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Les intimidations, les arrestations, les disparitions, les tentatives de corruption n’auront pas suffi à entamer la détermination du mouvement « Y’EN A MARRE », pour éveiller la conscience de la société civile sénégalaise à prendre son destin en mains. C’est ce qui ressort de l’interview que l’emblématique Fadel Barro, journaliste de formation et de métier, membre fondateur et coordinateur du mouvement « Y’EN A MARRE » du Sénégal, qui nous l’a accordée, en marge du Forum Régional sur la Protection de l’Espace Civique des Journalistes et des Défenseurs des Droits Humains au Mali, tenu à Bamako les 20 et 21 novembre 2013.

Le Guido : Pourquoi vous avez créé ce mouvement ?

jpg_une-2355.jpgFadel Barro : Ce mouvement est né à la suite des discussions entre amis, qui étaient à l’époque la plupart des rappeurs et des journalistes. On était 7 personnes dans un petit salon, à échanger sur la situation de notre pays, notamment sur les coupures d’électricité, le désespoir des sénégalais et des malades, des bébés qui mourraient à cause de coupure d’électricité dans les hôpitaux ; le désespoir du monde paysan, où les agriculteurs n’arrivent pas à écouler leur production à cause d’une mauvaise politique agricole ; la crise dans l’enseignement ; et l’absence de création et des gens qui se lèvent pour porter le combat, afin que le politique commence à respecter les sénégalais, à respecter les africains. Donc, c’est autour de ces discussions qu’on a décidé de créer le mouvement Y’EN A MARRE. On a décidé de ne plus croiser les bras, de ne plus rester laxistes et fatalistes en continuant de dire que tout ça est à cause de Dieu. Oui c’est à cause de Dieu, mais il y a des hommes qui sont responsables. Et dire que ça va aller, ça va aller jusqu’à quand ? On en à marre d’être ici des africains qui restent à ne rien faire. Alors que les autres pays sont entrain de travailler pour avancer, nous on confie nos destins à des politiciens qui restent ici à ne rien foutre. C’est à partir de ce moment qu’on a décidé et qu’on s’est s’engagé à créer le mouvement Y’EN A MARRE.

Exactement à quelle date ?

F.B : Je me rappelle que c’est dans la nuit du 15 au 16 janvier 2011. C’est vers 4 heures du matin qu’on a mis en place le mouvement. Le 18 janvier on a fait le lancement de Y’EN A MARRE qui est l’expression d’un ras-le-bol généralisé et partagé par tous les sénégalais.

Le mouvement était-il dirigé contre le président Abdoulaye Wade ?

F.B : Non, c’était ne pas dirigé seulement contre Abdoulaye Wade ni sur le rejet de sa candidature à la présidentielle. Y’en à Marre de nous, qui sommes des jeunes sénégalais, africains, qui restent des bras croisés à ne rien faire, alors qu’on est une énergie, une force transformatrice capable de se mettre au service de notre développement. Y’EN A MARRE c’est Y’en à Marre de nous-mêmes.

Y’en à Marre a contribué à l’alternance du pouvoir au Sénégal. Est-ce que le mouvement va continuer sur cette lancée ?

F.B : Bien sur, ce mouvement n’est pas né que pour Abdoulaye Wade. Il n’était pas la finalité du mouvement Y’EN A MARRE. Notre mouvement est l’expression d’un ras-le-bol, mais également il fournit l’énergie requise au service du développement de nos communautés. Cela ne peut pas s’arrêter avec seulement le départ d’un président, encore que dans nos pays on peut changer le chef d’Etat mais les politiques restent les mêmes. On peut changer le chef d’orchestre et continue r de jouer la même musique. Tant qu’il ya des raisons d’avoir Y’EN A MARRE, Y’EN A MARRE restera là.

Au delà de tout ça, d’une part, on a essayé de créer un mécanisme de contrôle citoyen et de participation des jeunes. Il est une chose de dénoncer, mais il est une autre de participer et de contrôler, de faire un don de soi, c’est ce que Y’EN A MARRE est entrain de faire. Après le départ d’Abdoulaye Wade, toutes ces énergies et ces forces qui se sont exprimées pendant l’élection doivent être canalisées et orientées vers des activités de développement. Il faut embarquer les jeunes vers le chantier du développement. D’autre part, il faut veiller à ce que notre démocratie soit préservée, les acquis démocratiques soient sauvegardés et que nos institutions soient renforcées. C’est un travail de formation, de sensibilisation, un travail très dur, mais dans le long terme il va apporter ces fruits. Il faut fabriquer le Nouveau Type d’Africain (NTA), c’est ça qu’on est entrain de faire.

Comment faites-vous pour être réticents aux sirènes du pouvoir, à la corruption, à l’intimidation d’une manière générale ?

B.F : L’Afrique ne manque pas de gens qui se lèvent et qui se battent, mais ce qui manque souvent, c’est d’avoir des jeunes qui restent constants dans le combat. Mais à chaque fois que des gens se lèvent, après ils sont récupérés par le système, soit ils sont corrompus, intimidés, on leur promet l’enfer et ils fuient. Nous nous sommes dit qu’il faut se battre pour donner un exemple aux générations futures. Abdoulaye Wade a essayé de nous corrompre par plusieurs moyens, on ne pouvait pas accepter, il nous a intimidés, battus et emprisonnés. Même dans ce combat, il y a des personnes qui sont mortes, notamment Mamadou Diop.

Même Macky Sall, quand il est arrivé au pouvoir, avec toute sa bonne volonté, sa bonne intention, il a pensé qu’on devait le rejoindre et travailler avec son gouvernement. Nous avons dit qu’on ne peut pas le faire, parce qu’on doit rester constant dans ce combat, pour qu’au moins les jeunes africains comprennent qu’on peut se lever et se battre pour son pays,, pas pour des postes, pas pour des sinécures, mais pour que des choses marchent. Donc, nous on est décidé à poursuivre ce combat qui est très difficile. On ne peut pas continuer à mourir en mer, dans le désert pour aller en Europe, à l’aventure qui est une illusion, on ne peut pas continuer à être considérés comme des africains toujours dans la déche, le sous-développement, ce n’est pas possible. Pourquoi les africains sont-ils incapables de se développer eux-mêmes ? Parce qu’on croit que tout est l’argent ; non, l’argent ça vient après. Le développement c’est le génie et l’engagement d’un peuple, mutualisé, organisé, canalisé et en marche. Est-ce que vous pensez que c’est possible de faire ça si nous avons des Etats qui sont déconnectés des réalités du pays ? Je n’ai rien contre le palais de Koulouba, mais je trouve que c’est à l’image de l’Afrique. Vous avez vu, ils sont perchés du haut de massif, mais ils sont déconnectés de la réalité, ils laissent les gens trimer. Ici c’est assez caricatural, mais c’est à l’image de toute Afrique. Toute l’Afrique est comme ça, nous avons une élite qui ne sait pas de quoi on vit, ce n’est pas leur préoccupation. C’est pour cela que les jeunes africains doivent se lever et se battre.

Mais se battre ce n’est pas de mettre le feu partout, ce n’est pas aller brûler les pneus, ce n’est pas faire la guerre, c’est fournir l’énergie positive, donner des idées, c’est bousculer les choses, se dire que c’est possible, faire un don de soi dans la non violence. C’est la positive aptitude et l’abnégation, croire en soi, à son intelligence, à ses valeurs ; croire qu’on est des types d’africains capables du développement. Voilà ce que Y’EN A MARRE dit : ce n’est pas des miettes, des millions qu’on te donne qui vont te retenir, ce n’est pas aussi un feu qu’on te promet qui va te faire reculer. Cette tentative et d’intimidation ou de corruption, c’est comme si quelqu’un essaye d’arrêter le volcan avec ses soufflés.

Quelle est l’expérience que Y’EN A MARRE peut apporter au Mali ?

F.B : Nous pensons que le militantisme doit être basé sur l’engagement. Nous avons eu l’occasion de le dire à la société civile et aux journalistes maliens. Pour changer les choses il faut qu’on engage pour nos pays, je ne dis pas de manière gratuite, mais désintéressée. Il faut que la sincérité de l’engagement soit effective, qu’il y ait une société civile militante. C’est ça que nous sommes venus partager avec des maliens. Tout ce qui touche le Mali interpelle les sénégalais, il faut un grand élan de solidarité et de patriotisme, que les gens se lèvent pour accompagner ce changement. Le Mali est aujourd’hui sur un bon pied, il a entamé un processus de changement. Ce changement ne doit pas être que l’affaire des politiciens professionnels mais de tous.

Au Mali, il y a un mouvement presque similaire, les Sofas de la république. Est-ce que vous connaissez ce mouvement ?

F.B : Je suis heureux de constater qu’il y a des jeunes qui se battent partout en Afrique, au Niger, au Togo et même en Mauritanie. Il y a des mouvements qui se battent comme à l’image de Y’en à Marre au Sénégal, c’est ce que les Sofas sont entrain de développer au Mali. On échange à travers l’internet, on ne s’est jamais vu avant, on partage les mêmes visions. Tout début est difficile, le contexte est différent, c’est très réconfortant de voir ce que les sofas sont entrain de faire au Mali. Le travail qu’ils ont eu déjà à abattre et ce qui reste à faire, il faut les renforcer, les encourager, et massifier ce combat. Pour que le combat soit populaire et qu’il ne soit pas seulement l’affaire des artistes et d’intellectuels, mais que ça soit l’affaire de tous, des maliens. Nous parlons beaucoup ; je crois qu’on va échanger nos expériences, pour qu’on apprenne d’eux, et qu’eux aussi, apprennent comment on a pu faire pour réussir au Sénégal. Ils ont nos encouragements. Il faut qu’ils restent crédibles, irréprochables, incorruptibles. Je leur fais confiance, ils mèneront à bien ce combat.

Un mot sur le forum ?

F.B : Ce forum vise à partager les expériences entre les sénégalais et les maliens, surtout renforcer la société civile et les journalistes maliens. Protéger les journalistes ne peut pas être que l’affaire des élites et des institutions, cette protection doit être l’affaire de tous. Il faut qu’on arrive à une société civile de masse, pour ne pas laisser les choses aux seuls politiques professionnels. Le Mali n’appartient pas aux partis politiques et aux élites, le Mali appartient à nous, société civile, c’est à nous de protéger l’espace commun, de renforcer nos journalistes, car c’est eux qui nous donnent l’information. Donc, ils doivent être encouragés et non pas laissés entre les mains des politiciens, pour en faire d’importe quoi. Les maliens doivent savoir que le problème du pays ne doit pas être réglé par les politiques seuls, il faut que chaque malien s’implique. « Il n’y pas de destin forclos, il n’y a que des responsabilités des acteurs », c’est le slogan de Y’EN A MARRE. Il ne faut pas aussi se défaucher que sur nos Etats, qu’on sache que c’est à nous de protéger le Mali. Que chacun y mette le sien. Je pense que les Sofas ont commencé avec les journées pour le nord. Même si c’est un grain de mil, cinq francs, une prière, un pas qu’on fait pour une marche, il faut ce don de soi de tous les maliens pour sortir le pays de ce mauvais pas.

Réalisée par Ahmadou Maïga

Le Guido du 27 Novembre 2013