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Ils sont jeunes pour la plupart, débordant de vie et de dynamisme. Mais ils ont décidé de tourner le dos au pays qui les a vu naître. Par centaine, et jour après jour, ils prennent la mer, sur des embarcations de fortune, pour un eldorado hypothétique. S’ils ne savent pas vraiment où ils vont, ils ne sont pas moins décidés à mettre entre parenthèses, du moins provisoirement, la terre qu’ils désertent ainsi, le pays qu’ils laissent derrière eux.

Pour une odyssée aussi osée, aussi pleine de risques, ils sont prêts à tout. Prêts à tout gager pour réunir les sommes d’argent nécessaires, sachant cependant que la traversée est semée de passeurs véreux, sans foi ni loi.

Prêts à tout oser pour parvenir à leurs fins, conscients cependant qu’ils jouent gros dans cette aventure plus qu’ambiguë, grosse de tous les dangers. Prêts à tout risquer, avertis qu’ils sont qu’ils ont la mort pour compagne, dans cet exil volontaire qui pourrait tourner à tout instant en un exil sans retour.

La tragédie de jeunes Africains sur les océans qui, du reste, deviennent la dernière demeure de plus d’un, nous paraît suffisamment grave pour que les plus hautes instances politiques de notre continent sortent enfin de leur expectative, cessent de dormir du sommeil du juste.

Face à quoi, le silence et l’apathie de l’Union africaine, par exemple, doivent-ils être compris comme un aveu d’impuissance, une absence de vision, un manque d’intérêt, une manière de nous convaincre définitivement que l’Afrique ne sait plus qu’organiser des sommets de chefs d’Etat qui ne débouchent sur rien, ou ne sait plus que pondre des tonnes de recommandations et de résolutions qui n’engagent personne ?

L’habitude s’est installée de ne focaliser que sur ce que ces jeunes Africains vont chercher sur la terre des autres. La réflexion s‘est bloquée sur le mirage de cet ailleurs vers lequel courent ces jeunes Africains, en prenant les risques les plus fous. La propagande initiée ici et là pour décourager ce flux de desperados s’est cristallisée sur le fait qu’il y a plus de peines et de souffrances là-bas.

Le temps est venu, nous semble t-il, d’établir notre part de responsabilité dans ce drame humain qui nous interroge et qui nous interpelle. En commençant bien sûr à réviser notre vision, à mettre enfin l’accent sur ce que tiennent par-dessus tout à fuir ces jeunes gens et ces jeunes filles, sur ce qu’ils tiennent pour un calice d’amertume et de douleur et dont ils veulent détourner leur regard, sur un héritage de démissions dont ils ne veulent pas être comptables.

Les jeunes Africains, pratiquement en rupture de contrat avec la terre de leurs ancêtres, ne peuvent comprendre ni pourquoi, ni comment ils doivent continuer de partager l’aventure de la nationalité et de la citoyenneté avec certains de leurs compatriotes. Ceux-ci, pour une poignée d’euros ou de dollars, sont prêts à accepter que l’on enfouisse, avec les conséquences que l’on sait, des déchets toxiques sur le sol national.

Que fait celui-là qui, du fait des actions sataniques de certains de ses frères, a perdu tout droit de vivre en paix et en toute sécurité dans son propre pays ? Il est bien tenté d’aller voir ailleurs !

Les jeunes Africains, qui décident de tourner le dos à leur pays et qui foncent tout droit devant eux vers des horizons incertains, ont assez de raisons pour se convaincre qu’ils se sont égarés dans un univers kafkaïen, absurde.

Tout n’est-il pas en l’envers et ne marche-t-on pas sur la tête au pays où l’on trouve normal et comme allant de soi que des diplômes sanctionnant de longues et coûteuses études ne soient plus, dans les mains de leurs titulaires, qu’un passeport pour le chômage, qu’un visa pour le désoeuvrement ? Que fait celui-là qui ne sait plus déchiffrer son pays, pour en avoir perdu tous les repères et qui n’est plus qu’un étranger sur ses propres terres ? Il est bien tenté d’aller chercher mieux ailleurs !

Les jeunes Africains, qui n’écoutent plus que les chants lointains des sirènes, estiment de leur bon droit de n’en avoir plus rien à cirer de tout le prêchi-prêcha des démagogues, de toutes les promesses à la pelle des veilles d’élections. Les vieux briscards de la politique, en mal de suffrages, leur ont fait chanter l’espoir sur tous les tons, décliner le bonheur à tous les temps, après leur avoir fait bâtir pleins de château en Espagne.

Que fait celui-là qui ne veut plus s’en laisser compter, qui ne veut plus se laisser prendre à ce jeu de dupes, une fois rendu à la conscience qu’il a été nourri de vent et de discours menteurs, qu’il a été instrumentalisé en mouton dans un bétail électoral ? Il est bien tenté de claquer la porte, de partir et de courir droit devant lui pour qu’on ne l’y reprenne plus !


Le Républicain

Gnimadi Destin

22 Juillet 2008