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La fameuse crise intervenue au nord Mali depuis le 23 mai dernier, sa gestion et les réactions suscitées nécessitent, à notre avis, un coup d’œil dans le rétroviseur de l’histoire de notre pays du moins de son histoire relativement récente, c’est-à-dire de son histoire post-coloniale. Cet exercice me semble assez important car, à certains égards, il pourrait nous permettre de sortir de l’imbroglio politico-militaro-sécessionniste dans lequel le pays s’est englué depuis bientôt cinq mois.

L’observation des événements sociopolitiques significatifs, notamment les changements intervenus dans notre pays dans les cinquante dernières années s’est hélas, le plus souvent, opérée en termes de ruptures. Jugez-en : éclatement de la Fédération en 1960, coup d’Etat militaire de novembre 1968, révolution de mars1991. Entre ces années de ruptures, des années de rébellion dite touarègue dont l’une, celle des années quatre vingt a été un des catalyseurs de la révolution de 1991.

En 1991, rebelles et mouvement démocratique se rejoignaient dans une moindre mesure, dans le combat pour l’anéantissement de la dictature et l’instauration de la liberté et du multipartisme. En 1960, éclatement de la Fédération du Mali, première rupture: tout le Soudan de l’époque s’était dressé comme un seul homme derrière ses dirigeants et dans l’euphorie générale, des partis se sont auto dissouts pour rejoindre l’Union Soudanaise RDA qui est devenue par la suite un parti unique de fait, bien que la constitution de l’époque admettait le multipartisme.

A posteriori, nous nous rendons compte que cette situation n’a pas fait que du bien au pays. En effet, l’USRDA et certains de ses dirigeants n’ont pas échappé à l’arrogance, à la suffisance du chef incontesté et aux sirènes de faux révolutionnaires, et l’édifice s’écroula comme un château de cartes dès une première secousse.

Sans minimiser l’effet de la guerre froide de cette époque, on peut dire sans risque de se tromper que ce sont les problèmes intérieurs du pays qui ont été les facteurs déterminants de cette deuxième rupture. C’était en novembre 1968. A l’actif de la première République, il faut noter qu’elle a su juguler la première rébellion sans l’implication de l’opinion nationale. La jeune armée malienne était encore une vraie armée, une armée formée d’hommes qui étaient prêts au sacrifice ultime pour que vive le Mali nouveau.

Ces quelques vers de l’Hymne national, à savoir « si l’ennemi découvre son front, /Au dedans ou au dehors, / Debout sur les remparts, / Nous sommes résolus de mourir », n’étaient point superfétatoires pour la jeune armée malienne, ils étaient réels et ressentis comme tels par tous les soldats de cette époque.

Après la fin des opérations militaires, l’armée a même effectué des tentatives d’intégration des populations nomades en favorisant des mariages mixtes, le développement de la culture maraîchère, la constitution des troupes artistiques etc. Tout n’était pas parfait mais ces actions du gouvernement avaient au moins le mérite de s’inscrire dans le long terme.


Que dire de la deuxième République ?

Dans certains pays, les régimes militaires, à défaut de respecter les droits de l’homme et d’instaurer la démocratie ont eu au moins le mérite de développer l’économie de leur pays. Le régime de Pinochet, bien qu’il fut la pire des dictatures en Amérique Latine a pu amener une certaine prospérité au Chili, plaçant ce pays parmi les plus développés d’Amérique Latine. Tout près de nous, le régime de Ben Ali, bien que souvent mis au ban des associations de défense des droits de l’homme, a fait de la Tunisie l’un des pays les plus prospères, sinon le plus prospère du Maghreb arabe.

Le Mali n’a pas eu cette chance car les hommes qui se sont accaparé du pouvoir en 1968, ont dépensé toute leur énergie à se neutraliser mutuellement et anéantir toute velléité de recherche de liberté. Leur préoccupation première était la détention du pouvoir. Peu de vision à long terme. Et pour couronner le tout, la nature elle même, était on dirait contre eux. Il en fut ainsi de plusieurs catastrophes naturelles dont les plus meurtrières furent les grandes sécheresses des années 70 et 80.

Ces différentes sécheresses ont mis à nu l’esprit d’accaparement, la cupidité et le manque d’esprit de solidarité des dirigeants de l’époque. Les aides étaient détournées par les responsables tandis que des populations mouraient de faim. Les populations qui ont le plus souffert ont été sans conteste les populations nomades vu leur mode de vie. En effet, ces populations avaient perdu tout leur cheptel qui était à la fois leur moyen de subsistance et leur raison de vivre.

Certains nomades se sont retrouvés mendiants dans les pays côtiers et même en Afrique centrale ! Les jeunes nomades qui ne se déplaçaient qu’en transhumant ont été obligés de s’expatrier afin de pouvoir survivre. Ils revinrent avec des kalachnikov, pensant qu’ils n’avaient pas d’autres façons de revendiquer le bonheur auquel ils avaient légitimement droit.

Le sentiment de frustration mêlé au sentiment de rejet dont ils estimaient être victimes à tort ou à raison, ajouté à la propagande et à l’irrédentisme de certains groupes n’ont fait que favoriser le déclenchement d’une rébellion qui était somme toute prévisible, et ceci d’autant plus qu’à l’intérieur et notamment à Bamako, le mouvement de contestation du pouvoir qui ne s’était jamais estompé s’était en fait ravivé et développé à la faveur du mouvement général de démocratisation enclenché à travers le monde. C’est ainsi que le mouvement démocratique et la rébellion ont eu raison de la dictature. C’était en mars 1991, la troisième rupture.

Ne dit-on pas qu’à quelque chose malheur est bon ? Ou encore qu’on peut transformer une mauvaise chose en une bonne chose ? En effet, les grandes sécheresses des années 70 et 80 auraient permis à un gouvernement responsable et prévoyant d’intégrer les populations nomades d’abord en ne dilapidant pas les aides ce qui aurait créé chez beaucoup d’entre eux le sentiment d’appartenance à la nation malienne ; ensuite en favorisant la sédentarisation de ceux qui le désiraient.

On a vu en effet des nomades aller s’installer dans des régions plus humides, mais sans appui, sans assistance. Héritière de la deuxième République, la troisième République a pu circonscrire la rébellion en signant le Pacte National qui reconnaissait que les régions du nord Mali étaient les plus démunies dans un Mali pauvre parmi les pays les plus pauvres.

Dans le cadre de ce Pacte National, plusieurs millions furent mis à la disposition de centaines sinon de milliers de rebelles, beaucoup parmi eux furent intégrés à la fonction publique ou dans les unités de défense et de sécurité, tandis que leurs camarades les autres Maliens étaient obligés de faire des concours. Il est incontestable qu’à l’échelle des revenus du pays beaucoup a été fait. Mais on ne peut satisfaire des hommes de mauvaise foi tant il est vrai que leur dessein inavoué était et demeure en réalité la partition du pays.

Pour la plupart des Maliens, la mise en place des institutions de la République, la décentralisation qui donnait l’opportunité à des représentants élus du peuple de gérer leur quotidien étaient des gages de confiance vis-à-vis de l’autorité centrale et le début d’un réel développement pour toutes les collectivités.

Aussi à l’annonce des attaques du 23 mai, le peuple malien fut tétanisé. La déclaration faite à Diéma par le Président de la République, fut un grand soulagement pour la plupart des Maliens surtout, qu’elle invitait tous les concitoyens à l’apaisement et qu’il s’agissait d’une poignée d’individus insurgés qui seraient punis selon la loi militaire.

Ce jour là, le peuple était derrière son Président. Après cette déclaration, plus rien, jusqu’à ce que la presse privée rapporte les termes d’un accord dit d’Alger. Accord que le Président et son Ministre de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales ne se sont nullement empressés à communiquer même au Gouvernement, a fortiori aux autres institutions de la République! Quel gâchis !

Il est indéniable que la signature de cet accord pose plus de problèmes qu’il est sensé en résoudre. En effet, si l’on pensait éteindre le feu au Nord Mali, on a tendance à le rallumer dans le reste du pays. La cohésion nationale prônée semble voler en éclats. Malgré, pour ne pas dire à cause des litanies abrutissantes et autres incantations toutes aussi scabreuses, infantilisantes du genre « je veux la paix », « la paix n’a pas de prix » etc, le peuple malien se sent quelque peu trahi. Il doute.

Ces marches et ces déclarations de soutien sont-elles des gages de confiance ? Qu’adviendrait-il si les anti- accords battaient le pavé ? Marche et contre-marche on sait où cela nous a conduit. Méditons ce qu’un sage philosophe chinois du nom de Lao Tseu a dit il y a plus de 2500 ans : « Quand le peuple ne craint plus le pouvoir, c’est qu’il espère un autre pouvoir« .

Evitons de diaboliser ceux qui ne sont pas d’accord avec l’accord d’Alger afin d’éviter à notre peuple et à notre nation une quatrième rupture. Nul besoin d’être un va-t-en guerre ou une soit- disante colombe pour donner un jugement de valeur sur le contenu et la méthode de gestion de cette crise. Si la paix n’a pas de prix et la dignité alors ? N’a-t-il pas fallu que les Soundiata, Koumi Diossé, Tiéba, Babemba, Banzani Diassana, Firhoun Ag Alinsar, et autres Sonni Ali préservent leur dignité hier pour que nous nous réclamions d’eux aujourd’hui?

D’aucuns avancent des arguments tels : les Généraux qui ont négocié et signé cet accord ne peuvent en aucune façon trahir le Mali et que nul ne peut leur donner de leçon de patriotisme ou de nationalisme! Sans mettre en doute les qualités de nos généraux, rappelons un fait historique.

Au siècle dernier, la France a étalé le tapis rouge pour le Maréchal Pétain, alors héros de la guerre 1914-1918. Qu’est-il advenu à ce même maréchal quelques années plus tard, au moment de la 2ème guerre mondiale ? Le grand Bazoumana Cissoko ne dit-il pas dans une de ses chansons : « ni maa ma sa ko bê juru bila » ? Autrement dit « tant qu’un homme est vivant, il est redevable de tout« .

Puisque l’accord a été signé, le problème c’est, la question « que faire ? » C’est le moment de faire jouer au mot consensus son vrai rôle. En effet, sans être un prophète de malheur, on peut dire que si la situation actuelle – un Etat deux armées- perdure, le pays peut être entraîné dans une crise profonde. Tous nos efforts des quinze dernières années pourraient voler en éclats si on ne prend garde ; le pays peut perdre son intégrité.

Pour sortir de la crise, il faut se résoudre à admettre que pour ceux des collines de Tegharghar, la parole donnée n’a aucune valeur et que seule leur objectif initial, à savoir l’autonomie voire l’indépendance compte. Il faut donc ressouder le reste du pays pour faire face à ce défi. Ce ne sont ni les marches ni les déclarations de soutien aussi démagogiques les unes que les autres qui nous aideront à sortir de la crise. Pour ce faire:

1) Nous faisons appel à la sagesse du Président et surtout à celle de son staff, tant il est vrai qu’une des fonctions de l’intellectuel « consiste à donner du sens aux mouvements des sociétés, à éclairer la voie menant à plus de liberté et à moins d’aliénation  » pour arrêter cette campagne de presse qui incite plutôt à la révolte qu’à la paix ;

2) Que le gouvernement convoque un forum national pour la paix au Nord Mali où seront présents: des représentants des institutions, les élus et chefs coutumiers des régions de Tombouctou, Gao et Kidal, des personnes ressources ayant participé aux règlement des 1re et 2e rébellions, les gouverneurs de région, les présidents des assemblées régionales, les représentants de la société civile, ceux partis représentés à l’Assemblée Nationale.

Ce forum national aura l’avantage de décider pour la nation entière. L’impossibilité de l’application de la totalité des clauses de l’accord qui serait sans doute admise à ce forum ne serait plus du ressort du Président. Et le peuple se ressoudera derrière son Président.

Alors, et alors seulement nous pourrons tous clamer à l’unisson et à haute et intelligible voix ces deux strophes de l’Hymne national:

« A ton appel Mali,

Pour ta prospérité,

Fidèles à ton destin,

Nous serons tous unis.

Un Peuple, Un But, Une Foi

Pour une Afrique unie

Si l’ennemi découvre son front,

Au dedans ou au dehors,

Debout sur les remparts,

Nous sommes résolus de mourir
« ,

Hamidou ONGOIBA

Membre de l’ADJ

Bamako, le 29 août 2006

B.P E1045 Tél. 671 65 33

N.B : Ceci est une opinion personnelle et n’engage que l’auteur. Ce n’est pas la position de l’ADJ

31 août 2006.