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Invité à la 5e édition du Festival international de la liberté d’expression et de la presse (Filep) à Ouagadougou (Burkina Faso, du 27 au 30 novembre 2013), le ministre Hamèye Founé Mahalmadane a fait une brillante communication qui restera dans les annales de cette manifestation. Cette année, l’événement a été célébré sur le thème, « Médias et panafricanisme : 50 ans après ». Les grandes lignes de la présentation de Hamèye Founé.

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« Criminalité transfrontalière organisée, terrorisme, trafics illicites divers et la résurgence de l’irrédentisme dans certains pays : cas du Mali » ! Tel était le titre de la communication de l’ancien ministre de la Jeunesse et des Sports et magistrat émérite, Hamèye Founé Mahalmadane, lors du Filep-2013 à Ouagadougou (Burkina Faso).

En bon juriste et pédagogue expérimenté, Hamèye a d’abord tenu à préciser que « le droit pénal définit la criminalité comme l’ensemble des agissements antisociaux tombant sous le coup de la loi pénale dans une aire géographique déterminée… Le phénomène criminel est lié à la société dans sa sphère d’évolution ».

Toutefois, « les récentes proportions des agissements antisociaux ont permis de voir les limites de cette définition. Le crime, à l’instar des autres activités humaines, a profité de l’ouverture du monde, de la mondialisation et des possibilités qu’elle offre », a-t-il précisé.

Comme on peut donc le constater au quotidien, les activités criminelles ont revêtu des formes nouvelles et diverses. Ce qui fait qu’elles apparaissent parfois plus méticuleuses dans leurs préparations et leurs perpétrations. Pour le magistrat, « elles font fi désormais des individus isolés et des frontières. C’est pourquoi on parle de criminalité transfrontalière organisée ».

Celle-ci apparaît aux yeux du juriste comme des agissements perpétrés par des groupes criminels organisés dans des espaces ne tenant plus compte des frontières des Etats. Les infractions concernées sont, entre autres, le terrorisme, les trafics illicites divers, le trafic international de drogues, la contrebande des marchandises (armes, véhicules, cigarettes) et le blanchiment d’argent.

Pour ce qui est du cas spécifique du Mali, « l’acte terroriste par excellence dans le Nord est certainement la prise d’otage avec paiement de rançon ». Un « business très rentable », selon le conférencier, dans la bande sahélo-saharienne, principalement dans le Nord du Mali « devenu un repaire des terroristes ».

Plus de 200 millions de dollars de rançons

Le conférencier a cité Grégory Giraud, auteur d’une contribution intitulée : « Cinquante ans de tensions dans la zone sahélo-saharienne » Cet auteur y attribue à David Cohen (sous- secrétaire d’Etat des Etats-Unis d’Amérique au Trésor pour la lutte contre le terrorisme et pour le renseignement financier) l’affirmation que, en octobre 2012, au moins 120 millions de dollars auraient été versés en huit années à Aqmi par les pays occidentaux à la fois comme rançon, mais aussi fonds extorqués aux entreprises européennes présentes dans la région.

Dans le même ordre d’idée, la libération au Mali en mars 2008 des Autrichiens enlevés en Tunisie ne sera obtenue qu’après le paiement d’une rançon de 2 millions d’euros. Plus récemment les quatre otages français d’Areva, enlevés à Arlit (Niger) en septembre 2010, n’ont pu être libérés au Mali qu’après paiement d’une rançon.

Le journal « Le Monde » avait avancé le montant de 20 millions d’euros. « Les autorités françaises s’en défendent, mais il est aujourd’hui établi que l’entreprise employant les otages a dû débourser. Leur libération est intervenue en contrepartie d’une rançon », a souligné Hamèye Founé Mahalmadane.

Là où le bât blesse, c’est que cette manne financière, générée par une activité criminelle, « a suscité beaucoup de vocations » comme des négociateurs, des intermédiaires, des indicateurs, des agents doubles, des protecteurs, des convoyeurs, etc.

Seule la Grande-Bretagne s’y est jusqu’ici refusé et en a fait les frais. En effet, son ressortissant Edwin Dyer a payé de sa vie le 31 mai 2009 les frais de cette politique de fermeté. « A quelque chose malheur est bon. Les ressortissants de ce pays ne sont plus cotés à la bourse des enlèvements », peut-on constater.

Mais, c’est surtout le trafic international de drogues qui a joué un rôle important dans la situation du Nord du Mali. La zone est devenue un repaire des narcotrafiquants depuis que les Sud-Américains y ont jeté leur dévolu. Ceux-ci se servent donc des immenses espaces du Sahara pour faire transiter leurs marchandises en direction de l’Europe et du Proche-Orient.

Et à la lumière de certains faits et scandales (Air Cocaïne), notre pays apparaît comme « un maillon important, pour ne pas dire la plaque tournante, du trafic de drogues en Afrique de l’Ouest ». Tout comme il était considéré par des voisins telle la Mauritanie comme le « ventre mou » dans la lutte contre le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne.

Pour le ministre Hamèye Founé Mahalmadane, l’une des conséquences de cette criminalité transfrontalière organisée est sans doute la résurgence de l’irrédentisme dans le Nord du Mali. Cette analyse est d’autant plus pertinente que le développement de ces activités criminelles s’y est opéré alors que la zone était déjà en proie à divers soubresauts.

Décomposition sur fond d’impunité

« De l’indépendance à nos jours, le Mali a connu quatre rébellions en 1963, 1990, 2006 et 2012. Elles s’étaient toutes fixées à un certain moment des objectifs sécessionnistes. Mais c’est certainement la dernière ayant abouti à la partition du pays pendant neuf mois qui a été assez révélatrice des intentions réelles de leurs auteurs ; à savoir : une revendication de territoire », a rappelé M. Mahalmadane.

Le Mali sort d’une période triste de son histoire que fut l’occupation de la partie septentrionale de son territoire par des bandes armées. Une crise politico-sécuritaire qui a ébranlé l’Etat du Mali jusque dans ses fondements.

« La zone concernée (Nord du Mali) représente plus des deux tiers du territoire national et présente des caractéristiques physiques difficiles. Ces facteurs ont pu être favorables au développement de la criminalité », a analysé l’ancien ministre de la Jeunesse et des Sports.

L’ampleur de la criminalité transfrontalière organisée, du terrorisme et des trafics illicites divers dans la zone a donc progressivement entraîné « une décomposition de l’Etat du Mali ». Et, par ricochet, cela a favorisé « la montée de l’irrédentisme ». Pour le conférencier, les différents « accords » signés par les gouvernements successifs du Mali afin de mettre fin aux rebellions ont fragilisé l’unité nationale en portant le « coup de grâce » à l’autorité de l’Etat dans le septentrion.

Ainsi, a-t-il rappelé, la politique relative à la défense nationale l’Etat du Mali (en application de l’Accord de Tamanrasset et de celui d’Alger) a dégarni les régions du Nord de postes militaires et de la présence des éléments de l’armée nationale.

« Dans le cadre du présent accord, les forces armées maliennes se désengageront de la gestion administrative civile et procéderont à la suppression de certains postes militaires. En ce qui concerne les villes (chefs-lieux de régions et de cercles), les casernes seront progressivement transférées vers d’autres sites plus appropriés », stipulait par exemple l’article 5 de l’Accord de Tamanrasset signé le 6 janvier 1991.

Quant à celui dit « d’Alger » (Accord d’Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal), signé le 6 juillet 2006 dans la capitale algérienne, il confiait (point 4) les tâches dévolues à l’armée à des « unités spéciales » de sécurité composées essentiellement d’éléments issus des régions nomades.

Sans compter que les services de justice et de sécurité n’étaient que symboliquement représentés dans ces régions dépourvues de juridiction, de police et de prisons. « La répression des crimes organisés n’étaient donc pas assurée », a rappelé le magistrat.

Au lieu d’être jugés et condamnés à la hauteur de crimes perpétrés, « les criminels bénéficiaient de protection jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. C’était à qui était mieux protégé ou mieux appuyé. En contrepartie de leur protection ou de leur appui les politiques percevaient des retombées des juteux trafics illicites », a déploré M. Mahalmadane.

On comprend alors que ces différentes politiques aient conduit à l’effondrement de l’Etat malien dans son septentrion. Et, fort naturellement, on a assisté à « une montée de l’irrédentisme ». En effet, il est indéniable que l’un « des méfaits de la criminalité transfrontalière organisée est la négation de l’Etat ». Et, la nature ayant horreur du vide, « l’absence de l’Etat est indiscutablement le lit de l’irrédentisme ».

Pour Hamèye Founé Mahalmadane, face aux menaces et sécessionnistes et islamistes, « le Mali n’aura son salut que dans la restauration de son autorité ». Et, « cette restauration de l’autorité de l’Etat ne se fera pas sans une lutte acharnée contre le crime organisé. Il faut donc bannir de nos comportements la culture de l’impunité ».

La criminalité transfrontalière organisée a rencontré au Mali un terreau favorable à son développement. D’où l’impérieuse nécessite aujourd’hui dépasser le discours pour redonner au Mali une véritable politique de lutte contre le crime organisé.

Alphaly

Les Echos du 26 Décembre 2013