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Pendant que le gouvernement de transition est en cours de composition, le Dr. Naffet Keïta nous livre sa vision d’un Mali à l’épreuve de plusieurs turbulences sociopolitiques. Philosophe et anthropologue de formation, il a fait des recherches universitaires sur l’état de la nation au Mali. Cet universitaire a soutenu une thèse de doctorat sur les rébellions Touareg au Mali. Maître de conférences, il enseigne à l’université de Bamako (ex-Flash) depuis 2001. Il est l’invité du mois d’Avril d’Afribone.

Afribone : Le Mali traverse une zone de turbulence avec une rébellion armée qui avait abouti à un coup d’Etat militaire. Quelle analyse faites-vous de la situation sociopolitique du pays ?

jpg_naffet-invite.jpgNaffet Keïta : Le coup d’Etat est un épiphénomène du contexte global dans lequel se trouvait le Mali. Nous sommes un pays continental qui a des frontières avec sept pays ; nous avons une large partie du territoire composée de désert et parsemée de trafics de drogue, de prolifération d’armes légères et d’une sanctuarisation d’Al Qaeda au Maghreb Islamique (Aqmi).

Sur le plan géostratégique, le Mali ne suit plus la position algérienne mais davantage la feuille de route des Nations Unies en vue de l’autodétermination de la République Arabe Sahraouie Démocratique. Cause pour laquelle, il s’est mis à dos un allié privilégié de la région qu’est l’Algérie.
Par ailleurs, notre pays a accepté de recevoir le fonds souverain marocain à travers la Sotelma, la BDM, la BIM et récemment la Banque of Africa. Il a également accepté des investissements libyens au temps de la grande Jamahiriya de Kadhafi.

Autre chose, la société algérienne de droit australien, Baraka, a eu le permis de prospecter le pétrole malien. Quelques années après, elle a vendu ses actions à la Sonatrach de l’Algérie. Ce qui est également indicatif du fait que le Mali devienne un terrain de jeux et d’enjeux dans la sous-région.
N’oublions pas également, le refus des gouvernants Maliens de signer les accords de réadmission avec la France, toute chose qui ferait déplacer les frontières européennes de la Méditerranée vers l’espace Saharo-sahélien.
Le dernier facteur est que, la Libye, après le départ de Kadhafi, est devenue un marché d’armes ouvert. Le Mali n’ayant pas de frontière avec la Libye, comment expliquer que cette troupe d’élites d’origine malienne puisse rejoindre le pays ? Il a fallu la complicité d’un pays frontalier !

Quelle lecture faites-vous des journées de troubles de l’après coup d’Etat ?

Au-delà de ma position d’enseignant-chercheur, je fais parti de la direction du parti MIRIA (le Mouvement pour l’Indépendance, la Renaissance et l’Intégration Africaine). Après le coup d’Etat, il y a eu des condamnations qui, à mon avis, relevaient plus d’un ordre de respect de l’ordre républicain. Mais la situation sociale et politique était telle que nous devrions réfléchir autrement. La question qui concerne d’avantage les Maliens n’est pas les élections mais comment recouvrer et respecter l’intégrité territoriale du Mali ? En tant qu’universitaire, je suis à l’écoute du corps social.

Et quelque soit, aujourd’hui, nos amertumes, nos désenchantements, nous devons sauver le Mali. Avec l’intervention des officiers du CNRDRE [Comité National de Redressement de la Démocratie et la Restauration de l’Etat], on s’est rendu compte que la hiérarchie militaire a été décrédibilisée. Cela valait-il la peine de perpétrer un coup d’Etat ? Jusque là, je n’ai pas la preuve que l’armée n’était pas suffisamment dotée en moyens. Mais cette hypothèse est avancée.

Par contre, ce que je remarque, c’est que l’armée est constituée beaucoup plus de gens qui n’ont plus les mêmes notions de patrie, de citoyenneté et d’engagement que nombre d’autres Maliens. On a vu la bravoure de ceux qui ont combattu à Aguel Hok, à Tessalit, etc. Je ne vais pas polémiquer sur les raisons de leur non approvisionnement. Mais après la chute de la première région militaire, Gao, je me pose des questions. Est-ce réellement que l’armée soit constituée par de gens qui connaissent le sens de l’engagement ou qui ont la pratique du métier ? Est-ce que nos impôts doivent continuer à entretenir de telles pratiques ? Est-ce que l’armée est devenue un corps ne recevant que des gens fuyant le chômage ?

Les Maliens disent qu’ils ont été désabusés mais il ne restait à ATT que cinq (5) semaines de pouvoir. A partir de cette hypothèse, je me dis qu’il n’a pas assez investi dans l’entretien et la mise en condition de son armée. Par contre, j’ai été recruté dans la fonction publique en 2000. C’est avec le pouvoir d’ATT que mon salaire a presque triplé. En regardant le nombre des infrastructures réalisées, je ne peux pas dire que le monsieur (ATT) était mauvais sur toute la ligne.

Vous avez soulevez la chute de GAO. Est-ce que le camp de cette ville était fort pour tomber aussi facilement aux mains des rebelles ?

Je ne peux pas comprendre qu’il faille faire en sorte que les rebelles entrent dans la ville avant de se défendre. La meilleure défense, c’est d’attaquer. Hors depuis le 17 janvier, on n’a pas vu notre armée attaquer.

Le pays est aujourd’hui divisé en deux. Quelle solution avons-nous pour recouvrer son unité ?

Nous avons aujourd’hui besoin d’un gouvernement de guerre composé de dix personnes au maximum. Ce gouvernement aura deux objectifs : la récupération des territoires perdus au nord et l’organisation des élections. L’Assemblée nationale peut appeler quotidiennement ce gouvernement à rendre compte des actions entreprises.

Combien de temps proposerez-vous à ce « gouvernement de guerre » pour venir à bout de sa mission ?

Tout dépendra de notre trésor public, du sacrifice que le peuple malien va vouloir faire. Ce gouvernement doit également réfléchir désormais sur la question « quelle armée nous voulons ? » On n’a plus besoin d’entretenir une armée pléthorique et inefficace.

Que pensez-vous de la question touareg qui a engendré tout ce bouleversement ?

Avant la rébellion, il y a eu le conflit libyen et la problématique d’Aqmi, etc. La rébellion n’est pas la seule cause de la chute du président ATT.

Pourquoi cette question touareg reste posée et sans solution depuis l’indépendance du Mali ?

J’ai sympathisé avec un certain nombre d’acteurs de la rébellion. Les différentes rébellions n’avaient pas les mêmes objectifs. Celle de 1963 était beaucoup plus une révolte fiscale qu’une rébellion. Les populations nomades notamment arabes et tamasheq se sont imposées de manière excessive alors que la majorité de cette population n’était pas fonctionnaire et ne pratiquaient qu’un élevage sentimental ne pouvant les permettre de se développer. Quand les gouvernants de l’époque ont décidé de collecter les impôts, malheureusement, bon nombre de cadres ont décidé de faire du mal à cette population en les envoyant leurs anciens esclaves pour réclamer l’impôt.
Celle de 1990 était constituée beaucoup plus de jeunes maliens qui avaient quitté le pays pour diverses raisons : soit leurs parents avaient été tués lors de la première rébellion, soit à la suite de la sécheresse des décennies 1970 et 1980. Ils sont allés en Algérie et subjugués par les sirènes de Kadhafi en faveur de la constitution d’une « nation touareg ». Certains parmi eux ont été enrôlés dans l’armée libyenne pour faire la guerre au Tchad, au Liban, au nom des palestiniens et en Afghanistan. Et quand ils sont entrés, ils se sont dits : « nous sommes en train de nous battre pour les autres. Pourquoi ne pas le faire pour nous mêmes ? ».
En réponse à cette situation, l’Etat a mis en œuvre des actions de développement pour les régions du nord. Mais les cadres Touareg qui avaient été retenus pour piloter ces projets ont irrigué davantage leurs communautés, leurs fractions, au lieu d’en faire bénéficier toute la population du nord.
Pour la nouvelle rébellion, un bataillon a pu traverser de plus de 800 kilomètres avant d’atteindre le Mali. Quel pays, ces gens ont-ils traversé ? Est-ce parce que l’Algérie est fâchée contre le Mali ? En tout cas, très peu d’entre eux sont passés par le Niger. La démarche de l’Etat pour les accueillir est aussi contestable. Quand ces « compatriotes » sont revenus de la Libye, armés, au moins cinq ministres les ont reçus. Est-ce que cela veut dire qu’il faut porter des armes pour être écoutés ?

Une seule question préoccupe aujourd’hui les maliens. Où va le pays ?

La réponse la plus facile à cette question est de jeter l’opprobre sur ceux qui sont partis, c’est-à-dire ATT et son gouvernement. Et nous ? Qu’est-ce que nous avons posé comme acte pour ne pas arriver à cette situation ? Le coup d’Etat, en réalité, a fait bouger les lignes. C’est l’occasion pour le Mali de tracer une nouvelle trajectoire pour la nation.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

Le 24 Avril 2012

© AFRIBONE