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bella2-4.jpgIdar a remporté une première et importante victoire. Reste une seconde manche

Idar avait conscience qu’il avait tourné une page de sa vie en fuyant son maître et en engageant par là même, un bras de fer avec ce dernier. Mais il ne se sentait pas très rassuré. Il était persuadé que Erzaghi avait le bras long et trouverait le moyen sinon de le ramener, du moins de lui causer de sérieux ennuis.

Lorsqu’après la vente de ses ânes, Idar rejoignit sa famille dans la capitale des Askia, la première chose à laquelle il s’attela fut de voir comment il pourrait obtenir une carte d’identité nationale. Comme nous nous étions étonnés de ce projet, le berger nous expliqua sa démarche d’une voix émue. « Je n’avais jamais possédé auparavant ce document, nous indiqua-t-il. Celui qui m’a conseillé de m’en procurer un m’avait dit qu’en le détenant, je devenais en même temps un citoyen malien. Cela a fait comme un flash dans mon esprit. J’avais à plusieurs reprises entendu le mot « Malien ». Mais pour moi, cela ne signifiait pas grand-chose. D’ailleurs, un jour que mon maître était de bonne humeur, je lui ai demandé ce que désignait la notion de « Mali ». Erzaghi a eu un petit rire ironique et il m’a dit que c’était la partie du pays occupée par les Bambaras. Il m’indiqua que la portion de territoire dans laquelle nous vivions s’appelait l’Azawad« .

Pour définir les relations que son maître avait vis-à-vis du concept de nationalité, Idar nous a raconté la visite qu’avaient faite un jour des gendarmes dans leur campement. Son maître s’était montré plein d’égard à leur endroit. Après le départ des hommes en uniforme, Erzaghi s’était adressé à son berger. « Tu as vu ces gens là ? Ce sont eux, les Maliens. Ils sont venus me demander de les aider à s’entendre avec les gens de l’Azawad« . Idar comprenait pourquoi son maître se donnait ainsi de l’importance.

L’esclavagiste voulait en réalité faire oublier un incident désagréable survenu lors de la visite. Il y avait parmi les gendarmes un homme qui parlait parfaitement le Tamacheq et qui s’était adressé de manière très brutale à Erzaghi. Idar avait été surpris de l’attitude qu’avait alors adoptée son maître. Au lieu de répondre du tac au tac à l’autre, il avait cherché à l’amadouer. « Toi et moi, nous sommes frères« , avait-il dit au gendarme qui l’avait interpellé sans ménagement.

Le berger était intrigué par cette manière de conduire qui tranchait avec l’arrogance habituelle de son maître. « Après le départ des gendarmes, je lui ai demandé pourquoi l’homme de tantôt lui avait mal parlé. Mon maître m’a répondu que l’insolent était un esclave maudit qui s’est allié aux Bambaras et qui à cause de cela ne verrait jamais le Paradis. Allah le punira dans l’au-delà, a-t-il prédit« .

L’absence d’émotion :

Pendant que les jours s’écoulaient sans problèmes particuliers pour Idar à Gao, les choses se gâtaient dans le hameau qu’il avait quitté. Mal surveillé, le troupeau enregistrait des pertes de bêtes et la demeure du maître n’était plus aussi bien entretenue qu’auparavant.

Erzaghi, qui avait besoin de ses esclaves en fuite, se mit à leur poursuite. Il passa d’abord au campement des beaux-parents de son berger et put y apprendre que le fuyard et les siens s’étaient rendus à Gao. Cette nouvelle fit entrer Erzaghi dans une violente colère. Il savait que désormais ramener ses esclaves chez lui allait être très compliqué.

Il était sûr que la vie à Gao ouvrirait les yeux à son berger et que celui-ci, une fois qu’il aurait goûté à la liberté d’action et de mouvement, rejoindrait les rangs des « maudits » du genre du gendarme qui lui avait rendu visite quelques années auparavant. Erzaghi nourrissait cependant l’espoir que les choses n’étaient pas totalement gâtées et s’empressa de joindre Gao où il retrouva assez rapidement Idar et Takawalat.

Le couple était installé dans une cabane de chaume, hâtivement édifiée dans le quartier de Château. Le maître voulut tout d’abord bluffer son ancien berger. D’une voix menaçante, il annonça à Idar que si ce dernier refusait de revenir sur le champ à Intakabart, la gendarmerie serait sollicitée pour l’y conduire. « Mais si tu acceptes de retourner avec moi sans informer personne, je ne te ferai pas d’ennui« , assura Erzaghi. Le maître fut surpris par l’absence d’émotion chez son ancien esclave. Ce dernier ne prit même pas la peine de lui répondre.

Erzaghi sentit que les choses s’étaient compliquées pour lui, ainsi qu’il l’avait craint. Il changea donc de langage. Abandonnant sa posture dominatrice, il fit à son interlocuteur une proposition qu’il pensait impossible à refuser. « Je te promets, s’engagea-t-il, de te faire rendre ton fils, Ahmed (celui-là qui avait été donné à ma nièce) si tu acceptes de retourner avec moi. En plus, j’interdirai à mes propres enfants de porter la main sur toi et sur ta progéniture pour le reste de ta vie et celle de tes enfants« .

En temps normal, Idar aurait certainement sauté sur cette proposition qui lui aurait permis de vivre de manière plus acceptable auprès de ses maîtres. Mais il avait été vigoureusement mis en garde par les membres de l’association Temedt, qui lui avaient conseillé de refuser tout compromis avec Erzaghi. Cette fois-ci, il répondit à son ancien maître et il le fit de manière plutôt violente. « Pour moi, assura-t-il, il n’est pas question de retourner là d’où je viens. Ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais. Tout ce que j’ai abandonné au hameau en partant – mes animaux et mes affaires -, je te le laisse sans le moindre regret. La seule chose qui me tient à cœur maintenant, c’est l’air de liberté que je suis entrain de respirer. Donc avec toi, c’est fini« .

La réponse était catégorique et elle aurait dû couper définitivement les ponts entre les deux hommes. Mais Erzaghi avait vraiment besoin que son serviteur revienne. Il fit donc une dernière proposition, celle qui à son avis était le maximum que pouvait attendre un esclave. Il jura d’affranchir Idar si ce dernier acceptait de repartir avec lui. « Tu resteras avec moi, indiqua Erzaghi, mais en qualité d’homme libre. Tu ne trouveras pas de meilleure solution que celle-ci« . Mais Idar était déjà au-delà de cette promesse qui pour lui constituait un pur bluff. Il prononça un nouveau « non« , ferme et définitif. Erzaghi se résolut alors à sortir de la case de son ancien esclave.

2000 francs, puis 5000 :

Pour sa part, Idar se rendit à la gendarmerie de Gao et y fit le compte-rendu de son entretien avec son maître. Le gendarme à qui il s’était adressé lui remit une convocation pour Erzaghi. Le berger se mit à la recherche de son ex maître, mais sans parvenir à le localiser. L’esclavagiste, qui s’était rendu compte qu’il pouvait être ennuyeux pour lui de rester à Gao, avait certainement repris le chemin de son hameau. Lieu où Idar ne pouvait se rendre sauf s’il avait envie de s’exposer à de dures représailles, voire à la confiscation de sa liberté malicieusement acquise.

Pendant deux semaines, notre berger tourna dans la ville avec l’espoir de croiser Erzaghi si jamais ce dernier s’avisait à revenir. Puis se rendant compte qu’il était inutile de miser sur une telle hypothèse, il retourna à la gendarmerie pour expliquer que ses recherches avaient été infructueuses. Là, il fut désagréablement surpris par la réponse que lui fit le gendarme. Au lieu de voir s’il y avait une possibilité de faire parvenir à Erzaghi sa convocation, le pandore verbalisa le pauvre berger et lui réclama le paiement de 2000 F.

Cela pour avoir traîné avec la convocation et n’être pas revenu rapidement rendre compte. A la gendarmerie, on informa le berger que Erzaghi était passé en compagnie du maire d’une localité voisine. Les deux hommes avaient fait part de leur intention de porter l’affaire en justice. Mais ils en avaient été dissuadés par les gendarmes. Ces derniers conseillèrent à Idar de rédiger une plainte. Mais lui firent savoir que le dépôt de celle-ci lui coûterait 5 000 F CFA. Argent dont ne disposait pas le berger.

Idar se rabattit sur les membres de Temedt à laquelle il venait d’adhérer. La coordination régionale de Gao de l’association écrivit pour lui une plainte et la lui fit déposer au parquet de la cité des Askia. Des tractions ont été entreprises et fin mars, Ahmed le fils de Idar, lui a été remis par la justice. Le 30 mars dernier, Idar s’est présenté en compagnie de ce fils au forum de Temedt qui se tenait à Gao du 29 au 31 mars pour raconter devant les délégués sa condition d’esclave à la merci d’un homme d’une autre époque.

Cependant la victoire du berger qui s’est construite sur son courage et sa ténacité n’est pas encore entière. La plainte déposée par lui et qui va être examinée par la justice réclame la libération des autres membres de sa famille (ses frères et sœurs) qui n’ont pu s’extraire des griffes de Erzaghi.

Idar reste optimiste quant à un dénouement heureux. Il a pu constater que des bonnes volontés se sont engagées sans réserve dans le combat contre les pratiques rétrogrades qui ont encore cours dans certaines parties de notre pays. Il a aussi pu vérifier que la justice lorsqu’elle est saisie sur ce phénomène sait trancher avec fermeté.

G. A. DICKO

L’Essor du 10 avril 2008.