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Dans nos sociétés antérieures à la pénétration coloniale, la seule autorité reconnue dans les campagnes était celle des chefs de village ou des chefs de territoire lorsque le lignage était grand et couvrait plusieurs villages. Mais qu’il s’agisse du chef de village ou du chef de territoire, on avait affaire à un pouvoir hérité et non élu qui se transmettait pratiquement de père en fils, de génération en génération.

Généralement, c’étaient les premiers occupants du sol qui exerçaient ce droit dont étaient exclus les hommes de caste et les étrangers, de même que les femmes même quand elles appartenaient aux familles fondatrices.

En fait d’autorité élue, dans le Soudan Niger, on ne connaît que le seul cas de Biton à Ségou aux 17e et 18e siècles et cette expérience ne fut plus renouvelée par la suite, ni sous les Ngolossi, les successeurs de Biton, ni sous les Toucouleurs, les tombeurs de ceux-ci.

L’élection chez nous (et presque partout en Afrique) est une nouveauté apportée par la colonisation de même que les structures administratives et les autorités élues qui les gèrent.

Dans beaucoup de nos formations politiques pré-coloniales, la division administrative ne fut pas nette et laissait entrevoir grossomodo des chefs-lieux de province, des gros villages et des villages ordinaires. Les autorités villageoises relevaient du droit traditionnel (coutume) alors que celles à la tête des provinces étaient choisies et gérées par le pouvoir central selon des critères définis par la seule cour du fama.

L’administration coloniale mit du temps à organiser des élections dans les colonies et il fallait attendre après 1945 pour la voir se décider à le faire. Les premières autorités élues furent les députés suivis peu après, sous la IVe République, par les maires et les conseillers municipaux, mais ceux-ci ne furent vraiment nombreux et influents qu’après l’adoption de la Loi d’autonomie Gaston Deferre de 1956.

L’embryon d’administration civile dont nous avons hérité de la colonisation française date de cette époque-là parce dans la période antérieure c’était une administration de type militaire qui était en place.

Les premiers conseillers municipaux, à l’image de feu Modibo Kéita, maire de Bamako dans les années 1950, furent des fonctionnaires compétents et consciencieux issus des partis politiques en lutte pour l’émancipation politique.

Jusqu’à l’indépendance en 1960, ces élus s’acquittèrent de leur tâche avec honneur et dignité ; en tout cas de nombreux témoignages se font en leur faveur en ce qui concerne la qualité des services rendus.

Sous la Ire République, les maires étaient des cadres de l’US-RDA au militantisme reconnu. L’idéologie officielle du parti était absolument tournée contre la corruption, l’absentéisme et les autres comportements négatifs.

De façon générale, l’atmosphère politique générale décourageait ceux-ci et les fonctionnaires qui se rendaient responsables de malversation par exemple se voyaient brutalement rappelés à l’ordre ou sévèrement sanctionnés. Très généralement, les agents de l’Etat se contentaient de leur salaire et évitaient de prendre des pourboires et de monnayer leurs services.

Toutefois dans les coins de brousse où les chefs d’arrondissement (sous-préfets maintenant) faisaient office d’officiers de police judiciaire, il y avait des abus et les citoyens, les ruraux, n’étaient pas toujours accueillis avec la courtoisie nécessaire. Il faut aussi rappeler que dans ce laps de temps, on a peu voté et la plupart des maires qui ont commencé dans les années 1956 sont restés en place jusqu’en 1968.

A partir de 1968, les maires et le personnel des mairies ont commencé à changer de comportement.

Ceux d’entre eux qui se montrèrent favorables aux militaires furent maintenus, mais tous les récalcitrants furent enlevés et remplacés par des gens nommés. Il en fut ainsi jusqu’à la période du parti unique constitutionnel où les individus qui n’avaient pas été élus ont rempli les fonctions de maire et ont fait du n’importe quoi dans les mairies.

Ces fonctionnaires de l’Etat, avec des salaires irrégulièrement payés et insuffisants, n’eurent de choix que de vendre et trafiquer des parcelles et des plantations qui ne relevaient pas toutes de leur ressort.

On semblait admettre que ce n’était que justice dans la mesure où tout le monde cherchait à s’enrichir et que les maires n’avaient d’opportunité que celle-là pour réussir. Leur impunité commença ainsi en l’absence de tout texte leur ménageant une quelconque immunité.

Ils se mirent donc à vendre pour le compte de la municipalité d’abord, pour leur propre compte ensuite. Dans le même temps est devenu payant tout ce qui sortait de la mairie : pièces d’état-civil, patentes, titres de propriété et autres actes administratifs.

Peu à peu, la mairie est devenue la foire et les maires des hommes d’affaires et des marchands ayant leurs géomètres et leurs techniciens des services de l’urbanisme.

Les événements de mars 1991 accentuèrent cette tendance avec la création des communes urbaines et des communes rurales venues au monde dans la précipitation et sans les moyens matériels et financiers de se prendre en charge et fonctionner correctement.

Dans les communes urbaines, les partis politiques ont envoyé dans les mairies leurs militants désœuvrés sans compétence réelle, dont on se demande ce qu’ils vont y faire, mais qui s’en tirent bien à en juger par leur train de vie.

Les trois quarts des mairies sont exténués par des problèmes de salaire du personnel, de locaux et même de fonctionnement.

Les maires ayant plus ou moins acheté les voix des citoyens pour se faire élire, n’hésitent plus à s’adonner à des activités répréhensibles comme le trafic des pièces d’état-civil, des parcelles, de même que la célébration illégale, mais à titre très onéreux, de mariage par procuration.

Depuis la IIe République, ils ont fini de vendre les parcelles autour de Bamako, mais certains font encore des pieds et des mains pour en vendre, quitte à aller dans le lit des cours d’eau ou sur le flanc des collines.

La fonction d’officier d’état-civil qui, jadis n’était pas loin d’être une tâche honorifique, est devenue au fils des ans et des régimes politiques, un poste à millions à partir duquel il est désormais possible de préparer son avenir et celui de la tribu descendue de soi.

Le problème, c’est que l’autorité politique est au courant de toutes ces magouilles, mais ne fait rien pour les arrêter.


Facoh Donki Diarra

20 Juin 2008