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Pour l’auteur du point de vue ci-dessous, « nous sommes individuellement et collectivement » responsables de ce qui est arrivé récemment à Lampedusa où des centaines d’Africains ont trouvé la mort alors qu’ils étaient à la recherche d’un eldorado.

La semaine qui vient de s’écouler aura été marquée par un triste évènement qui a jeté les projecteurs de l’actualité sur le continent africain. Plus d’une centaine d’Africains, parmi lesquels des jeunes, des vieux, des femmes enceintes et des enfants, sont morts à la suite du naufrage d’un bateau qui les transportait vers ce qui est considéré comme le continent de la prospérité, du bien-être, là où coule le lait et le miel. Ces personnes anonymes, sans voix, dont l’existence quotidienne côtoyait la mort, sont parties pour l’au-delà.

Elles trouveront le repos céleste de l’autre côté de notre aventure humaine. Comme en 1999, avec Yaguine Koita et Tounkara Fode, ces deux adolescents guinéens, trouvés morts dans la soute d’un avion de la compagnie Sabena, nous sommes tous responsables individuellement et collectivement de ce qui vient de se produire dans l’île de Lampedusa. En 1999, on avait découvert une lettre dans les poches des adolescents guinéens, où ils indiquaient les motifs de leur voyage. Ils citaient le manque de nourriture, d’éducation, de loisirs et ils souhaitaient surtout un traitement égal aux autres.

Oui, ces maux caractérisent le quotidien de nombreux Africains, en dépit des ressources énormes dont regorge le continent. La plupart de ceux qui ont perdu la vie dans le drame de l’île de Lampedusa sont originaires de la Somalie et de l’Erythrée. Dans ces deux pays, on meurt plus de la guerre que des motifs avancés par Yaguine et Tounkara. Il n’y existe plus d’Etat. Des bandits se sont accaparés de ces territoires et y règnent en maîtres absolus pour faire toutes sortes de trafics. Comment demander raisonnablement à des gens de vivre dans des espaces d’aussi haute insécurité ? C’est à ce niveau que l’Europe doit se remettre en cause dans sa politique migratoire.

Si je conviens que cette partie du monde ne doit pas recevoir tous les misérables du monde, il reste que tous les misérables ne sauraient être traités sur un pied d’égalité. L’histoire nous enseigne que tous les peuples, quelle que soit la partie du monde où ils se trouvent, ont dû émigrer chaque fois qu’ils faisaient face à l’oppression, à la persécution physique ou morale. Le peuplement des Etats-Unis en est une illustration parfaite. Les Juifs ont voyagé de pays en pays pour échapper aux persécutions. Pourquoi devrait-il en être autrement pour les Somaliens, les Erythréens, les Africains en général ?

Où est passée cette idée de communauté internationale dont le fondement juridique demeure la Charte des Nations unies ? Au-delà des mots, l’Europe et le reste du monde développé doivent comprendre que les déshérités de la planète attendent d’eux plus d’humanité. Les grands humanistes que l’histoire occidentale a donnés au monde doivent se retourner dans leur tombe devant tant d’inhumanités de la part de leurs descendants. Avec ce qui vient de se produire, les discours de nombreux dirigeants européens, empreints d’hypocrisie, ne sont pas la réponse appropriée. Nous devons agir sur les causes véritables de tous ces drames.

Et l’Occident en a les moyens. Le monde développé ne sera jamais en sécurité aussi longtemps que la fracture sociale entre un Nord riche et un Sud pauvre continuera de se creuser. C’est là la leçon que nous devons tirer des récentes attaques du grand centre commercial de Nairobi. Au-delà des questions religieuses, il y a là un symbole : les désespérés de la planète, endoctrinés à l’aide d’idées obscures, prennent leur revanche sur les riches de la planète. Si on maintient tous les Somaliens dans un non-Etat comme c’est le cas actuellement, ils se transformeront tous, en désespoir de cause, en terroristes.

Pour sortir les Africains du désespoir continu et permanent, il faut œuvrer à créer des Etats forts avec des institutions solides, comme le relevait si bien le président Obama dans son discours d’Accra. C’est une évidence que le continent souffre plus des effets dévastateurs de la corruption que de tout autre chose.

Ce qu’il faut aux Africains pour leur redonner de l’espoir, nos deux jeunes adolescents guinéens l’avaient écrit dans leur lettre aux Excellences des pays développés : « Nous souhaitons être traités comme les autres ». Dans leur français approximatif, ces enfants avaient tout dit : les Africains ont soif d’égalité et de liberté. Ils avaient ainsi exprimé le désir profond des peuples d’Afrique.

Malheureusement, un système institutionnalisé a été mis en place pour maintenir le plus grand nombre d’Africains dans l’extrême pauvreté. Or, au XVIIIe siècle, Montesquieu disait déjà qu’aucune société ne peut durablement se construire lorsqu’une partie de la population est riche au point d’en acheter l’autre moitié et que de même les uns étant si pauvres au point d’accepter de se vendre.

Dans un pays comme le Burkina, c’est presque devenu un secret de polichinelle que tous les leviers de l’économie nationale sont pris en otage par un petit clan dont le seul mérite est sa proximité avec le pouvoir d’Etat. Et rien n’y échappe : les mines, les banques, les assurances, le transport, l’immobilier, l’agriculture, etc.

Les fameux 83 000 emplois précaires créés par le gouvernement en urgence ne résoudront pas le problème de l’emploi des jeunes. La précarité est l’illustration parfaite de la pauvreté. On ne lutte pas contre la pauvreté en créant des emplois précaires. Ce qu’il nous faut, c’est nous attaquer à tous les monopoles, à tous les passe-droits accordés à des individus qui écument l’économie nationale.

Hélas, cet exemple burkinabè peut être multiplié à l’infini à l’échelle du continent. Il y a quelques années, un ami personnel, de nationalité burkinabè, qui avait émigré en Europe, a voulu créer une société privée pour préparer son retour au pays ; on lui a opposé toutes sortes d’obstacles. Il a dû, en définitive, créer son entreprise dans un pays voisin.

Contrairement aux discours lénifiants de nos dirigeants, de nombreux investisseurs sont ainsi bloqués dans leur volonté d’investir au Burkina. Or, l’emploi, dans un système libéral tel qu’établi au Burkina, est créé par les investisseurs. De façon paradoxale, l’Etat est le premier employeur à qui s’adressent les jeunes dans leur recherche d’emploi. Rien que pour cette année, ils étaient plus de 500 000 à frapper à la porte de la Fonction publique ; à peine 1/10e sera recruté.

Que faire face au chômage des jeunes ? Au moment où les partis politiques organisent leur rentrée politique, on attend d’eux qu’ils innovent en cette matière par des propositions audacieuses, mais réalistes. En effet, aussi longtemps que les jeunes Africains ne trouveront pas de l’emploi dans leurs pays respectifs, ils voudront toujours émigrer et rien ne les en empêchera.

Abdoul Karim Sango

Juriste

Publié le mardi 8 octobre 2013