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La vie en société repose sur l’acceptation de certaines règles édictées par la communauté pour réduire au minimum les problèmes susceptibles d’en déranger le bon fonctionnement.

La famille, en reproduisant la société au niveau inférieur, est à son tour régie par des liens étroits de sang et de lait appelés globalement liens de famille. Celle de chez nous étant fondée sur le groupe et non sur l’individu comme c’est le cas en Occident, des mécanismes ont été prévus pour souder davantage cette collectivité et lui permettre de s’épanouir.

Parmi ces mécanismes prévus par la tradition, mécanismes qui sont aussi des sortes de convenances, il y a le droit d’aînesse qu’on peut définir comme l’ensemble des prérogatives reconnues à l’aîné en toutes choses et en toutes circonstances devant son cadet. Il s’agit d’une disposition qui a prévalu dans toutes les sociétés rurales du monde mais qui, peu à peu, a perdu du terrain suite à l’évolution de celles-ci vers l’individualisme.

Dans les sociétés féodales d’Ancien régime en France par exemple, la notion de droit d’aînesse avait un sens dans la mesure où elle permettait à l’aîné de se destiner au métier des armes alors que les cadets étaient dirigés sur l’église ou sur d’autres occupations comme les activités marchandes de la bourgeoisie. Mais progressivement, avec l’essor de la bourgeoisie et la suppression des ordres sociaux, le droit d’aînesse a perdu tout sens au profit de l’individualisme, qui prône la primauté de l’individu sur le groupe.

Dans nos sociétés, c’est un peu le contraire qui prévaut encore et où l’on constate que le droit d’aînesse a autant de force que le respect dû aux parents biologiques. Aussi dans nos sociétés anciennes, après les parents, viennent immédiatement les aînés qui attendent que ceux-ci s’éteignent pour prendre la relève. Si dans une famille, du fait de la polygamie, il y a plusieurs aînés, ceux-ci doivent se choisir une tête qui est généralement le membre le plus âgé du groupe.

L’aîné doit toujours donner l’exemple à son cadet et à celui-ci il est exigé respect et soumission au ci-devant puisqu’il est entendu qu’en cas d’absence des parents biologiques, c’est lui qui a la charge des cadets et même de l’ensemble de la famille.

En retour de ce respect, l’aîné, même s’il n’est pas encore à la barre, doit s’en montrer digne et ne pas trahir les espoirs placés en lui.
Il faut savoir qu’on est dans des sociétés sans écriture où l’expérience vécue sert de référence et de savoir et où le cadet a les yeux rivés sur l’aîné qui a plus vu et entendu que lui, et qui, de ce fait, est plus armé pour affronter les épreuves de la vie.

Ainsi perçu, le droit d’aînesse apparaît comme une habile manière de préparer l’adolescence ou l’adulte (cela dépend de son âge) à son rôle futur de chef de famille avec les responsabilités qu’un tel statut confère. Dans les familles bamanan, anciennement les aînés voyageaient peu, en tout cas n’allaient pas à l’aventure faire fortune, mais restaient auprès des vieux pour le règlement des affaires familiales.

C’était le rôle des cadets d’aller chercher l’argent à l’extérieur et de venir le mettre à la disposition du chef de famille et des aînés. Dans l’application correcte du principe du droit d’aînesse, le cadet ne doit pas prendre femme avant le grand frère, même s’il en a les moyens ; il doit d’abord travailler pour le mariage de son aîné.

Il en va de même dans les sociétés rurales pour la sœur aînée et la sœur cadette empêchée de se marier avant celle après laquelle elle vient. Cette situation crée parfois des blocages dans certains milieux particulièrement conservateurs parce que les décideurs à ce niveau sont arrêtés et ne veulent rien entendre.

Dans les milieux ruraux, le droit d’aînesse est systématiquement appliqué à tous les niveaux de la vie sociale. Ainsi, le cadet n’est pas autorisé à discuter une initiative à son aîné jugé plus mature que lui ; de même il n’a pas le droit de refuser d’aller accomplir ses commissions. Lorsque l’aîné est pauvre et ne dispose pas du nécessaire pour se marier, son puîné doit travailler dur pour réunir la dot de son épouse.

Dans ce même ordre d’idées ; il arrive, lorsque la parenté est utérine, que tout ce que possède le cadet revienne à l’aîné parce que la philosophie traditionnelle en la matière est que le cadet et ses richesses appartiennent à l’aîné. Mais, en contre-partie, l’aîné, lorsqu’il a les moyens, non seulement assure la protection de son cadet, mais en plus prend en charge certains de ses petits problèmes de vêtements et d’argent qui n’ont pas reçu de solution auprès des parents.

L’aîné, en tant que proche des parents, presque leur conseiller lorsqu’il est âgé, est constamment dans la compagnie de ceux-ci, mais plus près des pères que des mères. Dans la maladie, il est appelé à leur chevet et recueille leurs dernières volontés. En cas de décès du père, l’aîné de la famille lui succède si tous les oncles paternels ont disparu. A ce titre, il décide de ce qui adviendra de l’héritage paternel, mais de façon générale les aînés se montrent hostiles au partage de ce bien et préfèrent le garder comme fonds commun à tous les fils du père.

Le droit d’aînesse, en tant qu’autorisation reconnue à l’aîné de s’imposer à ses cadets, est appelé de plus en plus à évoluer vers la souplesse, vu l’orientation actuelle de nos sociétés axées maintenant sur la promotion individuelle au détriment de celle du groupe.

Facoh Donki Diarra

22 Aout 2008