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Naffet Kéita, professeur de sciences sociales à la Flash a consacré sa thèse à la rébellion touareg. Depuis le Japon où il est en mission, il nous livre son point de vue sur les fondements sociologiques de la rébellion que notre pays connaît depuis 1963 et certains Etats du Sahel, les moyens pour l’éradiquer, entre autres.

jpg_une-621.jpg Les Echos : Quelle explication sociologique donnez-vous à la rébellion qui a cours dans les régions nord de notre pays ?

Naffet Kéita : Je vous remercie tout d’abord de vouloir recueillir mes opinions sur la question de la rébellion qui coupe le sommeil à plus d’un de Maliens. Cela démontre que les lignes sont en train de bouger dans les journaux africains et singulièrement maliens. Je veux simplement dire que cette initiative de démarcher les universitaires, surtout ceux d’entre eux qui ont consacré des années à étudier les problèmes des sociétés maliennes dans leur contemporanéité. Ce n’est pas pour défendre ma chapelle ou mon aune, sans modestie aucune, je fais partie de ce petit groupe qui a consacré une thèse en sciences sociales et humaines sur la question et continue encore à y mener des recherches. Certes, comme on dit, chez nous : « le miel ne doit pas se dire doux, sa douceur est établie par d’autres ».

Pour ce qui est de votre question, la quatrième génération de rébellion (après celle de 1963 ; 1990-1994 ; 2006 et ses suites) qui a cours actuellement ne peut être comprise que si elle est corrélée à d’autres phénomènes ou facteurs qui ont lieu ou continuent de sévir dans l’espace saharo-sahélien. Il s’agit : les prises d’otages et les atterrissages de cargaisons de drogues sur fond de trafics des armes tous azimuts.

Les problèmes de sécurité dans l’espace saharo-sahélien ne peuvent être bien compris qu’en prenant en considération une série de facteurs qui interagissent: le contrôle de l’espace saharo-sahélien sur fond de tensions consécutives à la question Sahraouie entre l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie ; les séries de révoltes et ruptures de rang des intégrés Touaregs des armées maliennes et nigériennes ; les tentatives algériennes de confiner les éléments de l’ex-GIA, GSPC et aujourd’hui Aqmi dans l’espace saharo-sahélien ; l’africanisation progressive du mouvement salafiste, ses accointances avec Boko Haram et leur allégeance à Aqmi ; les enjeux propres à l’économie de ce territoire habité par des sociétés traditionnellement pasteurs éleveurs aux conditions de vie difficiles, territoire dont le sous sol est riche en minerais potentiellement exploitables mais également émaillé de trafics de tous genres ; le spectre de l’OCRS – projet colonial, qui devait participer au rayonnement de la France en tant que puissance mondiale au sortir de la Seconde Guerre mondiale et au même moment, les colonies initiaient le procès de leur autodétermination et, ce besoin, en ces jours, réactualisé dans un contexte de l’économie mondiale chancelante – toute chose qui prend son sens en suivant la phrase célèbre de Kipling « rayonner sans agir et sans se mêler des affaires du monde, c’est abdiquer » ; la corruption généralisée, la faillite de l’Etat wébérien (sécuritaire et imposition), laxisme institutionnel, impunité de tout genre; la gestion « tribale » ou « ethnique » par l’Etat des problèmes du Nord par le choix des interlocuteurs marqués socialement (statutairement s’entend) ; la mise à sac des dépôts de munitions en Libye ; la mort de Ibrahim Ag Bahanga dont les partisans seraient encore nombreux parmi les intégrés dans l’armée et le retour des militaires libyens d’origine malienne dans des régions où les forces armées et de sécurité y étaient absentes (l’accord d’Alger y est passé par là !).

Surtout, la géopolitique et stratégique régionale n’y est pas assez favorable au Mali – du fait de la sanctuarisation de l’Aqmi sur son territoire, les hésitations des gouvernants dans l’adoption et le rejet du code de la personne et de la tutelle, la gestion des questions migratoires, etc. – C’est dans un tel enchevêtrement de facteurs disparates que les récents bruits des bottes puissent être expliqués or, le développement d’un tel dessein inquiète.

Aujourd’hui, comme en 1963, le caractère autonomiste est plus que réaffirmé contrairement en 1990 et en 2006 où les rebelles n’avaient pas de revendication politique explicite. C’est dire que les acteurs ne sont plus les mêmes bien qu’ils soient issus des mêmes communautés d’origine. Ici, le projet a été nourri politiquement par de nouveaux cadets sociaux et qui ont pu se liguer avec des combattants en arme n’adhérant pas aux Accords de Tamanrasset, au Pacte national et à l’Accord d’Alger. Tel est, à mon avis, le contexte socio-anthropologico-politique qui a présidé à l’ouverture des hostilités dans les régions nord et centre du Mali.

Les Echos : Depuis 1960, chaque régime au Mali a connu sa rébellion touareg. Est-ce un phénomène irrédentiste, cyclique ou tout simplement dû à la pauvreté ?

N. K. : Si les rébellions apparaissent de manière cyclique au Mali, cela ne voudrait point dire qu’elles aient été toutes irrédentistes. Leur recrudescence apparaît indiscutablement comme l’une des constances majeures de la vie politique malienne depuis le milieu des années 50, dans ce qui était alors le Soudan français. Par ses manifestations en 1958, de 1963 à 1964, une révolte et sa répression circonscrite à Kidal ; celles de 1990-1994 et de 2006 dont les suites sont celle actuelle qui ont touché tout le septentrion malien. Les raisons avancées sont multiples :

– il y a lieu de réfléchir sur la dégradation des pouvoirs politiques traditionnels à l’époque coloniale (et leur dialectique) pour comprendre les mécanismes du pouvoir dans les sociétés maliennes actuelles, tout en nous interrogeant sur les modes d’effectuation de l’intégration (spécifiquement horizontale) des divers groupes ethniques par l’Etat ;

– la crise du pastoralisme nomade consécutive aux conséquences de la domination coloniale des sociétés Arabo-berbères s’est caractérisée par la perte du contrôle social de l’espace et la contradiction entre la propriété privée du bétail et l’appropriation communautaire des ressources naturelles (végétales et minérales) ;

– l’avènement des indépendances, en fixant des frontières de plus en plus rigides, dissocie l’espace politique de celui économique, c’est-à-dire que l’espace naturel des nomades se voit partager entre plusieurs Etats – cela est d’ailleurs vrai pour nombre d’autres groupes ethniques – ce qui diminua considérablement les meilleurs espaces-ressources (pâturages, parcours) et empêcha toute réactivation du commerce trans-saharien : d’où le problème des frontières et des populations transfrontalières ;

– les tentatives de déstructuration des chefferies traditionnelles jugées rétrogrades et le changement du taux d’imposition (au quadruple) pour les pasteurs éleveurs (1962) ;

– les crises écologiques consécutives aux sécheresses de 1969, 1973 et 1984 provoquèrent une famine généralisée qui se solda par un exode massif des nomades, qui ont presque perdu leur bétail ;

– la réaction lente des gouvernements pour circonscrire l’exode et une aide humanitaire insuffisante et de surcroît détournée ; etc.

Cet enchevêtrement de crises consacra le pourrissement des rapports intercommunautaires (nomades et sédentaires), d’une part, et, d’autre part, les nomades assimilent tous les fonctionnaires et administrateurs de l’Etat à des sédentaires; et des rapports Arabo-berbères et l’Etat-nation (gouvernement) qui les administrent. Alors se pose de façon frontale le problème de la gouvernementalité dans l’Etat malien. C’est dans ce contexte général de crises que la société Touareg s’est trouvée écartelée entre « révolte ou révolution » cristallisée au tour de l’identité ethnique. Cette identité est construite d’abord en fonction de la perception que « l’être générique » touareg se fait de lui-même et qui est transmise ou véhiculée par la société à l’extérieur; ensuite, celle construite au gré des mutations (en rapport aux crises susmentionnées), qui génèrent des revendications identitaires en décalage, voire en rupture, avec la société dite traditionnelle ; enfin, celle relative ou construite au cours de l’exil par ceux qui sont devenus par la suite les « Ishumar » de 1990.

En plus de ces identités partagées, approximativement, par l’ensemble du monde touareg, il y a une extérieure, qu’on accole aux Touareg et généralement à tort : il s’agit de celle relative à l’héritage de rebelles.

Tout compte fait, ces différentes révoltes n’ont pas les mêmes logiques et les mêmes objectifs.

Cependant, soulignons que ces différentes crises et leurs manifestations (insurrections, révoltes ou révolutions) apparaissent dans des circonstances où l’autorité et les pouvoirs politiques coloniaux et postcoloniaux sont soit affaiblis (les révoltes de Firhoun en 1916 au Soudan – Mali et celle de Kaocen en 1917 au Niger) – ces révoltes se déroulèrent au même moment que la première Guerre mondiale 1914-1918 -, soit en construction (la révolte dans l’Adrar des Ifoghas au Mali entre 1963-1964, 2012) : l’Etat-nation malien était en formation de même que la guerre d’indépendance algérienne venait de prendre fin, soit en transformation au moment où les Etats renouent à la démocratie et à la décentralisation, jusqu’alors régis par de « puissants » partis uniques et dirigés d’une « main de fer » par des militaires (1990) ; soit dans un contexte électoral comme celle de l’organisation des élections générales de 2012 sur fond de réforme institutionnelle – insuffisamment débattue et appropriée – et qui serait le dernier mandat du président sortant.

Au fait, cette lecture nous renvoie à une compréhension des crises politico-culturelles africaines ; elle ne constitue, dans ce qui nous occupe, qu’une modalité d’expression des facteurs accélérant ou déclenchant des conflits. Ces « conflits de seconde génération » se déroulent dans un contexte, où en Afrique comme ailleurs, l’Etat-nation est en crise, « menacée par le haut » (du fait de la mondialisation) et « par le bas » (du fait de l’appel à l’ethnicité, au groupe d’origine, les associations des ressortissants, etc.)

En somme, ces crises se déroulent quand l’Etat est en déliquescence et qu’au point que plusieurs des conflits subsahariens paraissent moins répondre à des logiques politiques, ethniques ou régionales qu’à une logique économique et prédation.

C’est aussi dans cette complexité que la rébellion a eu droit à des récits circonstanciés rares, mais les interprétations ont fleuri. Pour certains, les mouvements de rébellion renvoient à des guerres tribales ; des conflits noirs-blancs; le témoignage de la permanence ou de la résurgence de l’ethnicité touareg, élevée en réalités socio-anthropologique et politique plus signifiantes que les slogans du type : peuple malien, nation malienne, un peuple, un but, une foi. D’autres évoquent, les droits des minorités bafouées et qui demandent réparation, l’ethnicisme, le séparatisme Touareg sans en cerner les contours idéologiques, sans en préciser les bases territoriale, sociale et le contenu politique et enfin la crise de l’Etat-nation.

Si, tout ceci n’épuise pas le sujet, c’est parce que les mouvements de rébellion Touareg sont le résultat d’une longue histoire. Car, ce serait d’un schématisme réducteur d’expliquer un tel conflit traversé de part en part par l’identitaire et l’ethnicisme, et surtout leur ampleur par des motifs uniquement économique, social, politique, rationnel, en minimisant le rôle des préjugés, des peurs, des fiertés, des a priori et des passions séculaires mêmes ataviques.

En effet, les « rébellions » organisées autour des groupes de populations fussent-ils ethniques ne laissent pas indifférent. Elles s’attirent soit la sympathie de ceux qui y voient l’effort d’un groupe, d’une communauté, d’une ethnie ou d’une minorité pour préserver ses particularités, ses intérêts ou sa différence ; soit les foudres, les « boulets turcs » des partisans d’un « Etat moderne » qui l’identifient à la convulsion sanglante des marginaux refusant de s’intégrer dans un ensemble national. Ces partis pris, plus ou moins avoués, expliquent le caractère trop souvent passionnel, partiel de la documentation existante et des articles de presse récents ou le témoignage orienté des acteurs, des événements.

Les Echos : Y a-t-il une solution pour conjurer définitivement la rébellion touareg qui a tendance à se régionaliser dans l’espace Saharo-sahélien avec l’implication d’Aqmi ?

N. K. : Toutes les fois qu’il y ait eu rébellion au Mali, elle a été circonscrite à des territoires bien déterminés. Une constance est que Kidal a toujours été le centre des irradiations. Cela s’explique, également, par son statut de ville garnison et sa forclusion pendant un bon moment dans l’histoire de ce pays.

La résolution à long terme de ces problèmes passe par la prise en compte des causes diverses de tension dont on a pu voir l’enracinement. Nous pensons que l’implémentation de la violence communautaire informe la production de l’ethnicité qui peut être comprise comme une entreprise de déconstruction de la modalité nationale et territoriale. En fait, nous devons faire le procès de « l’intégration horizontale de communautés hétérogènes à l’intérieur » des frontières-lignes héritées de la colonisation et parallèlement montrer comment les rébellions touarègues ont pu s’aménager un espace pour l’expression d’un discours alternatif et/ou identitaire. Au fond, ce qui est surtout en cause, c’est le mode de gouvernement des Etats-nations et l’intégration des populations dissemblables. Ce phénomène s’accompagne souvent d’un sentiment d’exclusion ou de préjudice individuel et collectif, renforcé dans bien de cas par l’utilisation de formes centralisées et hautement personnalisées de gouvernement.

En plus de cet aspect du pouvoir, la question nationale ne se résume pas seulement à des problèmes de cohabitation ou de rapports interethniques, de co-exploitation (des pâturages, des terres et des eaux) entre les communautés dont les genres de vie diffèrent, elle est aussi liée aux disparités éco zonales, de forces productives en présence et de la manière dont les identités différentielles sont gouvernées. Ces dernières vivent dans un climat de crise latente et épisodiquement ouverte et violente.

Lorsque les dirigeants ne sont pas suffisamment tenus de rendre des comptes, que les régimes ne sont pas transparents et qu’il n’existe pas de système adéquat de contrôle du pouvoir, que la légalité n’est pas respectée, qu’il n’y a pas de moyens pacifiques de remplacer ceux qui sont au pouvoir, que les droits de l’Homme ne sont pas respectés, alors le contrôle politique prend une importance excessive et les enjeux deviennent dangereusement élevés.

Au Mali, cette crise a pour fondement la contestation par les communautés arabo-berbères de leur non intégration et à la prépondérance de l’élément « soudanais » dans les instances et organes dirigeants et particulièrement dans les régions Nord. La contestation est d’ordre culturel et politique.

Le phénomène actuel de l’effondrement de l’Etat est beaucoup plus particulier, circonscrit et identifiable. C’est à la fois une cause et un effet politiques qui ont leurs implications économiques et sociales. Le problème repose sur une hypothèse, caractéristique de l’ère présente: on s’attend à voir le territoire et la population se diviser en entités politiques qui déterminent au sein de leurs limites, si inégalement que ce soit, l’identité, l’ordre et l’autorité. Ici, pourrions-nous soutenir que nous sommes au cœur de la problématique de l’effondrement du territoire politique national et de son remplacement ou de sa contestation par des terroirs bien localisés ?

Certes, les diverses couches de la société ont été trop entamées culturellement et trop délocalisées pour se replier sur un modèle identitaire ethno-territorial. La menace qui plane sur la tenue des élections générales de 2012, de part la nouvelle rébellion et la sanctuarisation de l’Aqmi auraient des répercussions sur l’état de la nation et, même, une justification légale de la modification de l’agenda électoral.

Cette situation, en consacrant le lit à Aqmi, génère davantage d’enjeux qui se déclinent en terrorisme religieux islamique, trafic de tout genre sur fond de violence intercommunautaire entretenue. Ainsi, sont retardées ou hibernées l’exécution de nombre de clauses des différents accords signés par l’Etat et les groupes rebelles en matière de projets et programmes de développement.

Au-delà de la question du terrorisme, cette situation rappelle avec force que le Sahara que Braudel désignait comme « l’autre Méditerranée » est un élément essentiel de son système et qu’il le demeure malgré l’épisode colonial qui a voulu en faire un monde-frontière et les Etats-nations un appendice territorial à seul usage stratégique. Elle rappelle que la mondialisation ne saurait être unilatérale ou univoque ; la globalisation oblige, les marges sont là pour la subvertir et la ramener aux réalités du monde.

Les Echos : Pensez-vous que la lutte doit être menée conjointement par les Etats du Sahel ?

N. K. : A mon avis, il y a lieu de dissocier le traitement à accorder aux écueils qui essaiment l’espace Saharo-sahélien. La question touareg est un problème national, tout comme la sanctuarisation de l’Aqmi qui, toutefois, mériterait une action conjointe entre les pays riverains du Sahara et du Sahel.

Pour ce qui est de la question Touareg, la lutte se doit d’être menée sur deux fronts : militairement d’abord, les rebelles doivent être vaincus et quelque soit le prix et un retour diligent de l’administration ; ensuite, politiquement, il y a lieu de revoir tous les accords signés à partir d’une évaluation rigoureuse ; tout comme, il y a lieu de ne pas transiger sur la présence des forces armées et de sécurité dans la zone en étant ferme sur la perspective d’intégration des « rebelles » dans les corps habillés qui n’est pas une panacée.

Pour ce faire, les actions menées autour du PSPSDN doivent être confortées à travers un essaimage maillage des axes routiers (Gao-Bourem-Kidal-Tin Akouer-Anéfis-Kidal-Aguel hoc-Abeïbara-Tessalit ; Douentza-Tombouctou-Bourem) et la mise en valeur de la vallée du Tilemsi qui regorgerait d’un potentiel hydrique. Ces axes routiers feront en sorte que les populations aux lisières des frontières algériennes et mauritaniennes soient davantage tournées vers l’intérieur du pays et non le contraire : tout ou partie du pays doivent être liés et maintenus dans un ensemble national et sans qu’une partie ne se surprend à payer pour l’autre. Pour une fois, le sursaut national est plus que d’actualité et que l’école républicaine puisse devenir le chantre d’un tel sursaut citoyen.

Une nouvelle lecture et articulation de la géopolitique et stratégique sous-régionale est plus qu’une urgence. Cette lecture doit tenir compte du fait que le Sahara ne soit plus considéré comme une frontière mais davantage en lieu de vie, toute chose qui permettrait aux nouvelles régions de Taoudéni et de Ménaka d’être plus effectives. Sans ces préalables, la lutte conjointe des Etats du Sahel contre l’Aqmi serait vaine.

Propos recueillis par

Abdrahamane Dicko

Le 29 Février 2012