, les écoliers de Fana continuent de vivre leur mal sous le regard impuissant de certaines personnes qui sont contre cette violation de droit.

Namory Keita est le directeur de l’école Mamadou Dyba Camara A de Fana. Dans cette interview, il revient sur les causes des travaux des écoliers, les conséquences qui peuvent en découler ainsi que des solutions envisageables.


– Selon vous, qu’est-ce qui poussent les élèves à abandonner les salles de classes à Fana ?
NK :
Ici à Fana, on a constaté que les élèves pour des questions de moyens vont dans les marchés les mercredis afin de solder leurs frais scolaires. Ils ont trop vite pris le goût de l’argent. Le deuxième facteur, ce sont les parents. Certains parents forcent leurs enfants pour désherber les champs, cette décision débouche toujours sur l’abandon des classes. Ensuite, il y a l’exode rural. En effet, beaucoup de nos jeunes fuient Fana pour vivre à Bamako afin d’exercer autre métier qu’ils jugent eux-mêmes de rentable que l’école. En fin, Fana étant une ville de commerce, certains parents chargent leurs enfants de garder leurs magasins que de les laisser venir à l’école.


 – Vous avez cité plusieurs causes, mais ce qui a attiré notre attention, c’est le commerce effectué par les enfants en période de classe. Soit ils le font pour eux-mêmes, soit pour leurs parents. Alors qu’elles peuvent être les conséquences de cette initiative pour ces enfants ?
NK :
Les conséquences sont déjà visibles même à l’œil nu. Bon nombre parmi ces enfants n’arrivent pas à terminer leurs études. La majorité quitte les bancs sans avoir il ne serait que le DEF. Certains sont dans les marchés, dans les minibus pour assurer le rôle d’apprenti. D’autres vont dans le fleuve pour pêcher du poisson à but commercial. Ils exercent les métiers qui vont au-delà de leurs âges. Cela constitue un frein à l’apprentissage de ces derniers en jouant négativement sur leurs résultats de fin d’année. Dans mon école, certains finissent avec le premier trimestre, lors du deuxième, on ne les voit plus.


– En tant que directeur d’école, avez-vous entrepris quelques choses pour mettre fin à ce fléau ?
NK :
Nous avons toujours appelé les parents en collaboration avec le comité de gestion scolaire afin d’éradiquer ce mal qui perturbe la vie des enfants à Fana. J’accuse également ce Comité de Gestion Scolaire qui ne travaille pas comme il se doit. Nous appelons toujours les parents afin de les sensibiliser. Lors de la rencontre, ils acceptent tous le consensus qui est de laisser venir les enfants à l’école. Devant nous, ils acceptent, mais quand ils se retournent à la maison, ils changent automatiquement d’avis. Il faut un changement de mentalité chez les parents pour que les enfants soient sauvés.

Kéfa Diarra n’est pas du même avis que Namory Keita. Pour ce premier adjoint au Maire, les enfants peuvent bel et bien concilier les études et les travaux champêtres.


– Pensez-vous que les enfants peuvent travailler dans les champs et en même temps étudier ?
KD :
Ce sont les parents qui inscrivent leurs enfants à l’école et ce sont eux qui les envoient dans les champs. Je soutiens ces parents qui envoient leurs enfants dans les champs car, n’est pas fonctionnaire tous les intellectuels. En partant dans les champs, les enfants apprennent également d’autres activités.


– En tant qu’autorité, comment vous concevez ce fléau à Fana ?
KD :
Je ne vois même pas d’inconvénient à ça pour prendre une décision ou une sanction. Si les directeurs pensent qu’allant dans les champs, les résultats des enfants vont dégringoler, je ne partage pas cet avis. Même nous les autorités que vous voyez dans les bureaux, nous avons subi pire que ça.


– Vous voulez donc dire que vous ne voyez pas de dangers découler de ce comportement vis-à-vis des enfants ?
KD : Vous verrez que le plus studieux à l’école, est le plus gros travailleur au champ. Au contraire, c’est quand les enfants sont dans les champs qu’ils sont mieux encadrés, mais après l’école, si on les laisse errer n’importe comment dans la ville sans rien faire, ils seront des paresseux. Je suis paysan, j’ai mes enfants qui vont à l’école et qui travaillent également dans mon champ. Pour conclure, on peut concilier l’école et les travaux champêtres. La mairie de Fana n’a rien entrepris en tout cas pour lutter contre cette initiative qu’elle ne considère même pas comme un mal pour le moment.

Adama Sanogo

@Afribone