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A chacun ses hobbies et ses phobies, dit-on. Comme pour signifier que quelle que soit sa nature, l’individu obéit toujours à ses appréciations et …appréhensions. C’est dire que son rang ou son statut social n’a rien à voir avec cet état de chose. Dans ce cadre donc, aucune personne, si distinguée soit-elle, n’échappe à cette règle. Les Chefs d’Etat et autres hautes personnalités encore moins.

Aussi, la sainte horreur que le défunt sage de l’Afrique et non moins Chef d’Etat ivoirien, Félix Houphouet Boigny, éprouvait vis-à-vis des hauteurs était presque connue de tous.

En pilotage automatique?

En effet, on raconte que le premier Président de la Côte d’Ivoire éprouvait autant de passion pour… la boxe qu’il nourrissait une aversion maladive pour l’avion : si bien qu’il ne le prenait que contraint et forcé, pourrait-on dire.

Or un jour, le “Vieux Bélier“ (comme le surnommaient affectueusement ses compatriotes) devait se rendre en visite officielle à Washington, en compagnie de quelques uns de ses ministres. Malheureusement pour le Président, les Etats Unis, ce n’est pas la porte à côté. Pire, sa présence au pays de l’Oncle Sam était nécessaire, sinon obligatoire.

Il était donc hors de question, pour lui et sa suite, d’y aller en voiture, par le train, ou même par bateau. Il fallait donc, pour le “Vieux Bélier“, se soumettre à la condition du voyage et endurer la terrible épreuve, contre vents et marées, doit-on dire.

Durant tout le trajet, le Président était resté comme vissé à son siège, aussi muet qu’une carpe terrorisée. Même les tentatives de ses ministres pour le faire participer à leurs conversations ne parvenaient pas à le dérider : le “Vieux“ était tout simplement comme dans un état second.

A un moment donné, un monsieur galonné, tout de blanc vêtu, vint se présenter devant lui et le salua avec révérence : “Soyez le bienvenu à bord, Monsieur le Président“. Mais Monsieur le Président ne se donna même pas la peine de le regarder, à plus forte raison l’entendre. Des gouttes de sueur perlaient sur son front qu’il essuyait vainement au fur et à mesure.

Sentant le malaise de son Président (il n’ignorait presque rien de lui), l’inamovible Chef de Cabinet, Georges Ouegnin, s’approcha de lui, histoire de tenter de le rassurer : “Monsieur le Président, celui qui vient de vous saluer, c’est le Commandant de bord de l’avion : c’est l’un des meilleurs pilotes. Il a du mettre l‘avion sur pilotage automatique pour venir vous présenter ses hommages“. Comme s’il n’y avait pas un autre pilote dans la cabine de pilotage…

Toujours est-il que c’était la bévue que Georges Ouegnin ne devait peut-être pas commettre, puisque l’effet obtenu chez le “Vieux” fut diamétralement opposé à celui attendu par le Chef de Cabinet. Car au lieu de mettre son Président en confiance, l’information ne fit que raviver sa peur. “Vous vous rendez compte? Un avion, en pilotage automatique !“, pensait sans doute le Président.

De mal en pis

A la seule pensée que l’avion était sans pilote, le “Vieux Bélier“ comprit qu’il y avait danger quelque part. Il s’agrippa donc si fort à son fauteuil qu’on entendit nettement craquer de partout les jointures des articulations de ses mains. Alors, deux de ses ministres furent saisis de fous accès de rires.

En fait, ils n’ignoraient pas la phobie maladive que le “Vieux“ éprouvait vis-à-vis de l’avion. D’ailleurs, aucun de ses médecins traitants ne serait parvenu à guérir ce “mal d’air” du Président, et pour cause : c’était profondément psychologique chez lui. Du reste, chacun souffre d’un mal de ce genre : ainsi, par exemple, les uns ont horreur des mouches, tandis que les autres détestent les souris. Bref, à chacun sa ou ses phobies…

Comme ils craignaient de s’esclaffer de rires en présence de leur chef hiérarchique (le Président), nos deux ministres prétextèrent… d’aller aux toilettes. Mais juste au moment où ils passaient devant le “Vieux“, l’avion traversa un léger trou d’air qui lui fit faire une brusque embardée, tel un âne qui se mettait à ruer subitement.

C’était le genre d’embardée qui donne cette désagréable sensation de nausée et de vide au niveau des tripes : tous ceux qui empruntent l’avion ou le bateau pour la première fois connaissent cette douloureuse sensation qui donne envie de vomir.


Du pire au délire?

C’est alors que le “Vieux Bélier“ se mit à haleter. Ses yeux s’embrouillèrent, et ses lèvres se serrèrent davantage. Mais, bien qu’il tentât de n’en rien laisser paraître, il ne lâchait cependant pas prise sur son siège. Bien au contraire : il s’y agrippa derechef, comme à une bouée de sauvetage, voire une ultime planche de salut.

Pour la première fois, le Président avait gardé la bouche fermée durant tout le trajet, lui qui, de nature, était pourtant aussi disert que bon causeur, même s’il éprouvait des appréhensions pour les voyages, surtout en avion.

Les mains toujours accrochées aux bras de son siège, le “Vieux“ s’adressa à son Chef de cabinet, en désignant du menton les deux ministres qui venaient de se lever pour aller aux toilettes : “Mon cher, dis à ces deux-là d’aller s’asseoir, sinon ils risqquent de…”. De déstabiliser l’avion peut-être? En tout cas, dès qu’il se rendit compte de l’ineptie de ses propos, le “Vieux“ se tut, un peu confus : surtout que toute la délégation le regardait avec un air amusé, bien qu’empreint de respect.

Les langues sont le plus souvent si légères et déliées qu’elles transforment les faits au point de les réléguer dans le catalogue des rumeurs et des ragots. Ainsi, au fil du temps, et de bouche à oreille, ces faits finissent par perdre toute leur “saveur“, c’est-à-dire toute leur véracité. Aussi raconte-t-on que jusqu’à nos jours, les accoudoirs du siège de l’avion dans lequel était assis le “Vieux Bélier“ portent encore… les marques de ses mains.


Oumar DIAWARA

18 Septembre 2008