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Les travailleurs de l’hôpital Gabriel Touré manifestent (un sit-in de deux heures chaque lundi et jeudi) pour exiger de meilleures conditions de vie et de travail. Entre autres doléances figure le départ du directeur général de l’hôpital, le Dr. Abdoulaye Nènè Coulibaly. Que reprochent-ils à l’administrateur ? Le secrétaire général du comité Gabriel Touré du Syndicat National de la Santé, de l’Action Sociale et de la Protection de la Famille (SNS-AS-PF), le Dr. Loséni Bengaly, répond dans une interview qu’il nous a accordée.

Depuis un certain temps, un climat délétère s’est installé au sein de l’hôpital Gabriel Touré avec une fronde du syndicat. Pouvez-vous nous rappeler les raisons de ce mécontentement ?

jpg_Dr.-Bengaly.jpgDr. Lozeny Bengaly : Climat délétère, s’il faut utiliser ce terme, il existait depuis plusieurs mois. De plus, plusieurs années de gestion ont abouti à cette situation. Je conviens que l’hôpital a atteint un niveau dramatique ces derniers temps. Aujourd’hui, nos revendications sont très nombreuses. Je m’en tiens aux principales et qui figurent dans une lettre que nous avons adressée au directeur général de l’hôpital pour l’informer de notre intention de faire des sit-in périodiques. Il y a d’abord le problème de fonctionnement de l’hôpital. La pharmacie se trouve dans un état crucial dû à des ruptures fréquentes des produits. L’hôpital est incapable de fournir certains actes de premiers ordres au niveau des services de soins et des blocs opératoires. Le laboratoire ne fonctionne pas correctement, l’imagerie médicale à savoir la radio et le scanneur sont en panne. On a emprunté des appareils à l’hôpital du point G pour faire fonctionner au moins la radiologie.

Il y a également un problème crucial d’accumulation d’arriérés de ristournes que la direction doit aux travailleurs, de frais de garde, d’allocations familiales bien que l’INPS ait payé ces allocations à l’hôpital. Il y a également des arriérés de reversement de retenus pour la mutuelle des travailleurs de l’hôpital, il y a des arriérés dans l’approvisionnement du fonds social.

Ces problèmes semblent être des problèmes structurels. Pourquoi attendre aujourd’hui pour les soulever ?

Je dirai que ces problèmes remontent à l’entrée en fonction du directeur à l’hôpital. On vient dans un service avec des objectifs et des missions. Si une mission vous ait confiée et que vous n’arrivez pas à en mesurer la hauteur, les conséquences suivront obligatoirement. Depuis la nomination du directeur [en 2007, Ndlr], l’hôpital a commencé à chuter.

Lors de la passation de service, j’ai été appelé à participer à l’inventaire de la pharmacie. Il y avait, dans ses comptes, un excédent de 260 millions de liquidité, sans compter la valeur des stocks. Je prends cet exemple parce que c’est une pharmacie que je connais bien pour y avoir travaillé trois ans durant, de 2000 à 2002.

Avec le directeur actuel, la pharmacie a cessé de payer ses fournisseurs. Ce qui a amené ces derniers à ne plus vouloir donner de médicaments à l’hôpital. Quand on prescrit une ordonnance à un patient, il n’a pas la chance de trouver 10 % de ses produits dans notre pharmacie ; parfois une simple seringue manque à la pharmacie de l’hôpital.

Dans le document que le directeur a soumis au dernier conseil d’administration, la pharmacie doit à ses fournisseurs 597 074 565 F Cfa. En plus de cela, les créances (c’est-à-dire le montant retiré au niveau de la pharmacie sans être remboursé) s’élèvent à 204 657 915 F Cfa. Parmi ces créances, le directeur, à lui seul, a fait des prélèvements à hauteur de 125 898 570 F.

Quelle a été la destination de ces fonds prélevés ?

C’est lui seul qui peut le dire ! Mais ces prélèvements sont contraires au décret qui organise la pharmacie hospitalière. Ce décret pris en février 2005 dit que les recettes de la pharmacie servent «exclusivement à approvisionner la pharmacie». En aucune manière le directeur n’a le droit de prendre un franc à d’autres fins. Il l’a fait et jusqu’au jour d’aujourd’hui il n’a pas encore remboursé ces fonds.

Nous n’avons rien à reprocher à la personne du directeur. Mais le syndicat en veut à sa mauvaise gestion. Les conséquences de cette gestion ont entrainé l’hôpital dans des situations désastreuses.

Quels sont les efforts que vous avez entrepris avant d’arriver à l’initiative de ces sit-in ?

Nous avons pris la tête du syndicat en août 2011. Mais avant, il y avait un protocole d’accord signé en janvier 2011 que le directeur devait respecter. Notre tâche de syndicaliste a été de le rencontrer lorsque nous sommes arrivés. Nous avons expliqué ce qu’il devrait faire par rapport à ce protocole d’accord. En novembre nous lui avons adressé une lettre, renouvelée en décembre, pour lui rappeler la non application de l’accord.

Tout ce que la direction devait faire en matière d’apaisement, nous avons été les premiers à anticiper. Comme solution, il a commencé à sanctionner des syndicalistes. Il a dit avoir totalement exécuté un marché de 318 millions pour le fonctionnement de l’ORL. Nous n’avons pas vu d’impact.

Nous avons déposé un préavis de grève, le 12 mars, au ministère de la fonction publique. Les gens pensent que ce mouvement a commencé avec le coup d’Etat. Je dis non ! Nous étions en négociations au ministère, le 21 mars, lorsqu’on nous a débarqué de la salle parce qu’il y avait un soulèvement à Kati. La grève était prévue pour les 28 et 29 mars.

Nous l’avons suspendue pour compatir avec les problèmes qui prévalent aujourd’hui dans le pays. Ce n’est pas un mouvement spontané. Et nous avons sensibilisé la direction et les travailleurs pour que nous puissions aller dans une logique de concertation. Malheureusement, nous n’avons pas eu de responsable qui se soucie du mieux être de l’hôpital. Les actions que nous menons aujourd’hui s’imposaient ne serait-ce que pour montrer notre mécontentement face au fonctionnement de l’hôpital.

Des voix s’élèvent pour dénoncer vos sit-in qui, selon leur argumentaire, interviennent pendant que le pays se trouve dans une situation périlleuse. Que pensez-vous de cette remarque ?

C’est très légitime de dire que lorsque le pays brûle que chacun doit se soucier de l’essor national. Les manifestations que nous faisons rentrent dans ce cadre. Au nord, la plupart des centres de santé sont fermés, le personnel sanitaire a quitté les lieux et les populations sont laissées dans une situation désastreuse. A Bamako, il y a des prémices de violences.
Dans ces contextes, quel espoir pour la population en matière de santé ? Quelqu’un qui est évacué du nord pour Bamako s’adressera certainement à l’hôpital Gabriel Touré qui est quand même le N°1 du système sanitaire du Mali. Si ça ne va pas dans cet hôpital, cela se ressentira partout. Nous cherchons, en temps que professionnels de la santé, à répondre aux besoins de la population lorsqu’elle doit s’adresser à notre structure.

Quelles sont donc les espoirs d’une sortie de crise après plusieurs semaines de bras de fer ?

Vous me posez une question difficile. Si je dis qu’un espoir est lisible, c’est comme s’il y avait une solution. Mais puisque nos actions continuent, je dis oui il y a de l’espoir. Je demande à ce que la population puisse s’emparer du problème Gabriel Touré. Nous souffrons lorsque quelqu’un est transféré à l’hôpital Gabriel Touré et qu’il se voit contraint d’aller ailleurs parce que l’hôpital n’a pas été en mesure de le prendre en charge.

Nous avons rencontré des responsables du ministère de la santé, nous espérons qu’ils vont entendre notre cri d’alarme. Le 15 mai, une délégation du comité exécutif du SNS-AS-PF nous a rencontré et exprimé sa solidarité à notre action. Celle-ci a d’ailleurs assuré que si notre problème n’est pas résolu dans les meilleurs délais, le syndicat va étendre le mouvement aux autres structures sanitaires.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

17Mai 2012

©AFRIBONE