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Quarante-huit ans après le soulèvement populaire du 3-Janvier, qui a contraint le président Maurice Yaméogo à quitter le pouvoir, l’Histoire s’est répétée dans l’ex-Haute-Volta.

De façon tragique : en effet, si en 1963 le départ forcé de « Monsieur Maurice », comme on l’appelait, s’est opéré sans que la moindre goutte de sang soit versée, celui du « Beau Blaise » s’est effectué avec fracas : 19 morts, plus de 600 blessés, de nombreux domiciles privés et bâtiments administratifs saccagés puis incendiés dans tout le pays. Un bilan dramatique auquel s’ajoutent ces milliers de personnes subitement réduites au chômage suite au pillage d’usines et d’hôtels de la place.

C’est que du monde, il y en a eu beaucoup dans les grandes villes du Burkina le 30 de ce mois d’octobre fou.

Cent mille ? Deux cent mille ? Trois cent mille ? Un million rien que dans la capitale, Ouagadougou ?

La guerre des chiffres a eu lieu. Elle n’est pas encore finie.

Pour sûr, il y a eu beaucoup de monde comme on n’en avait jamais vu de la Haute-Volta au Burkina Faso.

Pour sûr également, il y a eu beaucoup d’agendas qui ont concouru aux « Quatre Glorieuses » (1)

Pas autant que de manifestants, bien sûr.

S’il fallait en retenir les principaux, nous énumérerions quatre agendas.

D’abord le plus consensuel. Il s’agit de celui-là sur lequel tout le monde était d’accord. Précisément le refus du projet de modification de l’article 37 auquel le pouvoir de Blaise Compaoré s’est obstinément accroché, telle une moule sur un rocher.

En effet, envers et contre toute logique d’alternance, le gouvernement d’antan a soumis un projet de loi à l’Assemblée nationale aux fins d’octroyer un bail supplémentaire de quinze ans à Blaise Compaoré dont l’aiguille du compteur indiquait déjà vingt-sept ans de pouvoir.

Voici ce que prévoyait le projet de loi modificative : «Le Président du Faso est élu pour cinq ans au suffrage universel direct, égal et secret. Il est rééligible DEUX fois».

Les tenants de cet agenda contre la révision constitutionnelle ont largement atteint leur objectif, puisque les députés de la majorité présidentielle, qui avaient été internés la veille du 30 octobre, jour du vote du nouveau texte, ont dû quitter l’Hémicycle par portes et fenêtres face à la furie des insurgés.

La suite, on la connaît assez.

Actuellement, il y a un projet de nouvelle Constitution qui règle définitivement la question du mandat présidentiel. Il prévoit le renouvellement une seule fois du quinquennat et, en tout état de cause, aucun locataire ne peut totaliser plus de dix ans à Kosyam.

Ensuite le deuxième agenda. Lui, il ne se criait pas sur tous les toits et n’était pas la chose la mieux connue et encore moins la mieux partagée chez les adversaires de la modification rétrograde. En témoignent les hésitations du chef de file de l’Opposition, Zéphirin Diabré, à appeler ouvertement à la démission du président comme l’y pressaient certains manifestants.

Quel était cet agenda ? Il portait sur le départ de Blaise Compaoré du pouvoir. Lui aussi est acté puisque le 31 octobre 2014, après moult tentatives de reprise de la situation en main par des voies légales (retrait du fameux projet de loi, dissolution du gouvernement, instauration de l’état d’urgence et engagement du chef de l’Etat à remettre le pouvoir à la fin d’une période transitoire) et après un long moment de confusion au sommet de l’armée sur la vacance de pouvoir, « l’Enfant terrible de Ziniaré » a fini par quitter le palais de Kosyam pour un exil à Abidjan.

Un nouveau pouvoir démocratiquement élu a certes vu le jour au terme d’une transition tumultueuse, mais pour bien des Burkinabè, il y a comme une espèce de continuité puisque nombreux sont les dirigeants actuels qui ont au moins vingt-sept ans de pouvoir avec l’ancien président.

Quid du troisième agenda ? Pour le découvrir, il faut plonger dans le marigot du droit-de-l’hommisme. C’est-à-dire chez tous ceux-là qui espéraient trouver enfin des solutions aux nombreux contentieux politico-judiciaires accumulés sous Blaise Compaoré. Les plus emblématiques de ces dossiers étant, par ordre chronologique, celui de Thomas Sankara et celui de notre confrère Norbert Zongo.

Sur ce plan, si satisfaction il y a, elle serait en demi-teinte.

En effet l’un a été ouvert et l’autre rouvert, mais tous suivent, jusque-là, une procédure dont le rythme n’est pas du goût de l’opinion générale.

Le cas Thomas Sankara est toujours en butte à la question du test ADN pour d’abord déterminer de manière irréfragable qu’il s’agit bel et bien des restes du leader de la révolution d’août qui ont été exhumés de la tombe de Dagnoën.

Quant à celui du fondateur du journal « L’Indépendant », son sort se joue à Paris, où la justice doit se prononcer le 5 décembre prochain sur la demande d’extradition de François Compaoré, commanditaire présumé de l’assassinat du journaliste d’investigation.

Enfin le dernier, mais non des moindres des agendas. Il était porté par tous ceux qui voyaient dans le régime Compaoré l’origine de leur mal-être social. Constitués essentiellement de la plèbe urbaine qu’on rencontre dans toutes les grandes villes africaines, ces centaines de milliers de laissés pour compte et de crève-la-faim ont déferlé au centre-ville, la rage au cœur, l’écume aux lèvres, pour en découdre avec un pouvoir qui ne leur procurait ni pain ni mie.

Tout ce beau monde-là trouvait dans la chute du régime une solution, non moins fantasmée, aux nombreux problèmes sociaux qui les accablaient : cherté de la vie pour ceux qui avaient des revenus, et chômage pour les exclus du marché de l’emploi.

Concernant ce dernier agenda, avouons qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres, pour ne pas dire que la désillusion est grande.

Beaucoup estiment que les attentes sont intactes, voire accentuées.

Réalité ou simple perception ?

Quand on écoute les Burkinabè, on a l’impression que c’est pire qu’avant. Pourtant, il faut le reconnaître, le pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré abat de gros efforts pour résoudre les questions existentielles de base. C’est le cas, par exemple, de la mesure sur la gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans. Le cas également dans le domaine des projets structurants comme la réalisation d’infrastructures routières où dans celui de l’emploi des jeunes.

Certes, en seulement deux ans et demi d’exercice du pouvoir, on ne peut pas combler toutes les attentes sociales. Mais le pouvoir actuel doit savoir que du temps, c’est ce que le Burkina post insurrection ne va pas lui accorder pour le sortir de l’ornière. Il y a donc urgence. Elle est d’autant plus grande que la situation sécuritaire s’est subitement détériorée. Et c’est là un autre défi, si ce n’est pas le grand, qui attend une réponse aussi rapide que durable de la part du chef suprême des armées. Avant que les Burkinabè, en désespoir de cause, ne finissent par regretter le précédent régime.

Déjà, face à la récurrence des attaques terroristes, des voix s’élèvent de plus en plus pour une implication de Blaise Compaoré dans la lutte contre l’insécurité. Mais ça, c’est une autre histoire.

Alain Saint Robespierre

L’obseravteur Palaaga du 29 Octobre 2018