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A force d’encaisser brimades et humiliations, Idar prit une décision extrême.

Très souvent, le mariage est synonyme de stabilisation et de sérénité. Mais tel ne fut pas le cas pour Idar. Quatre ans après l’union pratiquement arrangée entre Takawalat et lui, les conditions d’existence étaient devenues pratiquement insupportables pour l’esclave. Les charges qu’on lui imposait ne cessaient d’augmenter. Aux travaux qu’il devait effectuer pour le compte d’Erzaghi s’étaient ajoutés ceux qu’il accomplissait pour les familles des deux enfants de son maître, Acheih et Zeynoudine. Pour ne rien arranger, les jeunes gens faisaient preuve à l’égard d’Idar d’une arrogance au moins égale à celle de leur père.

Ce fut ainsi qu’un jour, Acheih se mit brusquement à donner des coups de bâtons à Idar sous prétexte que ce dernier avait égaré une partie de leur troupeau. Pour justifier les brimades qu’il infligeait à l’esclave, le jeune homme alla d’ailleurs plus loin dans ses allégations en accusant le berger d’avoir détourné les bêtes. Pendant ce temps Erzaghi était assis, impassible et faisant mine de ne prêter aucune attention à ce qui se passait.

L’humiliation imposée à l’homme à tout faire se prolongea pendant plus d’une heure, Idar encaissant sans discontinuer coups et injures avant que le maître ne fasse semblant de s’interposer entre les deux protagonistes. Idar avait les larmes aux yeux lorsqu’il nous rapportait cet épisode. « J’ai été frappé, dit-il d’une voix tremblante de colère, par un gamin qui est né entre mes mains. Je n’osais pas réagir parce que si je l’avais fait, son père serait intervenu pour me rosser sans pitié et sans que personne ne se permette de s’interposer entre nous« .

Après avoir poussé un profond soupir et hoché de manière significative la tête, Idar nous rapporta une autre anecdote symbolique du martyre qu’il subissait. Un soir, de retour des pâturages, il trouva que toutes les gourdes de son domicile étaient à sec. Or, le hameau où il se trouvait ne comportait aucune source d’approvisionnement et le berger avait si soif que sa voix en était devenue inaudible. On comprend donc pourquoi Idar piqua une violente colère contre ses frères et sa femme qui avaient négligé d’aller renouveler leur provision d’eau à la mare qui se trouvait à une dizaine de kilomètres du hameau.

Mais le courroux du berger n’avait pas été du tout du goût de Erzaghi et des enfants de celui-ci. Tous trois se sentirent offusqués par le fait qu’un esclave puisse se permettre d’élever la voix pour faire des reproches, ne serait-ce qu’à ses propres frères et à son épouse. « Tu ne manques pas de culot de te permettre de critiquer les autres, lui lancèrent presque en chœur Acheih et Zeynoudi, tu commences à t’oublier« . Idar était tellement irrité qu’il se refusa d’accepter cette observation.

Trois gifles : « Je leur ai répondu, se souvient-il, que je m’adressais à mes frères et à ma femme, non à quelqu’un d’autre. Je leur ai fait remarquer qu’en tant qu’aîné et qu’en tant qu’époux j’avais le droit de réprimander les miens. Et en terminant je leur ai demandé d’avoir un minimum de respect pour moi« . Lorsqu’Idar eut terminé cette mise au point, un silence stupéfait s’abattit sur le duo de petits maîtres. Visiblement ceux-ci ne s’attendaient pas à ce qu’un serviteur les contredise ainsi.

Acheih, le plus irascible des deux, ne parvint pas à se retenir. Il quitta la natte sur laquelle il était assis et se dirigea vers Idar, arrêté devant lui et se tenant en appui sur son bâton de berger. Sans crier gare, il le gifla violemment à trois reprises. « Je n’ai pas réagi dans un premier temps, se souvient Idar, mais comme il continuait à s’acharner sur moi malgré ma passivité, j’ai décidé de lui tourner dos pour me soustraire à ses coups« .

Cette retraite ne fut pas du tout du goût de Acheih qui visiblement ce jour avait décidé de passer ses nerfs sur l’esclave de son père. Il poursuivit donc Idar qui s’en allait et continua à le battre. Devant une telle obstination à l’humilier et à lui faire mal, Idar se révolta ouvertement pour la première fois de sa vie et porta un coup de bâton sur le postérieur de son jeune maître. Zeynoudine, le frère de Acheih, estima cette riposte inacceptable de la part d’un esclave. Il se saisit d’un pilon et porta avec plusieurs coups que Idar réussit à esquiver.

Une fois de plus, le berger ne se laissa pas faire. « J’ai dit à Zeynoudine d’une voix très sévère que s’il ne cessait pas de m’agresser ainsi, j’allais le tuer« . En regardant l’esclave dans les yeux, le jeune homme se rendit compte que son vis-à-vis n’hésiterait pas un seul instant à mettre à exécution sa menace. Il déposa donc le pilon. Depuis cet épisode, les jeunes gens cessèrent de s’attaquer physiquement à Idar.

De l’union entre Takawalat et Idar naquirent quatre garçons, le dernier ayant vu le jour tout récemment, le 27 février dernier à Gao. Mais le couple n’avait pas la libre disposition de sa progéniture. En 2007, le fils aîné de Idar âgé alors de 5 ans avait été donné à un autre membre de la famille de Erzaghi qui habitait à plusieurs kilomètres du hameau de Intakabart.

Devant les complaintes répétées de Idar et de sa femme, Erzaghi consentit à ramener le gosse et à le rendre à ses parents. Mais ce n’était que partie remise. La même année, le maître accompagné de Zeynabou Walet Assewatane une de ses nièces et non moins « propriétaire » de Takawalat s’étaient rendus ensemble au hameau de pâturage où se trouvaient Idar et les bêtes qu’il gardait. Le couple passa la nuit chez le berger.

Le matin avant leur départ, les « visiteurs » prirent Ahmed – un autre des fils du berger – en indiquant qu’à partir de ce jour le gosse entrait au service de sa nouvelle maîtresse à Tigherissen. « Notre opposition à ma femme et à moi ne servit absolument à rien. Car aux yeux de mes maîtres, il n’y avait rien de répréhensible à emmener leur petit esclave. Je demandai à Erzaghi si j’étais condamné à voir mes enfants m’être enlevés sans que je ne puisse dire mon avis. Le maître m’a rappelé brutalement qui j’étais. Il m’a conseillé de cesser de me lamenter continuellement sur le sort de mes enfants, car les maîtres ont le plein droit de les prendre pour les mettre à leur service« .


La crainte de représailles :

Pour le berger, ces propos méprisants constituaient l’humiliation de trop. Idar prit alors la décision de s’éloigner à jamais de Erzaghi, quelles que soient les conséquences. Avec sa femme il arrêta un plan de fuite. Trois jours avant la date fixée pour le départ, le berger s’en vint voir Acheih. Il lui fit part de son désir de faire voyager sa femme. Il expliqua que Takawalat devait rendre visite à ses parents installés près de Bara dans le cercle d’Ansongo. Acheih s’opposa à ce projet dans un premier temps. Puis finit par donner son accord après que Idar, qui devait accompagner son épouse, lui eut assuré que leur séjour n’excéderait pas vingt-quatre heures.

L’acceptation du voyage fut assortie d’une condition. Idar ne devait pas voyager avec son garçon le plus âgé qui était destiné à une autre parente de Erzaghi. Là encore, le berger sut ruser. Il supplia Acheih de laisser partir aussi le bambin qui, dit-il, n’avait jamais vu ses grands-parents maternels. Le destin servit les projets des fuyards. Le jour même de leur départ, Erzaghi et sa femme s’étaient violemment disputés si bien qu’aucun des deux ne s’était intéressé à ce que le couple d’esclaves emportait comme bagages.

Lorsque Takawalat et Idar arrivèrent chez les parents de la première, ceux-ci, qui avaient été mis au courant de leurs projets, les ont supplié de poursuivre leur chemin et de chercher refuge ailleurs. Ils craignaient les représailles que pourrait exercer sur eux Erzaghi. Les parents étaient si épouvantés à l’idée des problèmes qui pouvaient leur tomber dessus qu’ils n’acceptèrent même pas que leur fille pourtant presque à terme reste avec eux, en attendant de se trouver un point de chute plus sûr.

Idar fit donc cap sur Ansongo où lui et sa femme passèrent quatre nuits à réfléchir sur la destination à prendre. Leur choix se porta dans un premier temps sur le Niger, ensuite sur Gao. Idar mit aussi ce temps à profit pour chercher conseil auprès des connaissances qu’il avait dans la localité. Il espérait trouver quelqu’un qui lui indiquerait la meilleure décision à prendre pour échapper à Erzaghi.

Au cours de ses recherches, il entendit parler de l’association Temedt qui avait pour objectif de défendre les gens se trouvant dans les difficultés similaires à celles qu’il était entrain de vivre. L’interlocuteur qui l’avait renseigné lui conseilla aussi de porter plainte à la justice une fois qu’il arriverait à Gao.

Idar se jeta donc à l’eau. Il fit d’abord partir sa femme et ses enfants accompagnés de sa mère. Tous devaient se rendre auprès d’un de ses cousins à Gao. Le berger resta à Ansongo, le temps de vendre les deux ânes qu’il possédait. Puis il rallia à son tour la capitale des Askia.

(à suivre)

G. A. DICKO

L’Essor du 09 avril 2008.