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Idar, devenu adulte, n’acceptait pas sa triste condition. Mais ne voyait pas comment s’en soustraire

En 2006, l’Essor rapportait en trois parutions dans cette même rubrique l’affaire de Tamtchi, du nom de cette femme dont l’enfant lui avait été enlevé par un esclavagiste.
La mère ne s’était pas résignée à cette perte et elle avait patiemment préparé la récupération de son fils.

Elle réussit une audacieuse opération de rapt au nez et à la barbe de son maître et prit la fuite, emportant avec elle son fils. Ulcéré qu’une esclave ait eu l’audace de lui retirer ce qu’il estimait être son bien, le maître passa sa colère sur l’oncle de l’enfant. Il fit feu sur ce dernier qui succomba à sa blessure.

L’affaire est encore pendante devant la justice à compétence étendue de Ménaka et avant même qu’elle ne connaisse son épilogue, un autre cas est venu souligner un problème identique à celle qu’elle soulève. Cette fois, c’est le tribunal de première instance de Gao qui est saisi.

L’affaire Idar que nous nous proposons de vous relater a ceci de commun avec celle de Tamtchi qu’elle aborde la persistance dans notre pays de pratiques d’un autre âge, parfaitement illégales, mais que subissent encore certaines populations du Nord Mali.

Nous espérons très sincèrement que le cas Idar lorsqu’il sera tranché sera un avertissement clair envoyé à certains individus et qu’il connaîtra un dénouement conforme à l’esprit de notre Loi fondamentale qui dispose que tous les Maliens sont égaux en droits et en devoirs.

L’affaire Idar relate le dur combat qui a opposé un esclavagiste à l’une de ses victimes. Celle-ci a aspiré à la liberté et s’est démené comme un beau diable pour la recouvrer. Le nom de notre personnage principal est Idar Ag Ogazid. Il est né voilà 35 ans à Tin Hama dans le cercle d’Ansongo.

Son père et sa mère ont divorcé alors que lui-même et ses sept frères et sœurs (deux filles et cinq garçons) étaient encore très jeunes. Leur sœur aînée a été donnée en mariage à un certain Alitny qui habite actuellement Tigherissen un hameau de la commune rurale de Djebok.

Idar et ses frères que nous avons rencontrés à Gao le 30 mars dernier sont traités comme ses esclaves par Erzaghi Ag Baye, chef de la fraction Imididagane et également chef du hameau de Intakabart dans la commune de Anchawadj.

L’homme ne manquait pas une occasion de rappeler à ses serviteurs que leur mère lui avait toujours appartenu. Et qu’après la mort de la dame en 2000, il a hérité des enfants comme il aurait hérité d’un troupeau.


Sans rémunération :

Idar et ses frères et sœurs n’ont pas eu la chance de fréquenter l’école. C’est Erzaghi qui s’est chargé de leur éducation. Ou plus exactement qui s’est employé à leur mettre en tête le code de conduite qu’ils devaient respecter à son égard.

Il leur avait par exemple dit qu’ils n’avaient pas à se soucier des pratiques et des obligations religieuses. Tous leurs devoirs religieux étaient pris en charge par lui. Mais pas de manière désintéressée.

Ainsi, la dîme et les sacrifices religieux traditionnels comme le mouton de la fête de Tabaski étaient régulièrement prélevés par le maître sur les modestes possessions de Idar.

C’est-à-dire sur les quelques chèvres et brebis que notre homme avait obtenus en travaillant pour les autres pendant les moments où son maître lui accordait un peu de liberté.
Ce qui n’était pas fréquent. Car Idar était surchargé de corvées quotidiennes.

C’était lui qui devait abreuver le troupeau pendant que sa femme faisait le ménage dans la case du maître et que ses enfants s’occupaient de surveiller les veaux, les cabris et les agneaux.

« Nous avons toujours été au service de notre maître Erzaghi et de ses enfants. Et cela sans aucune forme de rémunération« , nous a-t-il raconté en essuyant des larmes qui lui coulaient sur les joues et en caressant la tête de son fils Ahmed qui a été le déclic pour lui de se libérer du joug de l’esclavage.

Le poids de la servitude devenait chaque jour plus lourd et une nuit, trois des frères de Idar réussirent à tromper la vigilance du maître pour prendre la clé des champs. Deux des fugitifs ont pris la destination du Niger et se sont installés dans une ville appelée Famallé. Le troisième, lui, est allé en Algérie.

Il faut savoir que la localité de Famallé est bien connue dans le milieu des asservis. Elle est considérée par tous ceux qui subissent encore le joug l’esclavage dans cette partie de notre pays comme la cité de la délivrance et de la liberté. Tous les fugitifs s’y rendent et s’y installent dans l’espoir de voir les choses changer dans leur bled et alors d’y revenir.

Pour les deux fugitifs, leur intégration leur fut facilitée à Famallé par le fait qu’un troisième frère de Idar s’y était établi de longue date. Ce dernier a donc accueilli ses deux parents qu’il a ensuite introduits auprès des ressortissants de la localité. Les fugitifs ont fini par fonder des foyers à Famallé et écartent toute idée de revenir pour le moment au Mali.

« Pourquoi devraient-ils le faire ? interroge Idar. Que trouveraient-ils ici si ce n’est les plus inhumaines conditions d’asservissement que nous vivons, mes frères, d’autres parents et moi. Mes trois frères ne sont jamais revenus me voir. Ils évitent même d’arriver à Ansongo par crainte de rencontrer Erzaghi« .

Pour appuyer ses dires sur la dureté de sa condition, Idar évoque un épisode récent qui montre que l’arbitraire subsiste toujours. « Voilà cinq mois, ma grande sœur qui se trouve à Djebock a vue sa petite fille âgée de trois ans lui être retirée par un des fils de Erzaghi. Sa famille reste impuissante à trouver une solution« .

Erzaghi était un maître sans scrupule. Mais pas sans intelligence. Il observait attentivement Idar et aux alentours de 1998, il s’aperçut que son serviteur devenait de plus en plus indocile. L’homme qui avait pris de la taille et de la carrure ne se rebellait pas ouvertement.

Mais il lui arrivait de se rebiffer quand les ordres étaient assenés sans ménagement et il n’acceptait plus passivement les violences physiques qui lui étaient infligés. Le maître modifia alors sa manière de se comporter vis à vis du rebelle.


Pas d’autre choix :

Il lui retira le très mince égard qu’il lui avait accordé tant qu’Idar s’était montré soumis et prêt à tout faire aussi bien en tant que berger que comme garçon de maison. Erzaghi, qui se méfiait désormais de son esclave, ne ratait plus aucune occasion pour humilier ce dernier.

A chaque fois que l’occasion se présentait, il rappelait à Idar que la condition d’esclavage dans laquelle ce dernier se trouvait est un fait de Dieu et qu’aucune autorité issue de l’homme ne pourrait le soustraire de là.

« Comment oses-tu penser faire autre chose que ce qu’ont fait tes pères et tes mères avant toi, lançait avec mépris le maître. Tu n’as d’autre choix que de m’obéir. Car même ton salut devant Dieu dépend de moi. La preuve, c’est que si je te tuais tout de suite, aucun ange ne me viendrait me demander des comptes pour mon acte. J’ai droit de te tuer si je le veux parce que je suis ton propriétaire« .

En atteignant l’âge adulte, Idar commençait à s’intéresser aux femmes. Sa première conquête s’appelait Takawalat et était, elle aussi, une esclave. Elle appartenait à un neveu de Erzaghi, un certain Attawaf Ag Assewetane. Dès que le maître apprit que son esclave vivait avec Takawalat il l’approcha pour lui demander d’épouser la jeune femme.

La réaction de l’homme fut sans équivoque. « J’ai refusé, nous expliqua-t-il. Non pas parce que je n’aimais pas Takawalat. Mais j’avais compris ce que mon maître avait dans la tête en me proposant cette union. Il cherchait avant tout à éviter que je me marie avec une femme libre. Dans ce cas là, il perdrait tout pouvoir sur ma descendance« .

Erzaghi passa outre la résistance de son esclave. Deux mois plus tard, Idar se vit offrir Takawalat une nuit comme épouse. Pourtant, il n’avait jamais été associé ni de près ni de loin à une quelconque démarche de mariage. L’homme voulut se révolter. Mais deux choses l’en dissuadèrent.

D’abord, ses sentiments pour Takawalat. Puis la certitude qu’il ne pourrait jamais prendre une autre femme si jamais le maître s’opposait à cette union. « J’ai laissé faire car de toutes les façons il n’y a pas d’autre choix possible pour moi« , avoua-t-il avec un profond soupir.

Le mariage fut ainsi consommé et trois enfants en naîtront. Comme nous le disions plus haut, ce fut l’un d’eux qui poussa son père à la contestation, puis à la révolte.

(à suivre)
G. A. DICKO

L’Essor du 08 avril 2008.