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Aussi bien hier et aujourd’hui que demain peut-être, s’il y a une chose qui hante l’existence des hommes et des femmes au point de les asservir et les avilir, c’est sans conteste ce “bout de papier peint et rectangulaire” ou cette “piecette ronde, argentée ou cuivrée” que tout le monde a convenu d’appeler argent.

Depuis son invention, ou du moins sa conception (par les hommes, justement) sous forme de convention (entre les hommes), l’argent a généré bien des drames. La puissance immodérée, la vanité exacerbée, l’orgueil démesuré… sont autant de maux (entre autres) qui dominent, sinon asservissent ceux qui le possèdent et pourraient dominer ceux qui ne le possèdent pas,… s’ils leur arrivait d’en posséder.

Auusi est-il unanimement reconnu que l’argent est satanique, en dépit de l’aisance et l’insouciance matérielles qu’il procure.

Le fils ne renie-t-il pas ses parents, et inversement ? Des êtres qui s’aimaient ne se sont-ils pas trahis? Des amis qui étaient intimes ne se sont-ils pas quittés ? Les vols, escroqueries, assassinats… n’ont-ils pas gangréné le tissu social ? Les felonies, fourberies, flatteries, complots, coups bas et coups d’Etat n’ont-ils pas terni la conduite des hommes? Tout cela pour les “beaux yeux“ de l’argent.

On a beau dire donc, autant l’argent sert matériellement, autant il dessert moralement. La preuve : il suffit que l’argent s’interpose dans une affaire pour que la mésentente, la suspicion, l’égoïsme, la haine… s’installent entre les protagonistes. Mais qu’en pensera l’argent lui-même, si l’on s’amusait à… le laisser livrer ses opinions et impressions? A quelques exceptions près, elles seraient les suivantes.

Plus puissant que Dieu?

A travers les générations et les âges, vous les humains, m’avez affublé de tous les sobriquets : blé, caillou, caillasse, fafiot, flouze, magot, oseille, pierre… Vous vous êtes si entichés de moi, et devenus si fanatiques à mon sujet que vous m’avez rendu presque plus puissant que Dieu Le Père Lui-même.

Il suffit que vous me possédiez suffisamment (si tant est que cela soit possile chez vous) pour que vous vous croyiez intouchables, inaccessibles et immortels. Et vous voilà qui snobez, toisez, ironisez et méprisez vos semblables. Comme si vous n’étiez pas faits de chair et de sang, tout comme eux.

A cause de moi, vos ménages se disloquent, vos familles se divisent, vos villages s’affrontent, vos villes se soulèvent, vos pays et vos nations se livrent des guerres tribales et mondiales. Rien que pour moi, vos ambitions sont multipliées et vos illusions illimitées.

Et quel est le motif profond de vos rencontres, conférences, sommets, et autres consultations et concertations internationales ? Moi, et moi seul ! Mais vous n’oserez jamais l’avouer, par “respect“ pour votre amour-propre. Toutes les autres raisons que vous pourriez invoquer ne sont que déraisons camouflées en fadaises et billevesées. Et vous le savez !

Du troc à la convention

Pourtant, je n’ai pas demandé à être conçu, moi ! Ni sollicité que vous créiez une sorte de convention universelle à mon sujet. Et vous voyez comment, malgré moi, je vous ai métamorphosés, abêtis, asservis, avilis… Pour m’obtenir, vous quittez ou reniez tout ce qui vous est cher et vous tient à coeur : père, mère, frère, soeur, fils, foyer, patrie… Pour moi, vous défiez Dieu et le diable, les Saints, les Prophètes, les Apôtres… Vous n’avez presque plus sd’autre foi et d’autre loi que moi.

C’est pourtant vous qui, non satisfaits de votre ancien système de troc (système d’échange en nature, NDLR), avez cru trouver une idée géniale en me créant. Par votre convention, vous avez confectionné des tonnes de rectangles en papier et de pièces en minerai sur lesquels vous avez imprimé vos marques, effigies, signes et signatures. Et vous avez convenu que ce sera votre monnaie d’échanges.

L’argent ne fait pas le bonheur

Mon jour de naissance est si lointain et confus que je me suis retrouvé sans race, sans origine et sans nationalité. Néanmoins, vous avez trouvé qu’avec moi, le monde se porte mieux. Et, comme l’autruche, vous avez préféré enfouir la tête dans le sable -une façon d’ignorer les réalités de ce monde- et clamer tout haut : “L’argent ne fait pas le bonheur ! “.

Heureusement que certains d’entre vous l’ont quand même compris. Car me posséder tout en me dominant, c’est non seulement le seul moyen de me conserver, mais aussi de sauver votre âme et vivre un semblant de bonheur. En effet, si jamais je vous domine, vous perdrez tout : votre salut, votre “bonheur“ et moi y compris. Bref, je fais la bonne heure, mais jamais le bonheur de celui qui me possède.

Du reste, ce n’est pas en me possédant qu’on trouve ce bonheur qui, d’ailleurs, se trouve ailleurs.

Et c’est pour l’avoir oublié que j’ai perverti les plus vertueux, abêti les plus futés, et fait blasphémer les plus pieux d’entre vous. C’est pour l’avoir ignoré que j’ai conduit pas mal d’entre vous, qui en prison, qui à la pendaison, qui au “pays des allongés“ (au trépas). Toute chose que je déplore, mais que je ne regrette pas, et pour cause : pour m’obtenir coûte que coûte, vous êtes prêts à tout, surtout au pire.

Mais je vous préviens : en cas de malheur, ne me comptez pas et ne comptez pas sur moi pour vous en sortir, car je ferai encore plus votre malheur. Et vous vous rendrez alors compte que celui qui soutient que je fais le bonheur vous a menti. Car plus vous me possédez sans vouloir me céder à autrui, moins vous dormirez tranquillement sur vos deux oreilles. Mais plus vous m’utilisez à bon escient, mieux vous vous porterez.

Et je suppose que vous m’avez inventé pour mieux faciliter vos échanges, règlementer vos rapports, alléger les exigences de votre existence et instaurer la paix parmi vous. Mais si vous m’avez créé pour instaurer la guerre et vous entretuer, eh bien, comptez sur moi pour vous y aider ! Du reste, je vous aiderai dans tout ce que vous aurez décidé d’entreprendre : en bien comme en mal, parole d’argent !

Oumar DIAWARA

23 Juillet 2008