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Aucune autorité malienne n’a pu rencontrer les principaux animateurs de l’actuelle rébellion armée, sauf une seule : une délégation de dix députés. C’est l’honorable El Hadj Baba Haïdara, cinquième vice président de l’Assemblée nationale, qui a conduit cette mission parlementaire, en novembre dernier. La présente rébellion a des secrets que le député élu à Tombouctou nous livre dans l’interview qui suit. Il est l’invité du mois de mars d’Afribone.

Afribone : Vous avez conduit une mission parlementaire, en novembre 2011, dans les régions du nord pour l’évaluation du risque sécuritaire lié au retour des hommes armés revenant au Mali en provenance de la Libye. La situation actuelle n’était-elle pas prévisible ?

J’ai conduit une délégation parlementaire suite à la mise en place d’une cellule de crise par l’Assemblée afin de prendre en compte, au niveau le plus élevé, les préoccupations que posaient ce problème. L’insécurité a été exacerbée par le retour de maliens venants de Libye dont une grande partie en arme. La délégation a parcouru 5.800 kilomètres.

jpg_depute-3.jpgNous étions dix (10) parlementaires des régions du nord, membres de la commission défense et de celle des affaires étrangères ; une mission qui nous a permis de comprendre la situation exacte. Ce qui est arrivé était prévisible puisque lorsque des hommes en arme entrent dans un pays même si ce sont des nationaux, il y a toujours un risque.

Ceux qui sont venus de la Libye étaient composés de trois groupes armés distincts. Deux groupes ont tenu le discours suivant: «Nous avons des armes mais nous ne sommes pas venus les utiliser contre notre pays ; nous sommes à la disposition de notre État pour réintégrer la société malienne. Notre retour est dû aux conséquences de la guerre en Libye où nous avons été traités de pro-Kadhafi ou des mercenaires».

Le troisième groupe s’est constitué en un petit mouvement appelé MNA [Ndlr : Mouvement National de l’Azawad] qui est devenu depuis le 16 octobre, le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad). Ils ont décidé d’utiliser les armes contre l’Etat malien pour le diviser et prendre leur indépendance sur un territoire qu’ils ont appelé «Azawad» dont les limites et les contours ne sont pas connus d’eux-mêmes. Ils ne savaient même pas ce qu’était l’Azawad.

Leur intention ? C’était : « Nous avons des armes, nous sommes des révolutionnaires! » Lorsque nous sommes arrivés là-bas en novembre, leur drapeau flottait partout, y compris sur les véhicules. J’ai en même ramené un.

Si je comprends bien, ils ont clairement affiché leur intention dès leur retour?

Depuis le début, ils ont affiché leur intention de diviser et de partager le Mali. Leur expression est la suivante : «Cinquante (50) ans de colonisation de leur territoire par le Mali, ça suffit! Voilà notre drapeau et nous sommes sur notre territoire!»

Mais en réalité, que représentent-ils ? C’est là la question !

Le Mali ne pouvait-il pas procéder, à l’image du Niger, à la destruction ou à la confiscation des armes à la frontière comme toute Nation est sensée le faire?

C’est tellement facile de dire cela quand la chose est arrivée et d’accuser le Mali. Je rappelle un certain nombre de faits que certains oublient ou tout simplement, ignorent. Les accords de Tamrasset et d’Alger qui ont sanctionné la fin de la rébellion des années 1990 et 2000, avec la médiation étrangère (et c’est là le problème de la médiation étrangère qui ignore certaines réalités), demandaient à l’Etat de démilitariser la zone du Nord.

Comment est-ce qu’AQMI s’est installé aussi facilement ? C’est parce qu’il n’y avait plus personne pour les contrer.

Comment est-ce que ces hommes armés ont pu entrer facilement ? Parce qu’il n’y avait plus de militaires en armes sur toute la longueur de nos frontières, y compris dans les villes principales.

L’armée a replié vers le sud.

C’est ce que l’Etat malien s’est engagé en acceptant les accords.

Voilà l’une des lacunes de ces accords. On nous a demandé de vider les lieux et maintenant, on nous accuse de ne pas être présents!

Ces accords ont donc favorisé l’installation d’AQMI ?

Ce n’était pas dans l’intention de le favoriser mais la nature a horreur du vide. Et le désert est large.

Le public veut savoir à qui incombe la responsabilité de cette nouvelle rébellion.

Je ne veux pas situer de responsabilités. Des maliens ont été négocier : deux groupes de rebelles et l’Etat, sous la médiation étrangère. Mais certains parmi ceux-ci, qui ont exigé tantôt le retrait de l’armée, disons des anciens rebelles, ont reconnu que c’était une mauvaise chose d’avoir demandé la démilitarisation de la zone. Il faut dire qu’au moment où ça se faisait, l’armée faisait peur aux populations, en réalité. Il ne s’agissait pas de démilitariser totalement la zone mais faire un repli stratégique et que l’armée la réoccupe dix ans plus tard. La zone n’a pas été réoccupée. Cela a été une erreur de l’Etat.

L’Assemblée nationale a étudié le rapport de mission que vous avez soumis à son appréciation. Qu’a-t-elle proposé comme solution au gouvernement ?

Le parlement a joué sa partition. Quand un problème se pose à la nation, ses élus ont le devoir de s’imprégner du problème à tous les niveaux. Au lieu de nous contenter des rumeurs circulant à Bamako par téléphone, nous nous sommes rendus sur le terrain. Nous sommes allés à la rencontre des personnes concernées, celles qui sont venues de la Libye.

Nous avons eu avec elles un certain nombre d’accords. Nous avons créé un cadre de dialogue. Au retour de notre mission, nous avons rendu compte aux députés. Nous leur avons remis un rapport d’activité accompagné de recommandations. Recommandations qui ont été adoptées par l’ensemble des députés et déposées au plus haut niveau de l’exécutif Malien.

L’Assemblée ne s’est pas seulement limitée au rapport de mission. Elle a également tenue une plénière à huis-clos dont je faisais partie, avec quatre membres du gouvernement : le ministre en charge de la défense et des anciens combattants, le ministre de la sécurité intérieure, le ministre de l’administration territoriale et des collectivités locales ainsi que le ministre chargé des relations avec les institutions. Toutes ces personnes ont longuement discuté de la question et ont fait leurs propres recommandations suivies par des résolutions qui ont été lues par moi-même. Je précise bien que ces résolutions sont différentes des recommandations. La sécurité du pays en dépend, raison pour laquelle vous comprendrez que je ne vais pas les dévoiler ici.

Est-ce que le gouvernement a eu le temps pour appliquer ces recommandations ?

C’est une série de directives qui ne sont pas toutes applicables immédiatement. Certaines mesures devaient cependant être prises avant que les hostilités ne s’ouvrent. Ceci n’a pas été fait. Nous avions eu des accords avec ces gens du MNLA pour ne pas utiliser les armes mais continuer le dialogue. Malheureusement, nous pouvons constater le contraire…

Quel est l’enjeu réel de cette guerre aujourd’hui dans la mesure où toute la communauté touareg ne suit pas les assaillants ?

Le Mali a connu plusieurs rébellions de 1963 à nos jours. Je suis étonné qu’on continue à l’appeler «rébellion touareg». Franchement, la majorité des touaregs n’est pas dans cette rébellion. Il s’agit là d’un petit groupe. Lorsque nous les rencontrions, ils n’atteignaient pas deux cents (200) personnes. Ce petit groupe vient perturber le Mali pour dire qu’il parle au nom du peuple de l’Azawad afin de libérer l’Azawad. Mais, selon eux, l’Azawad est composé de qui ?

En dehors des touaregs dont la majorité se tient à l’écart de la rébellion, il y a la communauté songhoï, la communauté arabe, la communauté peulh, en grand nombre dans cette zone ! On ne peut pas les écarter! Et quand on dit qu’on fait une réclamation d’indépendance de l’Azawad, on ne doit pas parler de rébellion touareg. C’est un groupe de maliens, c’est vrai ; un groupe majoritairement composé de touaregs parce que lors de nos rencontres, il n’y avait que des touaregs. Cependant, ils ne représentent pas les touaregs, encore moins les communautés du Nord ou les personnes vivant dans l’Azawad.

Vous avez rencontré ce groupe récalcitrant qui est en nombre insignifiant, comme vous le dites. Comment peut-il tenir tête à un Etat ? Nous imaginons que vous avez vu quelques unes de leurs armes. Quelle est leur puissance de feu ?

Vous me poser une question embarrassante. D’abord, je déteste les arme à feu. Je suis un pacifiste et un optimiste de nature. Ensuite, je ne suis pas un militaire pour vous dire quelle est leur puissance de feu exacte. Cependant, nous avons vu les armes des nationalistes (ceux qui ont mis leurs armes à la disposition de l’Etat). Il y en avait beaucoup. Je ne peux même pas vous en dire le nombre. Ces armes étaient de tous types. Cela m’a effrayé.

Mais le groupe récalcitrant ne nous a pas montré son armement mais des véhicules légers de type Pick-up armés de mitraillettes qui nous ont encerclés afin de nous surveiller durant les quarante-huit (48) heures que nous avons passées avec eux. De quoi disposent-ils en terme de minutions et de puissance de feu? Je ne saurai vous en dire davantage.

Quelle est la réponse adéquate pour faire face à cette crise ?

D’Un, tout le monde s’est exprimé et a reconnu que l’intégrité du territoire n’était pas négociable. De deux, cette rébellion ne représente pas l’ensemble de la population de la zone. Elle n’est constituée que d’un tout petit pourcentage de la communauté touareg. De trois, L’Etat dit vouloir négocier parce que toute guerre finie autour d’une table de négociation et qu’il serait mieux de faire la paix des braves. Mais, on se demande, avec qui donc ?!

Des maliens ont été récemment en Algérie en compagnie du ministre des affaires étrangères pour des négociations mais ils n’ont pas eu d’interlocuteur. Nos négociateurs se sont retrouvés avec des gens que le MNLA ne reconnait pas. Alors, on dialogue avec qui ? Quand ceux-là n’ont d’autre revendication que la partition de notre pays, il faudrait qu’on défende notre pays au préalable. Il faudrait que l’Etat joue son rôle en disant que si vous êtes forts, nous aussi, nous sommes forts! Que l’Etat montre sa force, qu’il sorte ses griffes!

Quand l’état parviendra à prendre le dessus, ils seront obligés de se mettre à table pour discuter. Même si leur branche politique qui se trouve être exilée en Mauritanie peut être un interlocuteur, aucun de ceux que nous avons rencontré dans les grottes de Zakaq n’était en Algérie pour discuter. Même celui qui est en France et qui écrit dans les journaux, qui s’exprime en leur nom sur France Inter n’était pas présent à Zakaq. Qui parle donc réellement en leur nom? Ce qui est sûr, tout cela finira par la négociation.

Procéder dans les conditions actuelles à une élection présidentielle serait-il raisonnable, vue qu’une partie du territoire se trouve dans l’incapacité de voter ?

Il est vrai qu’on a besoin de stabilité, il est vrai qu’on a besoin de sécurité pour faire les élections. La constitution dit qu’on ne peut pas avoir d’élection lorsque 10 à 15 % du territoire est occupée ou ne se trouve pas dans les conditions de faire des élections. C’est vrai que le Nord constitue 80 % du pays. Toutefois, le Nord ne représente que 3 à 5 % de la population nationale. Mais même dans la-bas, les grands centres sont tranquilles. Par ailleurs, nous sommes un pays organisé, démocratique et structuré. La cour constitutionnelle, la cour suprême, sont là pour pouvoir décider. Si, à cause d’hommes en armes du MNLA à Zakaq, à Abeïbara, à Ménaka, entre autres, nous devons sacrifier les élections, je pense que l’Etat doit prendre ses responsabilités. Encore une fois, nous sommes dans un pays démocratique et libre.

Mais malgré tout, s’il devait y avoir un report, quel changement cela peut entrainer au sommet de l’Etat ?

Je n’envisage pas un report. Je n’en vois pas la raison. Les conditions sont réunies afin que notre pays, notre organisation politique, prenne ses responsabilités afin de réaliser les élections dans les meilleures conditions possibles.

Quel est votre mot de la fin ?

Mon mot de la fin est un souhait pour que le Mali dans son ensemble, son intégrité, revienne à la paix et évite certaines choses. Je suis issu de la population la plus cosmopolite du pays, Tombouctou. Nous sommes la véritable ville de brassage. Colonisée sept (7) fois, chacun a laissé une part de lui à Tombouctou. Nous sommes la ville où deux frères et sœurs de mêmes père et mère sont noirs ou blancs. Nous ne faisons pas la différence entre les couleurs. Nous avons, le plus, mal vécu les rébellions passées. Nous souhaitons que la paix revienne.

Tout le monde veut la même chose : intégrité du territoire, paix, dialogue, soutien à l’armée. Qu’on se mette ensemble pour concrétiser ces mots en actes, qu’on applique les recommandations. Je souhaite que les maliens soient dans cette dynamique plutôt que dans des déclarations que l’on voit tous les jours à la télé.

Propos recueillis par

Seydou Coulibaly

02 Mars 2012

©AFRIBONE