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Entretien avec Seydou Badian Kouyaté, ancien ministre du Président Modibo Kéita :«ATT doit être poursuivi pour haute trahison, il a pactisé avec les Islamistes pour rester au pouvoir»

A la faveur du 52e anniversaire de l’accession de notre pays à l’indépendance, votre journal préféré s’est entretenu en exclusivité avec l’un des compagnons du premier Président du Mali indépendant, Modibo Kéita. Il s’agit du Doyen Seydou Badian Kouyaté, ancien ministre, auteur de l’hymne national du Mali, écrivain émérite. Il évoque dans cette interview comment le Mali a accédé à l’indépendance, l’éclatement de la Fédération, les réalisations de l’US-RDA, le coup d’Etat de 1968 et ses conséquences. En outre, il accuse ATT d’avoir été de connivence avec les milieux islamistes et d’avoir posé des actes immoraux. Il plaide enfin pour qu’il soit traduit en justice pour haute trahison.

22 Septembre: Vous êtes l’un des acteurs de l’indépendance du Mali. Pouvez-vous nous rappeler dans quelles circonstances le Mali a arraché son accession à la souveraineté nationale et internationale?

Seydou Badian Kouyaté: Vous savez, le Mali et le Sénégal avaient formé la Fédération du Mali. Au départ, nous étions avec la Haute Volta et le Dahomey. Malheureusement, ces deux pays se sont retirés, sur les pressions de Félix Houphouët Boigny, qui ne voulait pas de Fédération, parce que la Côte d’Ivoire ne voulait pas devenir la vache à lait d’un ensemble quelconque. Nous sommes restés avec le Sénégal, mais déjà c’était très difficile, malgré toute notre bonne volonté. Nous avons tenu et accepté beaucoup de choses. Cela n’a pas marché parce que, pratiquement, la France n’en voulait pas.

Nous étions étiquetés communistes et nous n’étions pas en odeur de sainteté. Avec des tas de petits problèmes, la Fédération a fini par éclater en août 1960, alors que nous avions négocié pendant à peu près 6 mois avec le gouvernement français pour son indépendance. Celle-ci fut conclue finalement le 4 avril, devenu depuis la date anniversaire de l’indépendance du Sénégal. Quand on s’est séparés, nous n’avons pas accepté d’adopter le 4 avril. La Fédération a éclaté malgré nous. En définitive, nos camarades ont été pratiquement cantonnés la nuit du 19 au 20 août et sont rentrés à Bamako. Au départ, nous étions pour arracher l’indépendance.

Le Président Senghor a tenu à ce qu’on négocie calmement et pacifiquement. Comme je l’ai dit, nous, nous voulions coûte que coûte l’unité et l’indépendance. Nous avons tout accepté. Lors des négociations, il y a eu de nombreux heurts, mais les Français ont fini par comprendre que nous étions déterminés, malgré certains sages parmi nous. Ils ont fini par céder. L’éclatement de la Fédération a eu lieu le 20 août et nous sommes rentrés à Bamako. Modibo a fait un discours à Kidira, à la frontière. C’était pratiquement un discours de rupture avec la France.

Il a dit «le Mali sera indépendant sans aucun lien avec qui que ce soit. Les liens, on les établira et on les nouera après, quand on sera déterminés. Mais il n’est pas question d’a priori, nous ne sommes liés à personne». C’est dans ce cadre que le 22 Septembre a eu lieu. On l’a dit, le Mali est indépendant, sans aucun lien avec qui que ce soit.

J’étais à l’ONU quand la Fédération a éclaté. Le Sénégal y a envoyé une délégation, le Mali aussi. J’étais avec Ousmane Bah, Demba Diallo et Mamadou Aw. Quand on a vu que l’ONU ne pouvait pas nous réconcilier, je suis venu dire au Président et au Bureau politique que la réconciliation n’était pas possible et qu’il valait mieux carrément que nous renoncions. Puis je suis retourné à New York. Après ce voyage, il a été décidé de faire un Congrès, d’appeler au calme et d’aller carrément à l’indépendance.

Le Mali a accédé à l’indépendance avec l’US-RDA. Comment l’avez-vous gérée de 1960 à 1968?

De 1960 à 1968, nous nous sommes battus. Nous sommes efforcés de donner aux Maliens le sentiment qu’ils devaient être fiers d’eux-mêmes, fiers de leur pays et accepter certains sacrifices. Pour un pays, il n’y a rien de plus beau. Nous avions renoncé à l’argent et aux privilèges. Nous étions tous disposés à tout donner à notre pays, notre patrie. Nous avions tissé des liens d’amitié avec certains pays.

Le Général a envoyé André Malraux, qui était ministre d’Etat chargé de la Culture, porter une invitation au Président Modibo. Il était réticent à s’y rendre. Le Bureau politique lui a dit, non, il faut y aller. Politesse pour politesse, nos positions étaient connues et nous étions fermes. Modibo y a été et j’y suis allé avec lui. Il a eu un entretien très long, et très dur, avec le Général De Gaulle. Mais auparavant, c’est moi qui avais porté sa réponse. Après l’audience avec le Général, il m’a demandé: est-ce que vous avez vu le ministre Malraux. Je lui ai dit non. Il m’a dit ah, voyez-le ! Lorsque j’ai vu Malraux, il m’a dit «vous savez, Monsieur le Ministre, ce que je vous reproche, c’est que vous semblez avoir préféré l’Algérie à votre amitié avec la France. Vos liens avec l’Algérie constituent pour moi une aventure.

Avec la France, c’est un destin. Nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler, gardez cela à l’esprit.» Quand j’ai vu Modibo, je lui ai dit «je pense que nos relations avec l’Algérie sont pour quelque chose dans tout ça». Il m’a dit «je le sais». Mais nous avons continué nos liens avec l’Algérie, à l’époque l’Algérie de Ben Bella, qui était notre ami sincère. Ensuite, nous avons tissé des liens avec des pays socialistes de l’époque.

J’ai été envoyé en Chine avec la première délégation. Nos liens d’amitié étaient tous azimuts, mais nous étions fiers de nous-mêmes. Le Mali est un grand pays. Nous avions notre histoire, nous étions au service de l’honneur, de la dignité, du bonheur du peuple malien.

Concrètement, en termes de réalisations, quel est votre bilan?

De 1960 à 1968, nous avons élaboré un plan et nous tenions à industrialiser le Mali. Nous avons élaboré un tissu industriel. La COMATEX de Ségou est notre œuvre, la SONATAM à Baguineda aussi. Nous avons créé la SOCOMA, qui faisait du concentré de tomate et des fruits autochtones. Nous avons également mis en place l’usine de fabrication de sucre Sukala. Nous avons aussi fait une esquisse de cimenterie à Diamou. Mieux, nous avions une esquisse de programme de développement. Le Président Mao avait promis à Modibo Kéita une aciérie à Kita.

Il avait demandé qu’on élabore un plan d’urgence, que la Chine nous aiderait à réaliser. Concernant l’armée, la Chine nous a aidés à l’équiper. Nous avions une aviation. Nous avions des Mig, que la Chine nous avait achetés et les Soviétiques aussi ont aidé, avec un complément d’aviation et du matériel lourd. Sur le plan agricole, nous avons fait des aménagements hydro agricoles, de grandes plaines, de San à San Ouest. Nous avons fait Mopti Sud, les plaines de Tombouctou et de Koriomé.

Je n’ai plus tous les détails en tête. Ce qui est sûr, c’est que nous avons poussé et mis le Mali sur orbite. Sur le plan de l’éducation, c’est nous qui avons fait la réforme de 1962, avec le Plan quinquennal. Nous avons été félicités pour cela par le Directeur de l’UNESCO, lorsqu’il est venu à Bamako. Nous avions abandonné le système colonial et créé un modèle d’éducation conforme à notre volonté d’indépendance et de progrès.

Malgré toutes ces réalisations, comment expliquez-vous le coup d’Etat de 1968, que certains justifient par la mauvaise gestion de l’US-RDA?
Non, on n’a pas dit mauvaise gestion. On a plutôt parlé de la Milice. Mais, en réalité, l’impérialiste ne voulait pas du Mali.

Parce qu’il était un Etat affranchi, un Etat libre qui montrait le chemin à d’autres. Ils ne voulaient pas de nous et ils ne voudront jamais d’un Etat libre et indépendant. Je vois des gens qui gesticulent autour du Mali aujourd’hui. Mais c’est le même jeu. S’ils ont l’occasion de nous dominer, de faire du Mali ce qu’ils veulent, ils ne se gêneront pas.

Pouvez-vous nous parler un peu de la Milice?

Oui. Ils ont dit aux militaires, surtout aux soldats, qu’on allait les remplacer par des miliciens. Ils leur ont monté la tête. La milice, c’était des jeunes gens qu’on ne payait pas, des volontaires, des patriotes. Tu pouvais garer ton véhicule avec radio toute la nuit sans que rien ne soit volé. C’était des jeunes qui passaient la nuit à surveiller les villes.

Ils avaient mis un grand coup arrêt à l’insécurité. Mais les gens qui aiment nocer la nuit étaient dérangés. Alors, on a vu que c’était mal vu par certains. Le mal se propage très vite. Ils sont arrivés à monter très vite les troupes: ne vous en faites pas, Modibo va remplacer l’armée par la Milice. Les soldats qui tenaient à rester soldats y ont cru, pour le regretter après.

Vous voulez donc dire que le coup d’Etat a mis à mal la rampe de lancement que l’US – RDA avait construite pour le Mali?

C’est certain. Le coup d’Etat de 1968 a libéré l’argent. Il a livré le pays aux cadres. Et on en voit les conséquences aujourd’hui. De ce moment là jusqu’à aujourd’hui, tout a été pratiquement laissé à l’abandon. Chacun fait ce qu’il veut.

Est-ce à dire que, de 1968 à 1990 comme de 1991 à maintenant, c’est la même chose?

Pratiquement, c’est la même chose. On parle de gangrène, de corruption. Je l’ai dit et je le répète: Modibo a laissé 300 000 F maliens à sa mort et d’autres camarades ont laissé moins. Moi personnellement, j’ai laissé 80 000 F maliens à la Poste. C’est pourtant moi qui avais créé la BDM, mais je n’avais pas un sou dans cette banque. J’avais mon argent à la Poste. T

ous nos camarades étaient dans la même situation, à part ceux qui étaient commerçants avant, qui ont continué dans la légalité, certains ayant même démissionné. Avec l’argent nous avions fait la paix. L’argent, c’est l’argent et la politique, c’est la politique.

Est-ce que c’est cette situation qui explique pourquoi aujourd’hui, 52 ans après notre indépendance, nous sommes en voie d’être colonisé de nouveau par les Islamistes, et non par l’impérialiste?

Bien sûr. Qu’est-ce qu’on représente aujourd’hui? Certains dirigeants ont pactisé avec eux, dont ATT. ATT a voulu se servir des Islamistes pour rester au pouvoir. J’ai discuté avec des officiers. Ils m’ont que ATT ne voulait pas partir. Il nous bernait. Au mois de juin, on viendrait assister à la prestation de serment du nouveau Président, mais il ne comptait pas partir! Il a laissé la horde de Kadhafi pénétrer au Mali avec des armes. Il était le seul à l’avoir fait. Le Niger ne l’a pas fait, l’Algérie non plus, ni la Mauritanie.

Mais, lui, il l’a fait, et en plus, il leur a donné de l’argent. Malheureusement, son plan a été déjoué. Il s’est trouvé que ces gens avaient plus d’ambition que ce que lui leur prêtait. Il pensait se servir d’eux. Eux, ils se sont servis de tout le Mali. Voilà. C’est pour cela que je ne peux pas comprendre qu’on l’ait laissé partir. Tu étais le Chef suprême des Armées.

Où est l’Armée? Tu laisses les gens pénétrer chez nous avec des armes lourdes. Pourquoi? Essayez de quitter Dakar avec un pistolet. Si la douane ne te frappe pas à Bamako, c’est qu’on l’aura fait avant. Lui laisse passer des canons! Comment voulez-vous qu’on appelle cela? C’est inouï. Après 1968, la gangrène a commencé.

Vous chargez ATT. Est-ce à dire qu’il doit être poursuivi?

Sans aucun doute. Il doit être poursuivi pour haute trahison. Et il n’y pas que cela. Il doit être poursuivi aussi parce que je suis certain qu’il a été un prédateur. J’ai entendu le Capitaine dire, les premiers jours après le coup d’Etat, qu’il y avait eu des malversations. Il faudrait qu’on sache de quoi il s’agit. Et je sais qu’il a fait des choses immorales, malhonnêtes, qu’il doit payer. Où est notre armée? Nous, nous avions laissé une aviation. Nous avions laissé une armée organisée. Tout a été pratiquement liquidé.

Doyen, les 2/3 de notre pays sont occupés et les autorités de la transition peinent à trouver des solutions. Est-ce que vous avez une piste à proposer?
Il y a la CEDEAO. Je ne comprends pas ce qu’ils veulent. De la solidarité ou de la domination? Nous avons des armes à Conakry bloquées. Réellement, si c’est une structure de solidarité, qu’on libère nos armes. C’est le premier pas. Non, on les bloque. Qu’est-ce qu’ils veulent faire de nous?

Eux, ils veulent coûte que coûte nous libérer, il ne faut pas qu’on se libère nous-mêmes. Vous savez, il faut qu’ils fassent attention. Je ne parle pas au nom des Maliens, je parle en mon nom. Nous connaissons le passé et la situation de chacun. Les chefs d’Etat qui, aujourd’hui, crânent, je les connais. Et cela ne va pas se passer comme cela.

Je laisse quelque chose à la jeunesse malienne. Qu’elle se souvienne, après nous, des moments douloureux que nous vivons et de ceux qui sont en train de se moquer de nous.

Interview réalisée par Chahana Takiou et Youssouf Diallo

25 Septembre 2012