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Les hommages posthumes en font généralement un peu trop. Ici, nous nous efforcerons de garder la mesure, pour éviter de heurter l’humilité unanimement saluée du défunt. Car, Elimane avait élevé l’humilité au rang d’une doctrine. Le redoutable orfèvre du mot qu’il fut aurait pu passer inaperçu s’il n’avait cette sorte de charisme dépouillé que dégagent les authentiques gens de savoir.

Sans le connaître profondément, on pouvait deviner que son plus grand pari était celui quotidiennement renouvelé de l’excellence. Avec ce que ceci suppose de prédispositions à apprendre, à sans cesse se remettre en cause pour mieux être à hauteur de mission, à privilégier l’écoute de l’autre et des autres, sans jamais se barricader dans les certitudes imprenables.

Et chez Elimane, le crayon à papier, son écritoire préférée m’avait-il dit à plusieurs reprises symbolisait sa prudente sagesse. Comme Aragon, il savait que l’on pouvait «remettre l’évidence en chantier/et refuser midi quand il sonne à l’horloge ». Quel autre garde-fou peut-il tenir dans ce métier de journaliste où l’erreur coûte autant à la signature qu’au public ?

Du commerce le plus agréable possible, toujours prêt à aider, capable de compromis mais résolument opposé aux compromissions, l’ami parti sans crier gare avait su résister à l’ivresse du renom et à la tentation de l’argent facile. Contrairement à bien d’entre nous, sa carte de visite à lui, ce n’était pas les costars griffés et le trafic d’influence, mais la satisfaction du travail bien fait.

En somme, du devoir accompli. Et qu’il a accompli jusqu’au bout : ce jeudi fatidique, où à la rédaction du journal, il est tombé…pratiquement la plume à la main.
Sa mort nous endeuille lourdement au Mali, un pays qu’il aima tant qu’il revendiqua avec insistance la citoyenneté du Banconi, un quartier peu flatteur de Bamako où grouille le petit peuple besogneux.

C’était, pour Elimane, sa manière d’aborder ses amis maliens, mais aussi de signifier son indifférence aux lambris dorés des palais. Il avait une portion de territoire dans chaque pays qu’il couvrait. Yopougon, Poto-Poto, New Bell, Rebeus. Partout où se trouve le pays réel, en un mot. Il nous fait très mal en partant ainsi. Ses collègues de Jeune Afrique et sa famille, nous les comprenons, doivent avoir encore plus mal.

Adam Thiam

29 Avril