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jpg_une-103.jpgL’année dernière, le riz subventionné devait coûter 310 Fcfa le kilo. Le ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce a été contraint de multiplier les tournées pour vérifier que le riz acheminé dans les boutiques témoins puissent non seulement y rester mais aussi être vendu au prix convenu. Dans bien des cas, la qualité du riz et son goût n’étaient pas à la hauteur. Les consommateurs ont fini par revenir vers le riz local gambiaka vendu à plus de 400 Fcfa le kg.

Cette année encore, des importateurs peu scrupuleux pourraient servir du riz de mauvaise qualité aux consommateurs après un communiqué officiel autorisant l’importation de 40.000 tonnes de riz exonérées.
Pour éviter que du riz de mauvaise qualité débarque dans les assiettes, les décideurs et les leaders des associations de consommateurs doivent veiller à l’application stricte du cahier de charge régissant les opérations d’importation et de mise en vente du riz subventionné.

La décision du gouvernement d’exonérer l’importation pendant une période de 3 mois fait suite à des attaques parfois abusives contre l’Initiative riz, situant la famine aux portes du pays (ce qui n’est pas le cas à l’évidence). Le salut résidant alors dans une importation massive de riz.

Pourtant l’Initiative riz –quelques soient ses résultats immédiats – participe d’un choix stratégique permettant à notre pays de sortir de la dépendance du marché international du riz. Il est impératif de rompre avec les importations massives qui font la fortune de quelques individus, pour créer les conditions d’une production nationale capable de répondre à la demande de riz. L’entreprise n’est pas aisée et son chemin est semé d’embûches creusées par le lobby des importateurs qui voient leurs gains colossaux menacés.

REDUIRE LES DEPENSES PUBLIQUES

Notre pays connaîtra en permanence la surchauffe au plan alimentaire s’il ne se déconnecte pas du négoce international du riz. Les fonds spéculatifs et les fonds d’investissements ont envahi ce marché lucratif faisant gonfler de façon artificielle des prix déjà tirés à la hausse par une consommation mondiale elle aussi croissante.

Avec l’augmentation progressive de la consommation de riz, son négoce occupera une place de plus en plus grande dans notre pays. Selon une étude réalisée en 2005 par la cellule de la planification et de la statistique (CPS) du ministère de l’Agriculture, la consommation de riz par habitant est de 63,81 kg. La production augmente aussi mais ne couvre pas encore la demande. Pour la campagne qui vient de s’achever, notre pays ambitionnait de produire 4,6 millions de tonnes de céréales, dont 1,6 million de riz (paddy) pour une population estimée à plus de 12 millions d’habitants.

Si les importations apparaissent comme le recours inévitable pour combler un éventuel déficit en attendant une solution nationale définitive, il y a lieu, dans le même temps, de ne pas émousser les énergies des producteurs en poussant d’une manière inconsidérée les prix vers le bas. Les pouvoirs publics l’avaient précisé au début de la campagne de commercialisation en tentant d’obtenir des prix rétribuant à sa juste valeur le travail des producteurs en restant accessibles aux consommateurs. Les importations mal contrôlées, on le sait, asphyxient la production nationale. Sans compter l’hémorragie financière.

L’environnement international est actuellement favorable au retour des investissements publics dans l’agriculture. Il faut rappeler que pendant les premières années de notre indépendance, les autorités d’alors avaient opté pour l’investissement public dans le secteur agricole afin d’assurer la souveraineté alimentaire. Mais très vite cette politique a été abandonnée au profit de l’investissement privé avec les politiques d’ajustement structurel. Au début des années 80, ces programmes visaient à réduire les dépenses publiques donc à désengager totalement l’État des activités productives, en particulier dans le secteur agricole où celui-ci intervenait dans l’encadrement de la production, la fourniture des intrants agricoles, la commercialisation des produits, etc. Cet appui public prenait en charge une grande partie des frais de production permettant aux producteurs de mettre sur le marché les produits de faible coût. La libéralisation du secteur, qui a suivi les PAS dès les années 1990, a fait monter les prix des intrants agricoles de base (engrais, pesticides, etc.). Les coûts de production ont grimpé, rendant la production locale peu compétitive face aux importations.
Au même moment, la Thaïlande, le Vietnam, le Pakistan, l’Inde, la Chine, le Japon et les États-Unis ont continué à appuyer leurs producteurs en leur accordant des subventions, tant à la production qu’à l’exportation. L’aide publique a donc permis à ces pays de mettre sur le marché un riz très compétitif. Le riz américain, bénéficiant également des subventions publiques, arrive à un prix très bas sur le marché africain. Le gouvernement américain peut aussi décider d’acheter auprès des producteurs à un prix qui garantit leurs revenus, la totalité de leurs récoltes, qu’il stocke pour constituer “les stocks régulateurs”. Si les quantités stockées sont très importantes, il y a une rareté du produit sur le marché, donc les prix augmentent. Et c’est en ce moment que l’État décide de remettre dans le circuit de commercialisation les quantités stockées.

Les États-Unis écoulent également d’importants stocks sans avoir besoin de les financer par des subventions aux exportations, en achetant cher aux producteurs américains pour revendre moins cher à l’étranger. Environ 20% des exportations américaines de riz sont actuellement constituées d’aide alimentaire, selon la FAO. Cette pratique correspond à un soutien aux exportations, mais ne fait pas partie des obligations de réduction des subventions à l’exportation définies dans les négociations par les accords internationaux de commerce (Accord de Marrakech).

IMPORTATIONS MULTIPLIEES PAR SIX

Il arrive aussi que le gouvernement fédéral ne constitue pas de stock. Dans ce cas, il restitue au producteur une contrepartie, si la vente de son produit se fait à perte sur le marché mondial, c’est-à-dire, s’il est obligé de vendre à un prix international plus faible que son prix de revient. Ceci constitue “un soutien de prix”. La pratique est très répandue dans les pays développés, qui utilisent aussi l’arme de l’aide alimentaire pour casser le prix international. C’est en général, le riz fournit dans le cadre des relations diplomatiques entre les États producteurs et importateurs d’une part, et d’autre part entre le Programme alimentaire mondial (PAM) et les populations sinistrées. Selon la FAO, le Japon arrive en tête des fournisseurs d’aide alimentaire en riz en Afrique. Avec une taxe d’importation du riz de 490%, le Japon est parmi les pays qui protègent le plus leurs filières rizicoles. Ainsi ses producteurs peuvent vendre à l’intérieur, 5 à 6 fois plus cher leur riz par rapport au prix du marché mondial. Mais le Japon est malgré tout obligé depuis la signature en 1994 de l’Accord de Marrakech, de laisser entrer sur son territoire et sans percevoir de taxe, 5% du riz nécessaire pour sa consommation. Face à une telle contrainte, il préfère acheter ce riz qu’il ne peut pas consommer et l’orienter comme aide alimentaire vers d’autres pays.

Les filières rizicoles en Afrique, en particulier notre pays souffrent donc des politiques commerciales des pays développés et des contingences de politique intérieure de ceux-ci. Ainsi en près de trente ans, les importations de riz des pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre ont été multipliées par six sinon plus, atteignant presque 3,3 millions de tonnes par an, pour un coût total de plus d’un milliard de dollar US, environ 500 milliards de Fcfa. La note est trop salée pour une région aussi pauvre que la nôtre. Les conséquences d’une telle hémorragie financière sont multiformes : asphixie de la production locale, abandon et dégradation des rizières, déstabilisation du tissu socio-économique dans les bassins de production, exode massif des populations rurales vers des villes déjà surpeuplées et, bien entendu, des sorties massives d’argent qui creusent les déficits budgétaires.

A O. Diallo

Essor du 03 mars 2009