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À l’instar de la communauté internationale, notre pays s’apprête aussi à célébrer mercredi 15 mai, la Journée des familles. Ces composantes essentielles de notre société sont, aujourd’hui, sous l’emprise des réseaux sociaux dont l’utilisation incontrôlée favorise très souvent l’individualisme, voire la misanthropie.

Il est unanimement admis par tous que la famille est sacrée. L’un des plus grands écrivains de l’histoire de l’humanité, Victor Hugo, explique mieux dans des fragments d’un de ses textes sur l’École et la Famille (A Souché : Morale, Instruction civique, Travail) le sens de la famille : «Pour un père, la famille, c’est l’affection de l’épouse, c’est le baiser des enfants, c’est la joie d’élever tout ce petit monde, de l’aider de son expérience, de son exemple, de son autorité». Et le poète de dire aussi que «quand on est tous qu’un seul cœur, cela, c’est la famille».

Ce bonheur de vivre ensemble, de partager les joies et les peines, de se consoler et de s’entraider a vraiment du sens dans toutes les sociétés. Malheureusement, on constate de plus en plus un effritement des valeurs familiales dans notre société. Les liens familiaux sociaux se cassent de plus en plus les dents sur les réseaux sociaux (WhatsApp, Tik tok, Instagram, Facebook, etc.).


Les membres de la famille se consacrent de moins en moins de temps pour discuter de leurs problèmes et se consoler dans les moments difficiles, où il faut être une épaule sur laquelle l’autre aussi peut se reposer. Le spectacle qui se produit dans les familles est parfois désolant. On y trouve souvent tout le monde scotché à son mobile et en ignorant superbement l’autre, le frère, la sœur, la mère ou le père. En tout cas, chacun peut en être victime. La situation fait grincer des dents et certains n’hésitent à affirmer clairement que le téléphone a beaucoup d’avantages, mais qu’il déshumanise aussi souvent. Parce qu’il impacte négativement les relations familiales dans notre société.

Notre équipe de reportage s’est intéressée à la question, en prélude à la Journée des familles que notre pays s’apprête à célébrer mercredi prochain. Nous sommes ce jour de mai à Kalaban-Coro Adeken dans une famille. Les membres de la famille fulminent aussi contre le délestage, la sexagénaire Abi Doumbia, entourée de ses enfants, se prélasse sur un matelas. Seule la benjamine de la famille devise avec elle. Les autres, c’est silence radio et chacun triture son téléphone portable, connecté sur Internet. 

La maitresse de maison explique vivre cette atmosphère familiale désagréable depuis l’installation d’un wifi au domicile. «Les enfants, une fois à la maison, se connectent avec leurs téléphones et ne consacrent plus de temps aux discussions entre membres de la famille. C’est une situation qui me préoccupe parce qu’elle pourrait rendre les uns et les autres fuyants», explique la pauvre dame dépitée. Selon elle, l’utilisation incontrôlée des multiples réseaux sociaux fait perdre aux enfants, le goût de la communication permanente avec les parents, mais aussi entre frères. Abi Doumbia est nostalgique de la «belle époque» où chaque soir toute sa famille se réunissait autour d’elle pour converser, échanger des informations, mais surtout apporter aux autres cette chaleur humaine.

DÉVIATION SOCIO-CULTURELLE- Pour l’étudiant Mohamed Diallo, l’impact de l’usage abusif des réseaux sociaux sur la communication en famille est une réalité navrante. «Chez moi, tout le monde sort le matin pour revenir le petit soir. Après le dîner, au lieu de nous retrouver pour causer, chacun reste scotché sur son Smartphone. Les plus férus de réseaux sociaux y passent des heures et des heures», témoigne-t-il, avant de dire qu’il est plus facile pour certains de partager leurs soucis sur les réseaux qu’avec un parent. Le jeune étudiant soutient que l’avènement de ces réseaux a contribué à distancer les rapports humains.

Pour Ousmane Maïga, vendeur d’articles en ligne, les moments de retrouvailles qui doivent être privilégiés ne le sont malheureusement plus dans beaucoup de familles. «Nous passons la journée à travailler et la soirée à naviguer sur les réseaux. Finalement, on n’a pas le temps de communiquer et de prendre les nouvelles de nos proches et ceux-ci se sentant délaissés, s’éloigneront. Ça perturbe beaucoup la complicité fraternelle», déplore-t-il. De son côté, Komousso Diarra, mariée depuis un an, souffre de la situation. Son époux a développé une addiction au téléphone et y passe des heures au lieu de privilégier les échanges au sein du couple. Pour elle, c’est une situation qui résulte de l’utilisation incontrôlée des réseaux sociaux.

Celle qui a juste célébré le premier anniversaire de son mariage explique son désarroi. Elle raconte succinctement qu’une fois que son époux entre du travail, il reste inaccessible. Il s’enferme dans une bulle avec son téléphone jusqu’à des heures tardives. Mais n’accorde plus aucune importance à ce qui se passe autour de lui parce qu’il ne prête plus une oreille attentive à quoi que ce soit. 

Nouhoum Cissé, chercheur en tradition orale et mandingue, affirme que l’utilisation que font certains internautes maliens des réseaux sociaux donne du tournis. Pour lui, ces plateformes sont en train de saper les sept piliers de notre société à savoir : «la mère, le père, les relations entre frères biologiques, celles de la fraternité (balimaya en bamanankan), la famille, les relations parentales (kabila en bamanankan) et le voisinage». Nouhoum Cissé regrette que certains chefs de famille s’intéressent plus à ce qui se passe sur les réseaux sociaux que dans leurs familles. Il trouve que les gens ne parviennent plus à s’entendre, s’unir. Ces relations sociales qui relèvent de notre culture et renforcent notre existence, doivent être consolidées, conseille-t-il.

Une personne qui s’écarte de l’un de ces éléments fondamentaux perd sa dignité (dambé en bamanankan). On est en train de vivre la période de la génération tête baissée. Le chercheur traditionnaliste explique que cette situation nous plonge dans l’immobilisme, l’individualisme et la misanthropie qui, selon un proverbe, est «la joie amère d’être seule». Il constate que l’utilisation abusive des téléphones commence depuis la petite enfance. Déjà, précise-t-il, depuis cette période, le môme est en conflit avec ses parents à cause du téléphone.

Le chercheur en tradition orale recommande de recadrer l’utilisation des réseaux sociaux. Par exemple, les enfants ne doivent avoir accès au téléphone que lorsqu’ils arrivent en 9è année. Il faut minimiser l’impact des réseaux sociaux, sinon on court à une déviation socio-culturelle terrible. Nouhoum Cissé de concéder qu’on ne peut pas rejeter les réseaux sociaux puisqu’ils permettent de développer des connaissances énormes.

Il est donc temps de penser à relever le défi lié à l’utilisation abusive des réseaux sociaux pour permettre de revenir à nos fondamentaux dans la famille.

Nahawa SANGARE

Source: L’Essor