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L’initiative du Forum national sur l’éducation est salutaire et courageuse. Elle intervient à un moment où la situation est vraiment critique, mais mieux vaut tard que jamais. L’école malienne est moribonde depuis plusieurs années.

L’école ne remplit plus sa fonction d’éducation. Cela n’est plus un secret pour personne. Le cauchemar dure depuis trop longtemps. Face à cette crise, en tant qu’éducateur et Malien, je ne peux rester indifférent à cette descente aux enfers de nos établissements scolaires et universitaires. La situation m’impose naturellement d’intervenir et d’apporter ma modeste contribution. Pur et digne produit issu de l’école publique, je ne peux la regarder mourir en face, sans la secourir. Cela me paraîtrait tout simplement irresponsable de ma part.

« Nambara kouma tulo len do kin ta la » la parole mensongère est belle à entendre mais dépourvue de sincérité. Finalement, elle ne parvient guère à résoudre le problème posé. La vérité est dure à entendre, mais je me dois d’être sincère. On a trop tourné autour du pot. L’occasion est donc venue de mettre le pied dans le plat. Dire que la situation date d’aujourd’hui ou est le fait d’un seul régime, c’est entrer dans une polémique sans fin. Chaque régime à sa part de responsabilité à des degrés différents.

De 1968 à nos jours, chacun a essayé d’apporter sa touche d’amélioration avec ses forces et ses faiblesses. Mais hélas, de maladresse en maladresse, nous voici donc au fond du gouffre. Trop d’élèves sont en échec scolaire. Le niveau baisse d’année en année. Une grande partie de nos étudiants ne parvient plus à atteindre le niveau requis dans les pays étrangers. Ils reviennent au pays, bredouilles, sans diplôme. Le système éducatif malien n’est plus compétitif. Il s’agit donc actuellement de trouver des solutions pour sortir l’école malienne de l’agonie.

Nous sommes tous responsables de cette tragédie, c’est-à-dire la mort de l’école publique, de manière directe ou indirecte. Qu’on le veuille ou non, c’est l’avenir de chacun qui est en jeu : celui de nos cadets, de nos enfants et du Mali tout entier qui est atteint et gravement menacé. L’éducation des enfants est devenue un vrai business. Nous assistons à la création anarchique des écoles privées aux coûts exorbitants. Elles prolifèrent sur toute l’étendue de la nation.

Ce commerce et l’enseignement dispensé entre ses murs ne profitent qu’aux seuls riches et à leurs enfants. Ce phénomène compromet de jour en jour l’égalité des chances. A ce rythme, le fils d’enseignant deviendra enseignant, celui du ministre, ministre ainsi de suite… Si nous ne faisons pas attention, demain, chacun de nous sera appelé à mettre la main à sa poche pour monnayer le savoir dispensé à sa progéniture. Quelle injustice !

Par ailleurs, l’école publique, quant à elle, s’érige en école des pauvres. Elle a tout le mal du monde à remplir sa mission. Elle est incessamment malade du sureffectif, malade du manque d’enseignants qualifiés. C’est une vraie catastrophe. De la rentrée scolaire au début de l’hivernage, tout le monde se demande quelle sera la couleur de l’année scolaire : blanche ou noire.

« Do bè Gna la, bélébéléba bé Gna thèlakaw la »

Les grèves se multiplient à longueur d’année : si ce ne sont pas les élèves, ce sont les enseignants. La corruption s’est taillée une place dans les cours d’établissement. La profondeur de la crise est telle, que les élèves ne respectent plus leurs professeurs.

L’Etat, de son côté, dans toute son impuissance, fait semblant de respecter et d’appliquer les conventions des droits de l’enfant pour se donner bonne conscience. C’est finalement du « daga bon dala », c’est-à-dire construire des écoles flambant neuves où les élèves n’étudient qu’à mi-temps, où les professeurs n’ont ni les moyens de donner des cours faute de matériel, ni les salaires suffisants pour vivre décemment.

Pendant ce temps, certains politiciens tapis dans l’ombre, manipulent des élèves crédules, pour remuer encore plus le couteau dans la plaie. Voilà malheureusement aujourd’hui le triste sort réservé à l’école malienne. C’est honteux et scandaleux pour ce beau pays qu’est le Mali !

J’ai donc envie de dire : aujourd’hui, nous sommes face à une tragédie, qu’on l’admette ou pas. Ce débat ne doit pas être que celui des seuls professionnels. Il dépasse largement ce cadre.

A tous : An ka wili

Dans un pays en voie de développement comme le nôtre, la mort de l’école publique est notre mort programmée à tous. Cela veut dire encore plus d’ignorants, encore plus d’analphabètes, encore plus de retard dans un monde en perpétuelle évolution. Nos enfants, c’est notre avenir. Car sans une école performante, jamais nous ne parviendrons à lutter, encore moins à éradiquer la pauvreté galopante.

Aux élèves : Demisseniya tè mogo tignè

L’école est un lieu d’apprentissage et de transfert des compétences. Elle reste votre seule issue pour arriver à construire votre avenir et celui de votre pays. L’école n’est pas le lieu de formation d’apprentis politiciens, il existe d’autres lieux pour ça. Persister dans les grèves perpétuelles n’est pas une solution. Les débats sont plus constructifs. Les camarades qui veulent vous guider dans cette logique sont vos pires ennemis.

A l’Etat : I wassa do

Le droit à l’éducation est un droit fondamental pour tous. Pourquoi l’éducation, qui doit être un droit pour tous les enfants, devient-elle un sacrifice pour les parents ? Pourquoi la profession d’enseignant est-elle reléguée au rang de parent pauvre ? L’éducation, base de tout développement, ne mérite t-elle pas d’avoir un budget conséquent ? Pourquoi l’enseignement de nos valeurs et de nos cultures locales tient-il si peu de place dans les programmes scolaires ? Pourquoi la formation des enseignants pose-t-elle problème ? Pourquoi ne pas envisager la création de structures de formation par alternance ou continue pour les maîtres d’écoles ?

Dans les années 1980, l’introduction de la ruralisation dans les programmes scolaires était une excellente idée. Elle permettait aux élèves de renouer avec les travaux manuels. Ne faudrait-il pas donner de la place à l’enseignement de l’art et des langues pour que les élèves se sentent concernés et fiers d’eux-mêmes. L’école de la sagesse des parents qui nous enseignait des contes et légendes disparaît. Ne vaut-il pas la peine de l’implanter de temps en temps dans la cour des établissements scolaires. Cette école si riche de ses conseils…

Pour des enfants confrontés à l’échec scolaire ne faudrait-il pas mettre en place des études dirigées par les aînés au cœur des quartiers ? Face aux manques de matériels didactiques le ministère de l’Education nationale ne doit-elle pas créer des bibliothèques, des salles informatiques avec mise en réseaux de son programme éducatif sur Internet pour les endroits isolés.

Une école de la deuxième chance devrait s’ouvrir pour ceux qui ont échoué dans leur jeunesse ou qui n’ont pas pu aller à l’école assez longtemps. Voilà quelques idées en vrac qui pourraient être d’excellentes pistes de réflexion pour sauver l’école malienne…

Aux élus : A yaw djo yorofa

Je suis prêt à échanger avec vous, à partager ma modeste expérience acquise en France. Ici, vos homologues s’attaquent à ce fléau au cœur de leur quartier et de leur commune. Dans chaque ville existent des services pour l’enfance et la jeunesse. Ils prennent efficacement en mains la destinée des enfants, adolescents et les jeunes de leurs communes. Leur échec scolaire fait l’objet de projets et d’actions concrètes. Alors réfléchissez dorénavant aux solutions qui s’imposent !

Aux enseignants : Ko do touma séra

Le moment est venu pour vous d’être réhabilités dans vos fonctions. Il faut être irréprochable, la nation attend tout de vous. Car tous les grands hommes, qui ont laissé leur empreinte à l’humanité, sont passés par les bancs d’école, entre vos mains. Enfin, veillons tous ensemble à ce que l’école ne soit plus jamais piétinée par qui que ce soit car il est grand temps de relever le défi et d’envisager l’avenir avec sérénité !
J’en suis sûr, le pays ne manque pas de cerveaux, mais faut-il rappeler cet adage bien connu chez nous « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ».

Aboubacar Eros Sissoko

(éducateur spécialisé en banlieue parisienne)

16 Septembre 2008