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Le moins que l’on ait constaté ce 3 septembre 2007, dans le tout premier discours – plutôt improvisé – du tout nouveau président de l’Assemblée nationale, c’est qu’il s’est illustré par une certaine subtilité toute politique. Et celui qui assume aujourd’hui trois présidences – celles de l’Adema, de l’ADP et de l’Assemblée – vient de recevoir le prix de cette subtilité.

Selon un militant, cette première allocution du président de l’Hémicycle ressemble étrangement au “jeu de la souris, qui ronge le dormeur et lui souffle dessus dès qu’il se met à bouger”.

Autant ce discours a été émaillé de remerciements, et de félicitations, d’hommages et de louanges aux électeurs et aux élus, à la nation malienne, aux députés et compagnons disparus, à la démocratie, au développement et à la paix sociale, autant il s’est distingué par des erreurs de langage.

Des erreurs que bien des citoyens n’ont guère hésité à qualifier d’égarements, voire de “ratés” ou de “bourdes”. Bien sûr, il faut reconnaître, à la décharge du nouveau président de l’Hémicycle, qu’au delà de l’émotion due à la joie de son élection, l’aéropage de l’auguste Assemblée est tout autre qu’une réunion du Comité Exécutif ou des militants de l’Adéma, encore moins une rencontre des partis membres de l’ADP.


Des propos subtils

Selon des observateurs très avertis, ce speech est à l’image même de l’homme chargé désormais de diriger les débats et conduire les destinées de l’Assemblée nationale.

Selon d’autres, ledit discours aurait réussi s’il n’avait quelque peu été terni par quelques maladresses. “…Chacun de vous a pu voter pour moi. Chacun de vous a pu voter contre moi. Mais au finish, personne ne sait qui a voté pour qui. Donc, je suis un homme positif. Je décide que tout le monde a voté pour moi…”, dit Dioncounda.

Pour maints analystes politiques, ces propos, en plus de leur non-lieu et leurs raisons de ne pas être proférés – surtout en pareille circonstance – contiennent un fort relent de rancune. Et puisque “l’une des vertus du bulletin secret”, c’est que “personne ne sait qui a voté pour qui”, il était donc inutile, pour le nouveau président de l’Assemblée, de se faire à l’idée que “tout le monde a voté” pour lui. Car, ainsi est fait tout vote de par le monde, fut-il celui d’un président de l’Assemblée nationale du Mali. Dioncounda ne s’est-il pas, du reste, félicité que “dans ce pays, la démocratie progresse”?…

Un autre impair que certains citoyens n’ont pas manqué de constater : “… Parmi vous, j’ai des camarades qui appartiennent au même parti politique que moi. Parmi vous, j’ai des compagnons qui appartiennent au même groupement politique que moi, l’ADP. Parmi vous, il y a des indépendants. Parmi vous, il y a des partis frères et amis, tels que le RPM et le Parena qui ont également voté pour moi…

Aux dires de ces citoyens, ces remarques de Dioncounda, en plus de “pêcher en eaux troubles”, ont péché par leur aspect par trop partisan. Et l’on imagine aisément la gêne de tous les partis et élus qui ne font pas partie des “camarades”, du même “groupement politique” ou des “partis frères du RPM et du Parena”.

Dioncounda aurait donc du se faire impartial dans ses propos, en évitant, en tant que président d’une si haute insitution, de citer nommément des partis, sous peine de faire des déçus et des frustrés. Là où le bât blesserait le nouveau élu de Nara et non moins président du Parlement malien, c’est lorsqu’il dit : “... Je voudrais le féliciter (NDLR : le Chef de l’Etat) et lui dire que l’Assemblée nationale que je préside le soutiendra sans doute. Mais elle sera également là pour sa mission de contrôle de l’action gouvernementale….

Beaucoup de maliens – qu’ils soient présents à l’Hémicycle lors de l’élection, ou de simples auditeurs – ont perçu ces propos d’une manière désagréable. D’un côté, Dioncounda “félicite”, de l’autre, il oppose la menace du “controle de l’action gouvernementale” . Surtout que ce “Mais elle (NDLR : l’Assemblée nationale) sera là pour sa mission…” suit immédiatement la phrase de félicitation adressée au Chef de l’Etat que, selon Dioncounda, “nous avons tous contribué à réélire pour un second mandat

Du reste, le contrôle de l’action du Gouvernement est une des raisons d’être d’une Assemblée nationale. Aussi, il était inapproprié de le souligner, surtout juste après avoir félicité celui qui est le principal garant dudit Gouvernement.

Bien sûr, le nouveau président de l’Hémicycle ne pense pas à mal, pour qui connaît l’homme. Aussi gagnerait-il mieux le coeur des élus -surtout les nouveaux-, des électeurs et des Maliens tout court, en agençant mieux ses allocutions, à l’avenir. Car, tout compte fait, la Nation est convaincue que les députés ne se sont pas trompés en le consacrant à la tête de l’Assemblée.

A Dioncounda donc de prouver que les députés ont eu raison de l’élire, puisqu’après tout, pour ce premier discours d’investiture, il a presque fait son propre mea culpa : “… Je suis très ému, ça ne m’arrive pas souvent. Mais ce matin, je suis très ému. Et les mots me manquent pour dire tout ce que je ressens. Et je suis sûr que vous me comprenez. Donc, je vous demande beaucoup d’indulgence…”.


Portrait de l’homme

… J’ai déjà fait cinq années à l’Assemblée nationale… Les cinq années d’après, je ne suis pas revenu, pour une raison que je ne vais pas dire. Mais je pense que les députés qui ont voté pour moi ont confirmé leur vote. Aujourd’hui je suis président de l’Assemblée nationale. J’ai été élu par 111 voix, ça signifie largement qu’il y a au moins 50 suffrages qui sont venus s’ajouter aux voix de mes compagnons de l’Adéma”.

Tels sont, en substance, les propos de Dioncounda Traoré, au sortir de l’élection qui l’a consacré à la tête de l’Hémicycle. Né le 23 février 1942 à Kati, ce professeur de mathématique analystique a participé activement à l’avènement démocratique et multipartiste consécutif à la “révolution” du 26 mars 1991.

De 1992 à 97, il a occupé des fonctions ministérielles au sein des Gouvernements des mandats d’Alpha Oumar Konaré : ministre de la Fonction publique, ministre d’Etat à la Défense, ministre des Affaires étrangères.

En 1997, l’ex-directeur général de l’ENI est élu député dans son fief de Nara. Ainsi, il présidera le groupe parlementaire de son parti, à l’Assemblée nationale. Il devient ensuite vice-président, puis président du Parti africain pour la Solidarité et la Justice (Adema PASJ) dont il est l’un des principaux créateurs, sinon l’initiateur, le 6 juin 1991. Battu aux légisatives de 2002 à Nara, il revient en force en 2007 pour être, cette fois, élu, toujours dans son fief de Nara.

Dioncounda est considéré comme un doyen politique, celui qui personnifie aussi le pouvoir républicain. Néanmoins, au cours de sa longue carrière politique, il s’est fait peut- être plus d’ennemis que d’amis. Et ses proches disent qu’il a le don de traduire hautement ce que d’aucuns tiennent toujours à taire, à tort ou à raison. Mais Dioncounda reste une référence au Mali, en matière politique.

Me Tall attend

Quant à son malheureux challenger politique, Me Mountaga Tall, ses affirmations, à la fin de l’élection, pourraient être assimilées à celle d’un homme dans l’expectative. En bon démocrate, il attend le moindre écart de son président élu ou de son parti (l’Adema) pour asséner “ses quatre vérités”, comme à son accoutumée.

Pour l’heure, ses déclarations, à la suite de cette élection, sont plutôt lénifiantes : “Je voudrais d’abord et avant tout féliciter le président élu, et souhaiter, du fond de mon coeur, qu’il réussisse pleinement sa mission. Vous savez, il y a un temps pour tout. Il y a eu le temps de la compétition à laquelle je me réjouis d’avoir contribué en faisant en sorte que l’élection du président de l’Assemblée nationale soit un moment de débats. A présent, la compétition est terminée. Il y a un président. Il faut se mettre au travail et faire en sorte que l’Assemblée nationale du Mali, qui est le creuset par excellence de l’expression démocratique, puisse travailler dans un même sens et dans un même élan. Et de ce point de vue, en tant que député, je dis bien en tant que député, je saurai prendre toute ma part. J’ai entendu le président dire qu’il sera d’égal partage. Je le souhaite et je l’y encourage. Il me reste à souligner que l’Assemblée nationale, qui a pris du lustre ces dernières années, puisse continuer dans cette voie. Et je ne doute pas que cela se fera avec la grâce de Dieu, inch’Allah”.

L’allusion de Dioncounda Traoré

Evacué, en septembre dernier, sur un hôpital parisien, après une attaque cardiaque, Dioncounda Traoré s’ent était bien tiré. Mais “ses frères” du RPM auraient voulu qu’il n’en fût pas ainsi. Du moins, c’est ce qu’auraient pu prêter les agissements de ses camarades Tisserands.

En effet, il n’avait pas fallu plus de 48 heures, après l’évacuation du Président de l’Adéma, pour que le RPM, à travers son Bureau national, fasse parvenir un communiqué à l’ORTM, qui portait sur les condoléances du parti à l’Adéma et aux parents de Dioncounda Traoré.

La nouvelle avait fait le tour de la ville et des salons feutrés de Bamako. Le Directeur de l’ORTM, Sidiki N’Fa Konaté, de retour d’un voyage, tombe sur ledit communiqué et donne l’ordre de ne pas le diffuser. Et pour cause : quelque part, il devait certainement y avoir méprise ou… mauvaise intention.

Comment un homme comme Dioncounda Traoré, Président de la première force politique du pays, acquise à la cause du Président de la République, pouvait-il disparaître, et que, curieusement, ce soit le RPM -et non la famille de l’interessé, son parti, ou le Gouvernement- qui annonce ce décès ?

Aussi, après vérification, la nouvelle s’avéra être un canular de mauvais goût. Mais cette “blague” des Tisserands avait déjà suscité consternation et interrogations au sein de la classe politique et du peuple malien.

De qui le RPM tenait-il la fausse information ? Que cherchait-il à prouver, en agissant ainsi? Et même au cas où la nouvelle se serait confirmée, quel intéret politique quelconque le RPM pourrait-il tirer de la disparition de Dioncounda Traoré ?

Voilà des questions restées en suspens, depuis cette fausse annonce. Même si l’accueil triomphal réservé à Dioncounda Traoré, avai pu, en son temps, désamorcer un peu la tension. Et pourtant, depuis cette affaire, le nouveau détenteur du perchoir de l’Assemblée n’a livré aucun commentaire sur le sujet. Il a donc fallu qu’il soit élu, pour que Dioncounda jette, en quelque sorte, à IBk et son parti, “la pièce de leur monnaie .

La bataille pour le perchoir a connu son épilogue le lundi dernier, avec l’élection du président de l’Adéma. Sur ce point, il y eut plus de peur que de mal, car la candidature de Me Mountaga Tall, auparavant perçue comme un obstacle pour Dioncounda, s’est finalement avérée être une simple passade. C’est qu’entre Me Tall et ceux qui l’auraient assuré de leurs soutiens, une partie s’est laissée berner. Autant dire que des coups bas, il n’en manque pas en politique.

Mais ce qu’il est important de souligner, c’est que le nouveau Président de l’Assemblée nationale n’a pas manqué d’une certaine pique à l’endroit du RPM, même si, à la différence des responsables de ce parti, habitués aux verbes incendiaires, il s’y est pris avec adresse.

En effet, Dioncounda“rend grâce à Dieu”, qui avait voulu, il y a un an, qu’il soit sur un lit d’hôpital, et qui, dans son Omnipotence, a aussi voulu que 111 députés lui accordâssent leur confiance, ce 3 septembre 2007.

L’allusion, sinon l’adresse au RPM, était presque manifeste. Et il aurait suffit qu’il ajoutât “contrairement au souhait de certains” pour qu’on sache ce qu’il voulait dire… en clair. Et il est à parier que le message n’est pas passé inaperçu, non seulement pour ceux à qui il était adressé, mais aussi pour les élus. Heureusement que cette année aussi, l’atmosphère des débats était à la mesure de la vitalité de notre démocratie.

Oumar DIAWARA et Adama S DIALLO

05 septembre 2007.