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Dans sa communication aux états généraux de la corruption, l’ancien ministre, Konimba Sidibé, a déclaré que dans l’inconscient du citoyen ordinaire, la corruption n’est pas considérée comme du vol et ses acteurs non plus comme des voleurs. Au contraire, a-t-il dit, au lieu de la reprobation, l’acte de corruption est accepté ou toléré par la société et tous cherchent à profiter de la rente de la corruption dès que l’occasion se présente. Les nouveaux riches de l’argent facile sont même considérés comme des héros et leur parcours pris comme une «success story». Dans ces conditions, la lutte contre ce fléau, qui sévit à l’état endémique dans un pays comme le Mali, n’est-elle pas un vain mot même si Konimba Sidibé nous donne des pistes de réflexion pour le combattre ?

Lors des États généraux sur la corruption qui se sont tenus au CICB du 25 au 28 novembre dernier, l’ancien ministre, Konimba Sidibé, a fait un brillant exposé sur les origines de la corruption au Mali et dégagé des pistes de solution pour mener une lutte efficace contre ce fléau.

Pour combattre un mal, encore faudrait-il le connaître en posant un diagnostic. Aussi, commencera-t-il par définir la corruption, dans son acceptation la plus large, comme étant «l’abus d’une fonction publique pour le profit personnel, ainsi que pour celui du parti, du groupe ethnique et de la classe sociale de ceux qui la pratiquent. Elle englobe le versement de pots-de-vin, la fraude, l’escroquerie, le clientélisme, le népotisme et le trafic d’influence».

Autrement dit, il s’agit de toutes sortes d’abus dans la gestion publique pour servir des intérêts privés au détriment de l’intérêt général.

A partir de ce constat, le conférencier a retenu cinq piliers importants qui soutendent la corruption au Mali.

Ces cinq piliers sont : la domination de l’Etat par les élites à la recherche de la rente de la corruption, la grande toile de réseau clientéliste tissé sur l’appareil d’Etat, l’instrumentalisation de l’Etat pour produire la rente de la corruption, la crise des valeurs sociales, la faiblesse des contre-pourvoies et de l’obligation de rendre compte de la gestion des affaires publiques.

S’agissant du premier point, Konimba Sidibé affirme que «l’alliance entre les élites pour servir leurs intérêts de groupe au détriment du reste de la société est le premier pilier de la corruption au Mali» Tout a commencé à l’indépendance en 1960.

L’élite, qui a hérité de l’appareil d’Etat au départ du colonisateur, a rapidement étendu son hégémonie sur tous les aspects de la vie économique et sociale.

La lutte de ces élites opposées à l’option socialiste a abouti au renversement du régime de la première République par un coup d’Etat militaire, le 19 novembre 1968. Dès lors, le Mali opta pour le libéralisme économique qui a été construit progressivement dans le cadre d’une alliance entre les dirigeants de l’Etat (civils et militaires) et les opérateurs économiques.

La connivence entre ces deux groupes a abouti à la marchandisation de l’Etat avec comme corollaire la faillite des sociétés et entreprises d’Etat. De surcroît l’intégration des élites de la société civile (dirigeants de syndicats, d’associations, d’ONG) dans l’alliance initiale a facilité cette généralisation progressive de la corruption dans la gestion des affaires publiques.

Sur le second point, Konimba Sidibé assure que la «grande toile de réseaux, et donc la gestion des ressources humaines qui lui sert de support, est le deuxième pilier de la corruption au Mali».

Selon lui, la gestion des ressources humaines du secteur public est un domaine privilégié d’exercice de la corruption en ce sens que le clientélisme se manifeste à tous les niveaux : recrutement, affectation, formation, gestion des carrières etc. Généralement la part du mérite reste limitée dans cette gestion basée plutôt sur d’autres considérations : relation parentales, amicales, politiques et pécuniaires.
Paradoxalement, l’avènement de la démocratie après la chute de la dictature, a renforcé le clientélisme politique au sein de l’Etat et dans la société : achat des votes, utilisation des agents et moyens de l’Etat pour gagner les élections, recrutements et promotions faits pour services rendus pendant les élections.

En plus de l’inégalité d’accès des citoyens aux postes de fonction publique, cette toile d’araignée est source d’inégalité d’accès des citoyens aux services publics.

La priorité étant donnée aux membres des réseaux, leurs protégés et ceux qui ont les moyens de payer des pots-de-vin. «En créant une situation extrêmement favorable au développement de la corruption, cette «crise» de l’Etat, et plus particulièrement celle de l’administration publique et de la justice, est l’un des piliers de la corruption et de la généralisation de celle-ci», a déclaré le conférenciers. Ce qui nous ramène au troisième pilier et la plus importante cause de ce fléau.

Il existe tout un dispositif (structure organisationnelle, méthode et procédures, contrôle et réglementation etc) pour permettre à l’Etat d’assumer efficacement des fonctions et éviter qu’un agent public ne puisse tirer des avantages personnels de sa position dans le processus de gestion des affaires publiques.

Ce dispositif comporte néanmoins de nombreuses faiblesses que des agents mal intentionnés mettent à profit pour servir des intérêts privés au détriment de l’intérêt général.

Par exemple, l’étendue du pouvoir discrétionnaires dont disposent les dirigeants de l’Etat à certains niveaux comme la nomination aux postes de responsabilité dans l’administration publique, dans l’armée et la justice, l’octroi d’exonérations douanières etc. Ces pratiques des réseaux clientélistes ont gravement miné l’autorité de l’Etat.

A telle enseigne qu’on parle de «crise» de l’Etat. Mais il s’agit plutôt d’une crise organisée par les élites qui en sont les principaux bénéficiaires tandis que les citoyens ordinaires se «débrouillent» pour profiter de la situation et acquérir des miettes de la rente.

Le quatrième pilier de la corruption porte sur «la crise des valeurs sociales» Sur ce chapitre, Konimba Sidibé affirme sans ambages que la corruption est acceptée, tolérée sinon intériorisée par la société malienne et que la crise des valeurs qui a permis cela fait partie des piliers de la corruption. Il part du postulat que les nouveaux riches de la corruption ont réussi à imposer l’argent roi, quelle que soit son origine, au sommet des valeurs sociales.

En raison de la redistribution d’une partie de la rente de la corruption dans tout le corps social (parents, amis, voisins de quartier, leaders de la société) ces nouveaux riches sont célébrés comme des héros et leur parcours est considéré comme une «success story»

Au lieu de la réprobation, tous cherchent à profiter de l’argent de la corruption. Il en a résulté, aux dires de l’ancien ministre, un recul sérieux des valeurs travail, effort, probité, amour de la patrie. La mentalité du gain facile s’est installée dans tout le pays.

Dans la conscience collective, l’argent de la corruption n’est pas considéré comme du vol et les acteurs de la corruption non plus comme des valeurs.

Enfin, cinquième pilier de la corruption au Mali, aux dires du ministre Konimba Sidibé, c’est «la faiblesse des contre-pouvoirs et de l’obligation de rendre compte des dirigeants».

Selon lui, l’obligation de rendre compte comporte deux dimensions : la diffusion de l’information sur les performances de la gestion publique, d’une part, et la sanction positive ou négative des dirigeants, d’autre part.

Or ce dispositif, a-t-il dit, fonctionne mal au Mali. C’est la pression des contre-pouvoirs (mass médias, organisations de la société civile et du privé) qui garantit le bon fonctionnement de ce dispositif. Cette pression est très faible au Mali, soit en raison de la faiblesse des capacités de ces organisations, soit que leurs responsables bénéficient d’une partie de la rente de la corruption, a conclu Konimba Sidibé.

Les cinq priorités de la lutte anti-corruption

Dans son intervention, l’ancien ministre Konimba Sidibé ne s’est pas contenté de décrire les causes profondes de la corruption. Il a aussi fait une ébauches de solutions pour, à défaut de juguler le fléau, le réduire à sa plus simple expression.

Pour lors, il a dégagé cinq priorités pour affaiblir les piliers de la démocratie au Mali. Ces priorités sont : desserrer la toile des réseaux clientélistes sur l’appareil d’Etat ; renforcer le contrôle externe indépendant de la gestion des affaires publiques et diffuser largement les rapports des institutions de contrôle ; reformer l’administration publique et la justice ; renforcer la pression de la société sur les dirigeants en faveur de la bonne gestion des affaires publiques ; affaiblir l’alliance des élites autour de la rente de la corruption.

Ainsi le chemin est tout indiqué pour marquer des progrès décisifs dans la lutte contre un mal qui sévit à l’état endémique. Car il ne suffit pas seulement d’organiser des états généraux sur la corruption dont les résolutions vont dormir dans les tiroirs. Parce que très souvent, le marque de volonté politique est avancé comme la principale, voire l’unique raison de l’échec de la lutte anti-corruption.

Pouvons-nous nous permettre de rater le coche au moment même où notre pays est considéré comme l’un des plus corrompus de la planète et où la corruption est considérée comme le troisième problème national après le chômage et la pauvreté ?

Mamadou Lamine Doumbia

04 décembre 2008