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Une nouvelle médiation africaine va tenter de résoudre la crise politique qui a déjà fait près de 200 morts, selon les Nations unies.

De notre envoyé spécial à Abidjan

Abidjan a commencé l’année dans un silence inquiétant. Dimanche est normalement ici un jour très animé, où les Ivoiriens font leurs courses pour la semaine. Or, ce week-end, les rues de la capitale étaient pratiquement désertes, car les gens avaient préféré ne pas sortir de chez eux.

Dans le quartier de Cocody, on circulait avec une facilité déconcertante. Pas le moindre «patriote» (jeune militant pro-Gbagbo) n’était présent aux barrages qui avaient été dressés la semaine dernière à l’appel du «général de la rue» Charles Blé Goudé, pour faire obstacle à la marche des partisans d’Alassane Ouattara vers le siège de la RTI (radio télévision ivoirienne).

Constitués de cabines téléphoniques renversées et de matériel de construction volé sur les chantiers, ces barrages se traversaient comme de simples chicanes. En passant devant un ensemble de HLM pouilleux, dont le nom officiel est la «Cité rouge», notre chauffeur nous glisse : «Voici la cité des gâteurs.» Ici, «gâter» signifie piller ou détruire. La masse des bataillons de «patriotes» est faite de jeunes chômeurs, que Blé Goudé peut activer à sa guise pour les transformer en militants politiques, soit en leur donnant un peu d’argent, soit en les incitant à se servir sur le tas. Ce sont eux qui s’étaient livrés à la chasse aux Français en 2004, après que Jacques Chirac eut ordonné la destruction de l’aviation ivoirienne, que Laurent Gbagbo avait envoyée bombarder le camp militaire français de Bouaké (9 soldats français tués).

«N’est-ce pas le calme avant la tempête ?», se demandait une jeune Ivoirienne, médecin, tout juste revenue de Paris, et peu réceptive à l’affiche publicitaire géante de la Vache-qui-rit, plantée au bord de la voie rapide longeant la lagune, invitant les Ivoiriens à «faire le plein de calcium et de bonne humeur». «Tout le monde a peur ; tout le monde attend prudemment : voici pourquoi Abidjan ressemble à une ville morte. C’est très triste parce que les Ivoiriens s’entendent parfaitement entre eux, au-delà des ethnies et des confessions. Le peuple, qui ne veut pas de la guerre, est l’otage des politiciens. Je ne comprends pas pourquoi Gbagbo, qui a été battu aux élections, mais avec un score très honorable, ne se retire pas dans la dignité !»

Vergès et Dumas en duo

Blé Goudé avait annoncé une marche pacifique le long de la lagune pour le dimanche matin à 10 heures. Instructions de Gbagbo, désireux de ne pas mettre de l’huile sur le feu ? Manque de financement pour mobiliser les «patriotes» ? Toujours est-il qu’il n’y eut dimanche pas la moindre marche populaire à Abidjan.

Il est vrai que Laurent Gbagbo n’est pas autant aux abois qu’on pourrait le croire de Paris. La Cédéao (Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest) a fait savoir que son option de déloger de force l’ancien président n’était pas d’actualité. Ce lundi, trois de ses chefs d’État reviendront à Abidjan s’entretenir avec Gbagbo. Jeudi dernier, cette première médiation africaine s’était terminée par un jovial déjeuner à la présidence. Signe que Gbagbo a repris confiance en lui, le couvre-feu a été annulé et les chaînes de télévision internationales comme France 24 sont à nouveau reçues en Côte d’Ivoire.

C’est dans le calme que l’ancien président joue désormais la montre, un exercice où il s’est toujours montré virtuose.

Dimanche, en début d’après-midi, un conseiller en communication de la présidence débarqua au Novotel, où résident la plupart des correspondants étrangers, pour y annoncer une conférence de presse donnée par Maîtres Vergès et Dumas, les deux nouveaux «poids lourds» français que Gbagbo a recrutés pour assurer sa défense médiatique. Très à l’aise, ce conseiller ivoirien assurait qu’il était hors de question que Gbagbo, «président légitime», songe à négocier son départ.

L’ancien président compte seulement proposer la création d’une «commission internationale», chargée d’examiner ses griefs : les fraudes électorales qui auraient été commises dans le nord du pays, où la popularité de Ouattara a toujours été écrasante, ainsi que l’absence de validation par le Conseil constitutionnel des résultats proclamés par la Commission électorale, après le deuxième tour de l’élection présidentielle du 28 novembre. L’Union européenne serait invitée à participer à cette commission d’arbitrage.

Maniant une rhétorique désormais bien huilée, le conseiller concluait : «Il faut que vous compreniez que le temps est révolu où c’était Paris qui nommait les chefs d’État en Afrique !»

Le Figaro

03 Janvier 2011