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Il est dit que lorsqu’une femme pefide accuse et enfonce un homme, seul Dieu peut lui venir en aide. Le Chef de village, Bakary, le sait si bien qu’aux mots accusateurs de sa femme, il bondit vers elle, aveuglé par la rage. Mais on le retint à temps, on l’immobilisa, le ligota comme un fagot de bois, et l’entraîna vers le cachot aux oubliettes.

Le Chef de village venait ainsi d’être victime de la loi qu’il avait avait lui-même instituée : celle qui voulait que tout homme qui bat sa femme soit bastonné à son tour et jeté au cachot pendant une semaine.

Bakary avait tout simplement oublié que ce que femme peut, seul Dieu le sait, et il allait l’apprendre à ses dépens. Néanmoins, on ne le tabassa pas, car on était persuadé de sa folie.

Alors, son hypocrite femme intervient : “Attendez, les hommes ! Il n’est pas responsable de ce qu’il a fait; ménagez-le donc, je vous en prie. J’ai sur moi une potion de ma grand-mère ,censée apaiser ses crises de folie. D’habitude, c’est ce qu’on lui administre dans un tel cas. Tenez-le bien et faites-la lui boire“.

Le calvaire carcéral

Avant que Bakary ne boive de force la “potion“, sa femme s’approcha alors de lui en faisant mine de le consoler. Mais elle lui chuchota cyniquement à l’oreille : “Ce que tu vas boire, mon ami, c’est mon urine. Je vais ainsi te prouver qu’aucun être humain ne peut juger de quoi une femme est capable“.

A ces mots, Bakary écuma davantage de rage, ruant dans les brancards et se débattant de toutes ses forces. Mais les villageois, convaincus d’emblée qu’il est fou, le maintinrent solidement et lui firent ingurgiter tout son “remède“. C’est ce qu’on appelle boire le calice jusqu’à la lie.

Très tôt le lendemain, sa femme, toute pimpante et radieuse, passa la tête par la fenêtre de son cachot et lui asséna, encore plus méchamment : “Regarde ce que je tiens là, mon ami : ce sont mes déchets. Je vais les mélanger à ta sauce, et tu vas manger ton plat. qQ’est-ce que tu en penses?“.

Du coup, Bakary se mit à sangloter de rage impuissante. Il s’écria au point de s’étrangler : “Moi ? Jamais je ne mangerai ça ! jamais, tu m’entends? Sale hypocrite, ignoble garce ! “Mais sa femme éclata d’un rire aussi sardonique que sarcastique et répliqua sèchement : “Mais si, tu mangeras cette merde, mon ami ! Tu mangeras même jusqu’à t’en lêcher les doigts, tu vas voir !“.

Les cris véhéments et grossiers de Bakary ne faisaient que conforter l’opinion de ceux qui l’entendaient : le chef de village était devenu réellement fou. Aussi, les gardes postés à l’entrée de sa geôle prirent ses divagations pour une autre crise de folie. C’est qu’ils n’avaient pas remarqué la femme de Bakary qui s’éclipsait de l’autre côté de la geôle.

A midi, ce fut le même cérémonial : la femme apporta à Bakary son repas à la sauce de merde. Et les geôliers le lui firent avaler de force, en dépit de ses tentatives d’explication et ses ruades de dégoût, voire de répulsion.


La métamorphose

Au bout d’une semaine de ce régime “alimentaire“ fait de merde et d’urine, c’est un Bakary anéanti, vaincu et soumis qu’on fit sortir de son cachot. Bizarrement, il s’était littéralement métamorphosé : il était devenu serein, souriant même et s’exprimant avec raison. A croire que dans son cachot, il avait rencontré le Messie.

C’est qu’entre temps, son astucieuse femme n’était pas restée innactive : partout dans le village, elle avait déjà semé la rumeur que grâce au “remède“ qu’on lui administrait en taule, son mari était complètement rétabli de ses crises de folie.

Les villageois restaient pourtant incrédules et méfiants envers Bakary. Mais après bien des tests, ils durent se rendre effectivement compte que leur Chef de village était désormais sain d’esprit. Aussi, après délibération, ils le réintégrèrent dans sa fonction de Chef de village.

Après tout, Bakary a toujours été un bon Chef de village. pourtant, les villageois sentaient que quelque chose avait changé en lui. Mais quoi? Les villageois n’allaient pas tarder à le savoir, et les femmes, à l’apprendre à leurs dépens.

Pourtant, les hommes en profitèrent pour égratigner leur Chef de village par d’acerbes quolibets adroitement administrés dans son dos. Et les plus mécontents de lui fustigeaient : “Lui Bakary qui se plaisait tant à administrer le bâton de sa justice pro- féménine. Le voilà qui en est devenu lui-même la victime. Ca l’apprendra à devenir plus raisonnable et moins niais. A-t-on idée de corriger les hommes sous le prétexte de vouloir défendre les femmes?“.

Dans les regards indirects et sournois des villageois, Bakary percevait une sorte d’indulgence empreinte pourtant d’une certaine ironie, une sorte de pitié qui ne disait pas son nom. Mais face à cette attitude, il demeurait aussi calme qu’un fakir, sachant que ses moindes faits et gestes, la moindre incartade de sa part, seraient aussitôt interprétés comme une rechute de sa “folie“.

Alors, il se mit à penser en aparté : “Et voilà comment la société transforme les plus sains d’esprit en fous furieux“. Il ne croyait pas si bien penser. Du reste, n’est-ce pas la société elle-même qui contribue le plus souvent à la folie de bien de ces aliénés mentaux qui errent à travers les rues?…

Aussi, depuis la fin de son calvaire carcéral, Bakary avait revu son opinion à l’endroit des femmes : désormais, il n’éprouvera aucune compassion, ni aucune pitié enversles femmes. Et elles allaient s’en rendre compte à leur tour. Bakary ruminait tout simplement sa revanche, sinon sa vengeance. “Tremblez à votre tour, femmes du village ! “, gronda-t-il intérieurement. (A suivre).


Oumar DIAWARA

12 Mai 2008