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Les élections présidentielle et législatives organisées le 22 novembre au Burkina Faso,  se sont globalement bien déroulées au regard des longues files d’électeurs qui se succédaient dans les bureaux de vote, partout où ces derniers étaient ouverts sur le territoire national. L’organisation de ce double scrutin était une véritable gageure dans le contexte actuel du Burkina, qui est depuis 2016, le théâtre d’attaques djihadistes et de défiances communautaires ayant engendré près de 2000 morts et plus d’un million de déplacés, contraints de se mettre « au vert »  dans d’autres parties du territoire encore sous le contrôle de l’Etat. Au finish, il y a eu plus de peur que de mal comme qui dirait, et les treize candidats à la magistrature suprême et la dizaine de milliers de postulants à la députation ont pu se défier auprès des six millions cinq cent mille électeurs potentiels, à coups de piques et de rodomontades, le tout dans une ambiance plutôt bon enfant. C’est justement ce calme et cette maturité politique des différents acteurs malgré les enjeux qui ont probablement eu raison du stress  chez les électeurs dont on pensait qu’ils allaient rester sur le qui-vive et chez eux le jour du scrutin, par instinct de survie.

On espère que les vainqueurs de ce double scrutin se mettront vite à la tâche

Du coup, la journée électorale d’hier a été l’une des plus animée de l’histoire du Burkina, et il ne serait pas étonnant que malgré les risques sécuritaires, les couacs et le dilettantisme manifeste de certains agents électoraux, le taux de participation batte tous les records, depuis le retour de notre pays à une vie constitutionnelle au début de la décennie 90. Chapeau bas donc à la Commission électorale, aux 50 000 agents de sécurité déployés sur le terrain et à leurs supplétifs, mais « youyou » aussi à l’ensemble de la classe politique qui a quadrillé les zones accessibles du territoire national en prêchant pour la paix et la réconciliation nationale. C’est vrai qu’on peut et qu’on doit s’offusquer de la débauche de moyens financiers à la limite insultante, qui tranche avec la misère dans laquelle des milliers de nos compatriotes courtisés ont sombré, mais on peut la comprendre quand on sait que cette corruption électorale qui ne dit pas son nom est quasiment une « marque déposée » pour tous les acteurs politiques chez nous et plus globalement en Afrique. Toutefois, on aurait mieux fait si on avait utilisé une bonne partie de la cagnotte pour venir davantage en aide aux déplacés internes qui en ont tant besoin, et pour prévenir les risques de propagation de la maladie à coronavirus à l’occasion de ces grands rassemblements, en mettant dans chaque bureau de vote des dispositifs de lavage des mains et des désinfectants alcoolisés. Il n’en a rien été simplement parce que les candidats n’avaient visiblement pour thèmes de campagne que la sécurité et la réconciliation nationale, qui, si elles étaient effectives, faciliteraient le règlement des problèmes liés à l’exil intérieur de certains de nos compatriotes et l’éradication de la pandémie. On espère que les vainqueurs de ce double scrutin se mettront vite à la tâche, et que le Burkina Faso en sortira encore une fois par le haut.

Tous les regards sont tournés vers la Commission électorale

 Toutefois, c’est plus facile à dire qu’à faire, et les signes de fébrilité, d’incertitudes et de suspicions qui font jour de part et d’autre, ne sont pas annonciateurs d’une période post-électorale paisible, à l’image de celle que nous avons vécue et saluée en 2015. Depuis quelques jours, en effet, si ce n’est pas l’opposition qui rue dans les brancards en raison des fraudes réelles ou supposées organisées par le parti au pouvoir, c’est ce dernier qui se moque des arguments simplistes et effarants des « loosers » de l’opposition. Les deux camps semblent préparer les esprits à des batailles rangées, très dévastatrices pour l’image pourtant idyllique de notre pays en matière de démocratie. On espère que ces batailles seront judiciaires ou argumentaires à l’Assemblée nationale, et que les ego ou la boulimie du pouvoir des uns et des autres ne vont pas déchirer davantage notre tissu social que chacun d’eux a pourtant promis de rafistoler en cas de victoire. Il appartient aux leaders politiques et aux instances de régulation ou de règlement de crise, d’anticiper et de s’investir afin de refréner les ardeurs de certains militants déjà chauffés à blanc, pour qu’ils n’entrainent pas le pays avec eux dans l’abîme. En attendant les résultats de cette présidentielle et de ces législatives qui risquent d’être très serrés en raison du gabarit politique des principaux candidats, tous les regards sont tournés vers la Commission électorale qui a promis de ne pas laisser durer le suspense au risque d’exacerber les doutes et les suspicions réciproques, mais aussi vers la Justice qui a invité ceux qui ont intérêt à agir à déposer des plaintes en cas de fraudes avérées, en ajoutant qu’elle se fera le devoir de statuer suivant la procédure de flagrant délit. Si chacun joue bien son rôle, on ne devrait pas tarder à avoir les résultats qui mettront un terme au processus électoral, à moins qu’il n’y ait un second tour à la présidentielle dont certains observateurs et analystes n’écartent pas l’hypothèse.  C’est vrai qu’au regard des foules drainées par les uns et les autres à l’occasion des meetings, il est tentant d’anticiper le résultat de la présidentielle dont le vainqueur sortira, à moins d’un incroyable retournement de situation, du tiercé dont on n’a pas besoin de donner la liste des membres pour que chacun s’en fasse une idée. Quant aux législatives, on ne peut que se résoudre à faire un improbable calcul de probabilités, et seuls les spécialistes en art divinatoire du Gulmu pourront vous révéler au moment où vous lirez ces lignes, qui de l’opposition ou de la majorité présidentielle tiendra les rênes de la future Assemblée nationale, dont on sait par avance qu’elle sera forcément aux couleurs  de l’arc-en-ciel.

« Le Pays »