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La mairie reconnaît devoir plus d’un milliard et demi de Fcfa à la société nationale d’électricité et préconise des efforts des deux côtés pour sortir de l’impasse. Ses propositions financières sont jugées insuffisantes par EDM, elle-même empêtrée dans de grosses difficultés financières. Mais chaque partie assure de sa volonté d’aller à un compromis.

L’affaire n’anime pas systématiquement la chronique bamakoise comme d’autres sujets d’actualité concernant la capitale le feraient. Mais sa portée symbolique est telle qu’elle ne peut laisser les Bamakois indifférents. Certes, ceux-ci ont déjà suffisamment de problèmes qui pèsent directement sur leur quotidien comme la gestion des ordures ménagères devenue aujourd’hui un vrai casse-tête. Pour prendre à bras-le-corps ce problème, le ministère de l’Environnement et de l’Assainissement vient même de lancer un programme d’urgence d’assainissement de la capitale. L’arrêt de la fourniture du courant à l’hôtel de ville et à certains de ses patrimoines, notamment les Halles de Bamako, par EDM n’est donc qu’un pan infime des énormes défis auxquels la collectivité doit faire face.

Mais en apprenant que la mairie du District de Bamako est sevrée de courant par la société Energie du Mali pour des factures impayées, plus d’un habitant de la capitale est tombé des nues.

Comment est-on arrivé à cette décision radicale de la société nationale d’électricité de couper le courant au siège de la collectivité la plus emblématique du pays ? La raison est simple. C’est que depuis 1996, la mairie du District accumule des factures impayées auprès d’EDM. Aujourd’hui, le montant de ces factures dépasse le milliard et demi de Fcfa !

La mairie du District ne conteste pas le bien-fondé de la décision de la société. Elle tente juste de donner des explications à la situation et surtout de trouver une issue négociée au contentieux. Son premier responsable, le maire Adama Sangaré qui nous a reçu dans son bureau, explique que le problème est d’ordre structurel. Par exemple, avance-t-il, les consommations en électricité de beaucoup de bâtiments à Bamako sont facturées au nom de la mairie alors que ces maisons ne lui appartiennent plus. Certaines de ces constructions seraient même occupées par des fonctionnaires comme logements de fonction.

Mais Adama Sangaré ne s’étend pas trop sur les raisons qui ont conduit la mairie dans sa situation actuelle. Il s’empresse d’assurer de la bonne foi de la collectivité, tout en plaidant pour des négociations entre les deux parties. Il insiste sur l’engagement de l’hôtel de ville de la capitale d’éponger sa dette colossale en admettant que l’incident sape l’image de la capitale.

UNE GAGE DE BONNE VOLONTE- Le maire précise que le montant des créances cumulées par la mairie auprès d’EDM se chiffre aujourd’hui à environ 1,6 milliard de Fcfa. Cette somme représente les consommations d’électricité de la mairie et de certains éléments de son patrimoine, notamment les Halles de Bamako, pour la période comprise entre 1996 et aujourd’hui. Il y a deux mois, la mairie a débloqué 91 millions Fcfa. Adama Sangaré reconnaît que ce montant peut apparaître minime par rapport au volume des impayés accumulés. Mais cet effort, assure-t-il, est une manifestation de la volonté de la mairie de payer ce qu’elle doit à la société nationale d’électricité.

Le District a d’autant plus hâte de régulariser sa situation auprès d’EDM qu’elle subit de plein fouet les conséquences économiques de la non disponibilité du courant à son siège. En effet, ses services tournent au ralenti, engendrant d’énormes pertes énormes sur les recettes. « En plus, nous fonctionnons sur un groupe électrogène qui nous coûte excessivement cher pour le carburant. Afin de minimiser les dépenses sur le carburant, nous sommes obligés de faire marcher le générateur seulement pendant huit heures par jour. De 9 heures à 16 heures », indique Adama Sangaré.

Mais, relève l’édile, EDM aussi ne sort pas gagnant de l’affaire. « Si notre situation économique continue de se dégrader, il est évident que nous serons toujours dans l’impossibilité de lui régler ses factures. Elle aurait dû nous accorder une alternative qui nous permettrait de faire tourner normalement au moins les services de recettes. Je pense que des deux côtés, il y a un effort à faire pour arriver à une issue heureuse», poursuit Adama Sangaré qui préconise une option qu’il pense être la réponse appropriée à la situation : une mesure dérogatoire. Celle-ci consisterait en un règlement échelonné des impayés de factures.

Si une telle entente était trouvée, la mairie s’engagerait à payer à EDM 20 millions de Fcfa par mois. Cet engagement serait assorti du règlement des factures courantes. La société nationale d’électricité n’aurait pas encore donné suite à cette requête de la mairie qui reste toujours dans la nécessaire logique de dialogue entre les deux parties.

Le conseiller à la communication d’EDM, Tiona Mathieu Koné, assure que la société est aussi dans cette logique. « C’est une proposition à laquelle nous accordons beaucoup d’importance. Mais il faut reconnaître que le montant évoqué reste largement minime par rapport à ce que nous aurions pu accepter », explique notre confrère, estimant que la mairie aurait pu faire l’effort de payer le 1/3 de la somme due. Soit 400 millions de Fcfa. « Et même là, cela ne nous arrange pas vraiment. Car ça veut dire qu’il faudrait au moins 5 ans pour que la mairie puisse éponger ses impayés. Ce qui est difficilement envisageable pour une entreprise comme la nôtre qui a aussi des charges très lourdes pour pouvoir assurer sa mission de service public », note-t-il.

UN SECOND DOSSIER- Concernant la mesure dérogatoire sollicitée par la mairie, Tiona Mathieu Koné fait remarquer que la société nationale d’électricité a une clientèle diversifiée. Des particuliers aux industriels, en passant par les services publics comme les hôpitaux, les institutions, les représentations diplomatiques. Selon lui, toutes ces catégories de clients bénéficient du même traitement. Il peut y avoir des dérogations, des solutions à l’amiable. Mais cette flexibilité d’EDM n’enlève rien à sa détermination à rentrer dans ses droits. Elle vise seulement à donner la possibilité aux clients en difficulté de s’acquitter de leurs impayés. Et notre interlocuteur de rappeler qu’EDM accorde une périodicité aux clients pour le règlement des factures comme cela est toujours mentionné sur les bulletins. Mais il estime que cette facilité au lieu d’encourager les recouvrements, engendre une sorte de négligence chez certains clients.

Retour à la mairie du District. Celle-ci soutient qu’EDM aussi doit balayer devant sa porte, en brandissant un autre dossier dans lequel elle estime qu’EDM lui doit la bagatelle de 3 milliards de Fcfa ! Cette somme représenterait le montant des prélèvements effectués par EDM sur les consommateurs selon une convention signée entre les deux parties sur l’éclairage public. Selon Adama Sangaré, ce fonds est unilatéralement utilisé par EDM depuis trois ans, et cela soutient le maire, contrairement aux clauses de la convention selon lesquelles une partie de cet argent devrait revenir aux collectivités.

Cette version du maire sur le dossier de l’éclairage public est battue en brèche par Tiona Mathieu Koné qui assure que cet argent n’est nullement destiné servir de compensation. Selon lui, la convention sur l’éclairage public prévoit que ce fonds est destiné à l’entretien, au développement et à la maintenance des réseaux d’éclairage public. Et Tiona Mathieu Koné réfute toute utilisation unilatérale de ce fonds. Il assure que l’argent est domicilié dans un compte bancaire et cogéré avec la mairie. « Tous les prélèvements faits sur ce compte sont autorisés avec l’accord de la mairie », argumente-t-il, précisant que le compte est d’ailleurs actuellement vide suite aux travaux réalisés ces derniers temps pour le développement du réseau d’éclairage public. Sans oublier les travaux effectués quotidiennement pour la maintenance des installations électriques.

VASTE OPERATION EN COURS- Mais si le différend entre la mairie et son partenaire EDM, fait beaucoup parler de lui, le District n’est pas la seule collectivité concernée par les impayés. Selon EDM, ce sont les communes qui tiennent le haut du pavé dans le non paiement des factures d’électricité, aussi bien dans la capitale qu’à l’intérieur du pays. Ainsi, sur les six communes du District, seule la IV est à jour de ses paiement envers EDM. « Cette situation est embarrassante pour nous car en dernier ressort, nous n’avons d’autre choix que d’arrêter le service. Et cette mesure somme toute dissuasive, ne nous arrange guère », plaide le conseiller à la communication d’EDM en rappelant au passage que la société a une mission de service public. Et que c’est dans le souci de cette mission qu’elle a fourni de l’électricité à la mairie lors de l’élection présidentielle passée afin de permettre le bon déroulement des opérations électorales. Mais le scrutin passé, la mairie a été déconnectée de nouveau.

D’une manière générale, les factures impayées constituent un gros problème pour EDM et cette situation n’épargne aucune catégorie de clientèle. Une vaste opération est d’ailleurs en cours pour débrancher les mauvais payeurs. Elle va se dérouler sur l’ensemble du territoire national et a déjà commencé à l’intérieur. Aucune catégorie de clients ne sera épargnée par cette opération, prévient Tiona Mathieu Koné. La société est d’autant plus fondée de lancer la chasse aux mauvais payeurs qu’elle se débat dans d’énormes difficultés de trésorerie qui font qu’elle a du mal à assurer la fourniture continue de l’électricité.

L. DIARRA

L’Essor du 17 Octobre 2013