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Les enfants ont droit aux soins de santé, de formation adéquate, de loisir, de manger à leur faim, de protection contre les mauvais traitements, les abus et les violences selon la Charte africaine des droits de l’Enfant dont le Mali est l’un des Etat parties.

Paradoxe : les talibés (élèves coraniques), les enfants guides de mendiants non voyants, les enfants exclus du système scolaire et autres couches d’enfants malheureux parce que sans soutien familial, écument artères, carrefours, places publiques et rues de Bamako, dans une indifférence quasi générale : pouvoirs publics, organisations de la société civile, ONG (à vocation humanitaire) nationales et internationales, tous, gardent le profil bas face à la détresse criarde de ces milliers d’enfants dans une société en rupture avec ses propres normes.

D’après une étude réalisée par le SERNES, près de 6000 enfants de 6 et 15 ans sont à la rue au Mali. En 1998, notre pays s’était trouvé au coeur d’un scandale lié au trafic d’enfants maliens en Côte d’Ivoire. Une situation qui, pendant longtemps a mis le Mali, au devant de la scène. Et la chaîne de solidarité internationale qui s’en est suivie a été assurément agissante en faveur des nombreuses victimes. Cette affaire donna l’occasion au Mali, de renforcer son arsenal juridique en faveur de la promotion des droits de l’enfant et de la protection de son intégrité physique et morale.

Dans la foulée, en plus des ONG nationales et internationales déjà présentes, l’on assista à la création de plusieurs autres ONG, ayant pour ambition elles aussi, de soutenir la cause de l’enfance en appui à l’action gouvernementale. Toute chose qui suscita au sein de l’opinion, d’intenses espoirs quant à la prise en main finalement, du sort des milliers d’enfants qui sont, soit victimes de trafic, soit des exclus ou encore, des enfants victimes des pires formes de travail.

L’indéniable échec du ministère en charge de l’Enfance

La problématique de la réinsertion sociale par la scolarisation, la formation professionnelle, l’exercice d’activité génératrice de revenu de ces enfants en situation difficile, n’a toujours pas trouvé une réponse idoine. Malgré l’existence dans notre pays de textes juridiques adéquats et de centaines d’ONG glanant toutes, ou presque leur engagement en faveur des enfants démunis, exclus ou déshérités du Mali. Au vu du nombre croissant d’enfants de la rue, l’on est enclin à penser que l’impact cumulé des efforts de l’Etat et de celui de tant d’ONG sur la protection de l’enfant, est largement en déça des espoirs suscités.

En matière de réinsertion sociale également, l’impact est désespérément absent. Le cas des centaines d’enfants maliens victimes de trafic (rapatriés de la Côte d’Ivoire, entre 1998 et 2002), en est l’illustration éloquente. L’Etat et ses partenaires bilatéraux et multilatéraux par le biais du ministère de la Promotion de l’Enfant et de la Famille, avaient pourtant mis à disposition, d’importantes sommes d’argent pour des programmes de réinsertion sociale de ces enfants, originaires majoritairement de la région de Sikasso.

Au nombre des ONG et Organisations internationales attendues sur ces programmes, on pouvait noter “Aide à l’Enfance Canada“, “Mali Enjeu“, “Enda-Tiers-monde“, l’UNICEF et tant d’autres. Jamais, les programmes annoncés n’ont pu voir le jour. En effet, dans ce processus de réinsertion, l’ouverture de centres d’apprentissage multidisciplinaire, de centres d’hébergement et la mise en place de petites activités génératrices de revenus étaient prévues notamment dans les régions de Sikasso et Mopti, répertoriées alors comme zones essentiellement pourvoyeuses de main d’œuvre enfantine pour les planteurs ivoiriens, à l’origine du trafic transfrontalier qui avait existé, entre le Mali et la Côte d’Ivoire.

Certes, le trafic d’enfants entre le Mali et son voisin du sud a connu une accalmie. Mais le phénomène continue toujours puisque par petits groupes, des enfants, à partir de Sikasso, font toujours l’objet de basses tractations financières entre transporteurs maliens et planteurs ivoiriens, installés dans le département de Korhogo et, au même moment, du côté de Sélingué, des réseaux de trafiquants d’enfants convoient régulièrement, des centaines de petites filles maliennes en Guinée. Où elles sont destinées aux travaux domestiques. Maintes fois dénoncée mais non combattue, la connexion guinéenne est, plus que jamais active. Au cours du deuxième semestre de l’année 2007, le bureau New-yorkais de Humans Rigts Wach, avait publié un rapport accablant sur le calvaire vécu par ces petites filles maliennes, en Guinée.

La rue, l’école de la délinquance juvénile

Les artères principales de la capitale, ses grands carrefours, les façades des bâtiments administratifs sont autant de lieux qu’envahissent les enfants en situation difficile. Soit pour y dormir soit pour mendier. Malgré les efforts du gouvernement en matière de protection de l’enfance malheureuse, d’importants efforts restent à faire en vue d’harmoniser les instruments juridiques avec le vécu.

En matière de textes juridiques élaborés dans le cadre de la défense et la promotion des droits de l’enfant, notre pays détenait le leadership dans la sous région. L’on se rappelle que c’est à Bamako, qu’avait été préparée, la plateforme commune, présentée au Sommet Mondial de l’Enfance de Kyoto (Japon), par les pays francophones d’Afrique. Les gouvernements français et malien d’alors étaient représentés à cette grande réunion franco-africaine par les ministres Ségolène Royal et Affoussatou Thiéro, respectivement ministre Française des Affaires sociales et de l’Enfance et ministre Malienne de la Promotion de la Femme de l’Enfant et de la Famille. De Kyoto à Ouagadougou en passant par Genève, Paris, Libreville, Niarobi, et Johannesburg, l’expérience malienne en matière de promotion et de défense des droits de l’Enfant, a été vivement saluée à toutes les tribunes internationales.


Les ONG humanitaires au Mali mises en cause

Après la gloire des bons textes juridiques, sombre est le tableau d’actions concrètes sur le front de la lutte contre la misère psychologique, physique, morale et matérielle d’enfants démunis au Mali. Par contre dans les pays voisins comme le Burkina Fasso, la Guinée, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et plus loin, le Togo et le Bénin, existent désormais des structures spécialisées dans la réinsertion sociale des enfants en situation difficile.

La ministre malienne en charge de l’Enfance, Mme Maïga Sina Demba ne pourrait démentir cela. Car elle a coprésidé récemment avec son homologue de la Guinée, la cérémonie d’inauguration à Kankan (Guinée), d’un Centre d’Accueil d’une capacité de 250 lits, pour les enfants en situation difficile dans cette ville. Des Centres similaires existent au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Togo. A part les vieilles structures comme Bollé, SOS-Village d’Enfants de Sanankoroba et la Pouponnière de Bmako-Coura, notre pays ne dispose pas de Centres modernes spécialisés pour héberger, éduquer, former aux métiers les enfants en difficulté.

Selon M. Lassana Minte, Chef du Centre d’Accueil d’écoute et d’Orientation pour Enfants, la problématique des enfants de la rue serait très préoccupante : « l’Etat, représenté par la direction nationale de l’Enfance, ne contrôle pas le travail des ONG . Donc, on n’a aucune idée de l’impact de telle ou telle ONG sur le terrain. Or, nous savons que chacune d’elle est liée à l’Etat par un contrat dit “contrat-plan“. C’est tout à fait logique alors que l’Etat soit en droit de leur exiger des résultas ». Chaque année, poursuit M. Minte, « ce sont des milliards qui tombent dans les comptes bancaires de ces mêmes ONG. Et pour quel résultat ? Allez savoir. L’Etat devrait, à mon avis, évaluer les ONG jouissant d’un “contrat-plan“ ».

D’après un responsable d’ONG internationale ayant requit l’anonymat, « l’échec de toutes les politiques d’assistance en faveur de l’Enfance démunie au Mali, est imputable en partie au ministère en charge des questions liées à l’Enfance. Le département a la fâcheuse tendance à tout politiser jusqu’aux moindres détails. Ses responsables n’ont de souci que pour le Parlement des Enfants qui, n’est ni plus ni moins, qu’une tribune politique. En suite il y a la COMADE (coalition malienne pour la défense des droits de l’Enfant) qui regroupe d’ailleurs en son sein les représentants de l’Etat, de la société civile et des ONG. Des milliards rentrent dans notre pays au nom des enfants. Cependant, ils sont les plus mal servis. Il conviendrait de jeter un coup d’œil à tout ça. La maltraitance des enfants continue, le trafic d’enfant se pratique toujours et les rues regorgent de plus en plus d’enfants sans secours. Certains enfants de 5 ans sont utilisés par leurs géniteurs mendiants, comme guides à travers la ville ».

Les pouvoirs publics, chefs religieux, chefs coutumiers et ONG, le seuil du tolérable est atteint. Dès lors, la situation des enfants exige d’aller désormais vers des actions concrètes et d’envisager des mesures plus hardies dans le sens de l’interdiction formelle de la mendicité par les enfants . L’école coranique “classique“ doit être améliorée et officialisée. Aussi des sanctions doivent être prises à l’encontre les maîtres coraniques se déplaçant d’une localité à l’autre, avec un groupe de “talibés“(d’élèves coraniques), qu’ils ne peuvent nourrir ni soigner sinon que de les pousser à la mendicité, à travers villes et campagnes.

S’agissant des mendiants non voyants ou non voyantes qui se font guider 24H/24 par des enfants de 6 à 12 ans dans les rues de la capitale, dans le seul but de mendier, l’Etat ne devrait plus fermer les yeux sur cette nouvelle forme d’exploitation économique des enfants. Il doit donc envisager dès maintenant, des mesures répressives contre cette pratique qui constitue aussi, un acte attentatoire à la dignité, l’intégrité physique et morale de l’enfant.

Les réalités socioculturelles et économiques maliennes, mises en avant par certains détenteurs du pouvoir public pour justifier les difficultés de l’Etat à mettre en application les dispositifs juridiques concernant la promotion et la protection des droit de l’enfant au Mali, est un raisonnement qui ne peut s’accommoder ni du droit ni de la démocratie.

Alpha Kaba Diakité

03 Février 2008.