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En Afrique -comme partout ailleurs, du reste-, autant certains comportements, habitudes et pratiques traditionnels demeurent encore très tenaces dans les esprits, autant les effets du modernisme tendent de plus en plus à les “détrôner“, voire les faire disparaître.

Pourtant, s’il est vrai que tout phénomène comporte ses retombées bénéfiques et ses “revers de médaille“, le constat est autant avéré que sous nos cieux, bien des us et coutumes résistent encore opiniâtrement aux contraintes du temps et de l’espace, et font même fi de l’ingérence, voire de l’insistance du modernisme.

Entre le moderne et le traditionnel, le coeur balance

Dans maints secteurs sociaux, le traditionalisme le dispute encore au modernisme, et vice-versa. Et très souvent, ces deux aspects de la vie sociale se contestent ou se ravissent mutuellement la vedette. Bien des exemples sont assez illustratifs du cas, dans des domaines comme la santé et la justice, entre autres.

En fait, l’Africain -et l’être humain, en général- a beau croire à l’utilité et l’efficacité du médicament du “toubab” (la médecine moderne), il lui est difficile de s’empêcher de se fier à la thérapie traditionnelle. C’est ce qui le pousse le plus souvent, et à son corps défendant, à consulter un thérapeute ou un herbosiste traditionnel, pour toute affection physique, qu’elle soit simple ou grave. Et le plus souvent, c’est malgré lui qu’il se résoud, en dernier ressort, à faire appel à la compétence et au diagnostic du médecin moderne. Et cela, lorsque son cas a déjà dépassé les bornes du savoir traditionnel.

Mais il est à constater aussi que de la même manière, l’inverse se produit : certaines affections physiques, mentales, psychologiques et psychiques (les cas les plus courants) dépassent le cadre du savoir moderne. Aussi se voit-on contraint de faire recours à la compétence du savoir traditionnel. Ainsi, même sur le plan de la santé mentale, psychique ou psychologique, l’Africain occorde plus de confiance au traitement traditionnel qu’aux services psychiatriques modernes. C’est que sous nos cieux, ces services sont aussi mal connus des populations qu’ils ne sont pas bien dotés et développés, comme en Europe par exemple.

Dès lors, l’on comprend mieux que chez nous, herboristes, marabouts, féticheurs (et même des charlatans) tiennent lieu de “psychanalistes“, sinon de directeurs de conscience de leurs patients.

Des patients qui, de par leur naïveté ou leur excès de confiance, sont souvent victimes d’une catégorie de “psys” sans état d’âme, qui n’hésitent guère à les exploiter “jusqu’à la moelle”, souvent même à les asservir par des procédés dits mystiques.

Aussi, il arrive que des femmes (les clientes les plus ferventes, dans le domaine) soient littéralement (c’est le mot) ravies à leurs maris légitimes par des wakeurs (envouteurs) sans scrupules. Il est vrai que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Tout comme tout naïf supporte les dépenses de celui… qui le “goûte”. C’est que des siècles de croyance, de mythe et même de superstition ont créé un lien aussi solide qu’indéfinissable entre l’homme (et l’Africain, en particulier), la médecine traditionnelle et tout ce qui s’y rapporte.

C’est d’ailleurs ce qui justifie l’antagonisme latent, et souvent féroce, qui, jadis, avait opposé (et oppose encore) les médecins modernes (professeurs, docteurs, et autres agents de la santé) aux thérapeutes et autres herboristes traditionnels. Cette “incompatibilité” de vue sur les soins à appliquer persiste toujours, bien que de façon sporadique, et bien que les deux camps aient fini par constater que leurs rôles et fonctions sont tout simplement complémentaires, et que dans beaucoup de cas, le traditionnel ne gêne en rien le moderne.

En fait, la seule pomme de discorde entre ces deux catégories de “disciples d’Hypocrate” pourrait résider dans la posologie d’un traitement et la façon de l’appliquer.

Deux poids et deux mesures

Le domaine de la justice n’échappe pas non plus à ce tiraillement de “paternité” qui existe entre le moderne et le traditionnel. Aussi, dans nos villages, et même dans nos villes, les populations demeurent encore fortement attachées aux canaux traditionnels de la recherche de la vérité judiciaire. Ce qui amène le citoyen à se passer très souvent des tribunaux, lorsqu’il s’agit d’identifier le ou les auteurs d’un quelconque délit: escroquerie, vol, assassinat…

Au nombre de ces moyens traditionnels d’établissement de la vérité et de désignation du ou des coupables, l’on peut citer la pratique du “pilon magique”. Tout comme l’on peut évoquer les métodes d’adoration (rites, offrandes…) initiées à l’endroit des esprits supposés protecteurs du village, ainsi que les “consultations” chez les géomanciens et autres jeteurs de cauris.

Du point de vue des “porteurs de robes“ (juges, magistrats, avocats…), de tels procédés de recherche de la vérité souffrent généralement de beaucoup d’insuffisances, puisque conformément à la règle de droit judiciaire, les preuves et autres éléments indispensables pour établir la culpabilité du prévenu font le lus souvent défaut. C’est pourquoi, au niveau des tribunaux, cette vérité étabie à partir de procédés magiques ou mystiques sont considérés comme des mensonges grossiers et des élucubrations grotesques soigneusement arrangés contre un “coupable“ désigné à l’avance.

Est-ce à dire donc que que la justice traditionnelle est très souvent à la merci du subjectivisme, et que celle moderne n’obéit qu’à l’objectivisme?

Toujours est-il que dans l’un ou l’autre cas, l’accusé peut être victime de la partialité de ceux qui sont appelés à le juger, tant il est vrai que ces derniers, en tant qu’humains, peuvent ête sujets …à cette même partialité.


Le “pilon magique“

Dans maints systèmes de jugement, l’absence de preuves concrètes a mené bien des innocents à “l’échafaud”, et bien des coupables… vers la liberté. Le cas se rencontre aussi dans le système de jugement moderne, bien qu’il soit plus fréquent dans celui dit traditionnel. Pour preuve, rappelons le cas d’un certain Sékou Keïta, acusé dans une affaire de vol perpétré dans un magasin agricole d’une Association Villageoise (AV).

Les faits remontent à ….1998 et se sont déroulés à Kadiola, un village du ressort judiciaire de Dioïla. Une nuit, un maître coranique du nom de Souleymane Traoré aurait aperçu Sékou Keïta aux alentours d’un magasin, près d’un champ de mil non encore récolté, en possession d’un lot de 125 bidons contenant du poison pour les champs.

Tout de suite, Souleymane suspecta Sékou et s’en alla immédiatement informer le magasinier de l’Association Villageoise, un certain Niènèn Sacko.

Ce dernier se rendit illico sur les lieux, mais ne constata aucune trace de vol, puisque la porte du magasin supposé contenir ledit poison pour champs était hermétiquement verrouillé. Pourtant, cinq jours plus tard, à la faveur d’un contrôle de routine, le vol des 125 bidons fut constaté. Pire, une grande ouverture avait été pratiquée sur un mur du magasin, à travers lequel une personne pouvait facilement passer.

Tout le village fut alors réuni, et l’on se relaya l’information, plutôt l’avertissemnt: le ou les voleurs devront se déclarer, sinon on fera appel aux services… du “pilon magique“ pour les démasquer. Mais personne ne leva le petit doigt pour s’accuser en public, et pour cause.

Rappelons, en passant que ledit “pilon” est plutôt un bout de bâton “fureteur” et envouté, porté, du moins trimballé, par deux gaillards, et qui a pour mission de s’abattre sur le ou les coupables du vol.

Alors, le pilon envouté, dont les services ont coûté 100 000FCFA à l’Association Villageoise, désigna Sékou Keïta comme étant le voleur. Mais ce dernier nia catégoriquement, jurant tous ses grand dieux et clamant haut et fort son innocence.

Pire, il saisit aussitôt le Tribunal de Première Instance qui… le blanchit de l’accusation portée contre lui. Et le jugement du Tribunal sera confirmé à la Cour d’assises, en son audience du 3 Janvier 2002. En réalité, aucune preuve palpable n’était venue établir ladite culpabilité de celui que le bâton envouté avait pourtant formellement pointé “du doigt”. L’affaire s’est ainsi corsée.


Où se cache alors la vérité?

Ce fait cité n’en est qu’un parmi tant d’autres sous nos cieux, où le mystérieux le dispute au réel, dans l’établissement de la véracité des preuves. Aussi, se demande-t-on encore dans le village: Sékou Keïta était-il innocent ou coupable?…

Toujours est-il qu’autant il s’était senti publiquement humilié par cette accusation, autant les villageois sont restés mécontents du verdict du juge du TPI en faveur de “leur” coupable. Et l’on se souvient qu’à l’époque, le Procureur, dans son réquisitoire, avait requis le doute quant à la culpabilité de Sékou Keïta, en parlant de “mensonges“ et de “montages grotesques” contre l’accusé, “en l’absence de toute preuve palpable”.

Toutes choses qui remettent en selle une justice à deux vitesses, voire de poids et deux mesures, que subit encore notre société. Mais s’il est vrai que la justice dite traditionnelle a existé et existe encore sous nos cieux, il est encore plus vrai que c’est la justice dite moderne qui est reconnue par les justiciables, puisque c’est elle qui les régit.

Et pour cause : autant la justice traditionnelle se contente de procédés mystiques pour confondre et punir le coupable, autant la moderne fonde ses jugement et verdict sur des preuves réelles, concrètes, palpables, irréfutables.

Oumar DIAWARA

07 Mai 2008