Partager

Le chef d’Aqmi voulait, pendant que ses hommes contrôlaient en 2012 le Nord du Mali, instituer une administration de façade composée de Touaregs afin de tirer discrètement les ficelles, révèle un document publié par RFI et Libération. Ce texte, feuille de route pour le Mali signée par Abdelmalek Droukdel, chef d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), a été découvert en février 2013 à Tombouctou par deux journalistes français de la radio RFI et du quotidien “Libération”, qui en ont publié dimanche soir l’intégralité sur leurs sites internet.

Cette lettre en six chapitres, rédigée en juillet 2012 et intitulée « Directives générales relatives au projet islamique jihadiste dans l’Azawad » (Azawad est le terme utilisé par les Touaregs pour désigner le Nord Mali) suggère de ne pas faire apparaître Aqmi dans les instances gouvernant la région, afin de ne pas provoquer une réaction de la communauté internationale.

« L’intervention étrangère sera imminente et rapide si nous avons la main sur le gouvernement et si notre influence s’affirme clairement », écrit Abdelmalek Droukdel. « L’ennemi aura plus de difficulté à recourir à cette intervention si le gouvernement comprend la majorité de la population de l’Azawad, que dans le cas d’un gouvernement d’al-Qaïda ou de tendance salafiste jihadiste ».

Il suggère même de renoncer dans un premier temps à appliquer une version stricte de la chariah afin de gagner les coeurs et les esprits des populations et suggère de gouverner « avec douceur et sagesse ».
Ce document démontre a contrario le manque de contrôle de l’émir d’Aqmi sur certains éléments de la mouvance jihadiste au Sahel: pendant les 10 mois où ils ont contrôlé la région, les islamistes radicaux se sont aliéné une majorité de la population locale, notamment en détruisant des mausolées et en appliquant une version rigoureuse de la chariah.
Ce document a été trouvé le 16 février 2013 par les journalistes Nicolas Champeaux, de RFI, et Jean-Louis Le Touzet, de “Libération”, envoyés à Tombouctou juste après la fuite des forces d’Aqmi, mises en déroute par l’armée française dans le cadre de l’opération Serval.
Les journalistes l’ont découvert par terre, dans les locaux dévastés de la chaîne nationale malienne ORTM à Tombouctou. Les deux rédactions ont pendant des mois traduit ces textes depuis l’arabe, puis les ont authentifiés et fait analyser par des experts.

– — —

• Comment Rfi et Libération ont découvert le document stratégique d’Aqmi
Le document, broché, gisait dans un amoncellement de feuilles poussiéreuses, interprétations de sourates, carnets, cahiers de coloriage pour enfants, sur le sol des locaux dévastés de l’Office de la Radio Télévision du Mali à Tombouctou. Durant l’occupation, les jihadistes y avaient établi une cellule en charge de la communication. Avant de s’enfuir, ils ont détruit tout le matériel technique de la station. Dans leur précipitation, ils ont laissé de précieux documents derrière eux. Récit.

Après leur départ, un mur de fortune, fait de pierres et de panneaux de bois, avait été érigé pour dissuader les badauds. Les envoyés spéciaux de Rfi et Libération, munis de sacs plastique, ont pénétré dans la station et en sont repartis les bras chargés de documents. Lors du tri, la mention « Al-Qaïda au Maghreb Islamique » et le titre du document sur la page de garde, ont immédiatement attiré l’attention du traducteur.
L’agence Associated Press, dix jours plus tôt, avait découvert trois des six chapitres de la feuille de route d’Aqmi pour le Mali. Celui découvert par Rfi et Libération comprend les six dans leur intégralité. Ils étaient reliés avec d’autres documents internes, rédigés ceux-ci par le conseil de jurisprudence d’Aqmi. Ces derniers (une soixantaine de pages) correspondent à des fatwas émises par la Choura d’Aqmi, en réponse à des questions sur le sort à réserver aux déserteurs, et sur l’excommunication.

AUTHENTIFICATION

Il est hasardeux d’affirmer avec certitude et de façon catégorique qu’un document de ce type est authentique. Cependant, l’authentification du document d’Aqmi dont nous diffusons l’intégralité a été réalisée selon trois critères : le recoupement, le lieu, et la cote.
LE RECOUPEMENT
Associated Press avait mis la main sur une partie du document dans un autre bâtiment de Tombouctou. Cela nous renseigne tout d’abord sur l’existence de plusieurs copies, et donc sur l’existence éventuelle d’un original.
LE LIEU
Le fait que ces deux copies aient été retrouvées à Tombouctou fait sens, car la ville a abrité durant des mois les chefs d’Aqmi, y compris feu Abou Zeïd, leur patron dans la ville. Il était logique que ses hommes aient plusieurs copies du livre de bord pour le Mali rédigé par Abdelmalek Droukdel, l’émir d’Aqmi.

LA COTE

La cote permet de valider la nature authentique du texte, car elle correspond à la manière retenue par le « comité des sages » d’Aqmi pour archiver ses documents internes. On découvre en effet, en haut à gauche de la page de garde, la cote 234/33. 234, c’est le deux cent trente quatrième document rédigé par le comité des chefs d’Aqmi depuis la création de l’organisation en 2007. 33, car c’est le nombre de documents rédigés par ce comité au cours de l’année en question. Il est par conséquent très difficile de rédiger un faux. L’islamologue Mathieu Guidère a pu authentifier le texte, car il avait dans sa base de données dix-huit documents rédigés par le comité des chefs d’Aqmi au cours de l’année 2012.

Par Guillaume THIBAULT

– —

• Les dessous de l’accord entre Aqmi et les mouvements armés du Nord

Al-Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi) est basé dans les régions frontalières de l’Algérie, du Niger, du Mali et de la Mauritanie.

Gao. Avril-mai 2012. Les cadres du Mnla et d’Ansar Dine se retrouvent dans la grande ville du nord du Mali pour engager des négociations. Leur but : allier ces deux mouvements qui défendent pourtant des objectifs radicalement opposés et organiser la gestion de l’Etat de l’Azawad. Le document, écrit par l’émir d’Aqmi Abdelmalek Droukdel, découvert à Tombouctou, permet de comprendre les coulisses de ces discussions qui n’ont finalement pas abouti et de découvrir l’influence du groupe terroriste dans le nord du Mali.

Ce lundi soir 7 octobre, l’émission Décryptage de Nathalie Amar évoquera le dossier, à 19h10 vers Paris et le monde sauf l’Afrique, à 19h10 TU vers l’Afrique.

« Nous tenons à exprimer notre désolation quant à l’échec de l’accord ». Ces propos prononcés par Abdelmalek Droukdel font référence au « protocole d’entente » signé le 26 mai 2012 à Gao par les leaders du Mouvement de libération de l’Azawad (Mnla) et d’Ansar Dine. Accord qui « explose» 24 heures plus tard en raison des dissensions au sein du Mnla et de la volonté des émirs d’Aqmi, notamment d’Abou Zeid à Tombouctou, d’imposer immédiatement la charia. Mais malgré cet échec, l’émir d’Aqmi va tout faire pour que son projet aboutisse.
A l’ouverture des discussions de Gao, le nord du Mali est occupé depuis cinq mois, l’armée malienne, impuissante, s’est retirée sur Mopti. Après la période des combats, s’engage la phase politique. Au sein des groupes du Nord, le mot indépendance est sur toutes les lèvres. Si le Mnla et Ansar Dine sont puissants militairement et communiquent à outrance, le leader d’Aqmi, Abdelmalek Droukdel et ses émirs dans la région, Abou Zeid, Mokthar Belmokhtar et Oumar Ould Hamaha travaillent dans l’ombre pour manipuler les groupes armés.

L’art de la manipulation

L’objectif du chef d’Aqmi est clair : son organisation doit décider, diriger mais ne jamais apparaître officiellement. Pour le mouvement terroriste, les rebelles maliens du MNLA qui se disent laïcs et ont des connexions dans le monde entier, doivent ainsi servir de façade, de vitrine. Dans le document découvert à Tombouctou par RFI et Libération, Droukdel s’interroge : « Quelle est la meilleure conception pour la formation du gouvernement, qui nous assure d’une part un Etat islamique sans qu’il soit étiqueté comme un gouvernement jihadiste ? »
Les discussions entre le MNLA et Ansar Dine débutent donc à Gao le 27 avril 2012. La pièce centrale du dispositif politique imaginé par Droukdel, c’est son allié dans la région, Iyad ag Ghali. Figure des rebellions du nord du Mali depuis les années 1990, ag Ghali a aidé le mouvement terroriste à prendre pied dans le massif de l’Adrar du Tigharghar au nord du Mali au début des années 2000. L’homme est respecté, puissant. Critiqué, rejeté par une frange du MNLA, ag Ghali nomme un émissaire pour négocier en son nom. Il choisi Alghabass ag Intalla, le fils du chef coutumier de Kidal. Au sein du Mouvement national de libération de l’Azawad, ils sont alors une poignée, pour des raisons familiales ou des questions de pouvoir, à vouloir un ralliement avec Ansar Dine, notamment le président Bilal ag Acherif et l’un des porte-parole du mouvement Hama ag Sid Ahmed.

Appliquer une législation islamique

Dès les premières discussions, la ligne dure souhaitée par Aqmi et défendue par Iyad ag Ghali apparaît. L’ensemble des articles qui sont écrits jour après jour s’articulent en effet autour de l’instauration de la charia même si le terme n’est jamais employé. Dans l’article 2 du protocole, il est indiqué : « Il faut appliquer la législation islamique basée sur le Coran et la Sunna ». L’article 9 est également très précis : « Tout désaccord avec l’un des principes fondamentaux de la religion abroge le présent accord ». Cette volonté de créer un émirat islamique dans l’Azawad est rejetée par la frange laïque du MNLA. « Nous savions que les populations pratiquaient, ou non, un islam tolérant, qu’il était impossible d’obliger les gens à vivre sous le régime de la charia », explique un cadre du MNLA.

Depuis son fief en Kabylie où il vit caché, Droukdel critique d’ailleurs les méthodes de ses combattants sur le terrain qui amputent ou flagellent les populations. Il appelle ses hommes à prendre le temps pour éduquer les habitants du nord du Mali aux principes de l’islam radical et conseille aux négociateurs qui sont à Gao de revoir leur position si le MNLA se braque : « Si l’application de la législation islamique est susceptible d’empêcher la signature de l’accord, il vaut mieux s’en séparer ». En fin stratège, Droukdel a déjà sa théorie pour soumettre dans le futur toutes les parties à ses idéaux. Il prévoit ainsi de mettre en place, après la signature du protocole, « un Haut Conseil islamique indépendant qui veille à protéger la charia et s’assurer qu’aucune violation n’en est faite à tous les niveaux de l’Etat ». Ce conseil religieux n’est évidemment jamais abordé lors des discussions avec les cadres du MNLA.

Armée du jihad

Le quatrième article de ce protocole d’accord a également provoqué un débat au sein du MNLA. Il porte sur la création d’une armée commune. Article 4 : « Les deux parties s’engagent pour la fusion de leurs forces respectives pour constituer une armée unifiée de l’Etat de l’Azawad ». « Ce qui nous posait problème, explique un cadre du MNLA, c’est que derrière cette fusion, on sentait que la priorité des leaders d’Ansar Dine, c’était de créer une armée pour défendre la cause d’Aqmi, à savoir mener le jihad, et non pour protéger nos populations et notre territoire. »

Depuis sa base algérienne, l’émir Droukdel dénonce une fois encore le manque de réflexion de ses éléments qui gèrent les discussions : « Est-ce que nous cherchons à ce que les membres du MNLA deviennent salafistes et jihadistes du jour au lendemain ? Cette idée est loin d’être réaliste et aura l’effet inverse sur eux, conduisant à leur éloignement. Les éléments du MNLA se sont ligués avec nous contre l’ennemi, que vouloir de plus ? »

Rassembler pour mieux diriger

A Gao, si les membres d’Ansar Dine négocient avec le MNLA, ils approchent dans le même temps les responsables de toutes les communautés, les leaders religieux, les grands commerçants, les responsables des différentes milices peul et songhaï. Ce n’est pas un hasard si, lorsqu’il écrit son texte en juillet 2012, Abdelmalek Droukdel sait qu’il doit chercher du soutien dans toutes les composantes de la zone en cas d’intervention militaire internationale : « L’ennemi aura plus de difficulté à recourir à cette intervention tant que le gouvernement comprend la majorité de la population de l’Azawad avec toutes ces composantes, ses mouvements et ses tribus et non un gouvernement d’al-Qaïda ou de tendance salafiste ».

Le rôle d’Abdelkrim le Touareg

Aujourd’hui, ces écrits de Droukdel agacent les anciens cadres d’Ansar Dine, désormais à la tête d’un nouveau mouvement touareg, le HCUA, le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad. « Il n’y avait aucun lien entre Iyad ag Ghali et Aqmi, nous n’avions pas les mêmes objectifs », s’énerve l’un d’eux. « Iyad c’est Iyad, Droukdel c’est Droukdel, je suis certain que ce document est un faux », ajoute un autre.
Pourtant, tous les éléments décrits avec précision par le numéro un d’Aqmi ne laissent aucun doute. « Droukdel avait des émissaires chargés de lui faire remonter des informations », affirme un responsable du MNLA présent à Gao. Il poursuit : « Abdelkrim le Touareg était en ville, il a participé à certaines discussions. Et même si c’est un taiseux, il était très attentif ». Abdelkrim le Touareg ou encore Abdelkrim Taleb, ou Targui, autant de surnoms pour cet émir d’Aqmi, Hamada ag Hama à l’état civil, Touareg natif de Kidal.

A la tête de sa brigade Al Ansar, il est responsable, entre autres, de l’enlèvement des Français Philippe Verdon, Serge Lazarevic et Michel Germaneau. « Abdelkrim a joué un rôle important dans les négociations », explique un expert de la zone. « C’est un cousin d’Iyad ag Ghali, on sait qu’il a tenté d’approcher directement les cadres du MNLA mais l’opération séduction a échoué ». Un journaliste de Gao raconte : « Iyad et Abdelkrim étaient toujours ensemble durant la période des discussions. Les négociations se tenaient à l’assemblée régionale mais dès qu’il y avait un problème, tout le monde se rendait dans le QG d’Iyad qui vivait dans la maison d’un notable. Et à chaque fois, Abdelkrim participait aux réunions ». Un combattant touareg, un temps membre d’Ansar Dine qui est ensuite passé au MNLA, est lui aussi formel : « Il avait l’étiquette Ansar Dine mais Abdelkrim travaillait directement pour Aqmi, il a été de toutes les stratégies pour que les idées de Droukdel se retrouvent dans l’accord ».

Le gouvernement Droukdel

Gao, fin mai 2012. Le protocole d’entente est, malgré toutes les difficultés, quasiment terminé. Les dix points, très condensés, tiennent sur deux pages. Mais Droukdel et ses hommes voient déjà plus loin. Des cadres du MNLA travaillent depuis des semaines sur un second document, de vingt pages cette fois. Son nom : Cadre institutionnel provisoire des instances de l’Etat islamique de l’Azawad.
Ce document, très complet, prévoit et décrit, article par article, l’organisation de l’Etat islamique prévu dans le protocole d’accord, notamment le nombre de ministres, leurs fonctions. Il est précisé que le CTEIA, le Conseil transitoire de l’Etat islamique de l’Azawad, comprendra quarante membres : vingt désignés par le MNLA, vingt désignés par Ansar Dine. Droukdel connaît l’existence de ce document. Et si aucun nom n’est inscrit au moment des discussions, l’émir d’Aqmi a déjà tout prévu.

Il écrit dans son long rapport : « Il conviendrait de confier la présidence au Cheick Abou Al-Fadl car il est un symbole ». Al Fadl est le nom de guerre d’Iyad ag Ghali. Droukdel prévoit aussi une répartition des postes du futur gouvernement entre le MNLA et Ansardine qu’il assimile ici à Aqmi : « Les ministères que nous devons garder pour nous concernent l’Armée, les Médias, la Justice, la Prédication et les affaires islamiques. Les ministères qui peuvent être laissés au MNLA sont les Affaires étrangères, les Finances, les Travaux publics ».

26 mai 2012

Alghabass ag Intalla signe le protocole d’entente au nom d’Iyad ag Ghali. Bilal ag Achérif au nom du MNLA. Le lendemain, des cadres du MNLA s’opposent et rejettent le texte. « On a mis du temps à comprendre le rôle central d’Aqmi dans toutes ces négociations. Si on avait accepté et participé à son application, l’Azawad serait devenu l’émirat d’Aqmi en Afrique sub-saharienne », analyse un doyen des rébellions. La rupture est alors consommée. Quelques semaines plus tard, mi-juin, après des combats très durs, le MNLA est chassé de Gao mais aussi de Tombouctou par les combattants du Mujao et d’Aqmi. Le groupe terroriste d’Abdelmalek Droukdel sort de l’ombre et prend officiellement le contrôle du territoire de l’Azawad. L’occupation, très dure pour la population, prend fin au moment de l’intervention militaire française en janvier 2013.

Par Guillaume THIBAULT

— —

• Abdelmalek Droukdel: un sanguinaire qui se veut « clément »

L’émir d’Aqmi oscille entre brutalité sans pareille et modération. Son organisation, en proie à de profondes dissensions internes, cherche à se relever de la déroute essuyée par ses jihadistes au Mali. Mais la menace Aqmi ne s’est pas dissipée. L’homme qui la dirige, malgré son isolement, est un stratège, résolument tenace et optimiste.

Abdelmalek Droukdel est né à Meftah, dans la banlieue d’Alger, en 1970. Son père est membre d’une coopérative agricole, sa mère est femme au foyer. Adolescent, il fréquente régulièrement la mosquée de sa commune, et rejoint le Front islamique du salut dès sa création en 1989. Il poursuit ensuite des études de chimie à Blida, mais ses soirées sont surtout consacrées aux réunions clandestines préparatoires au jihad.
Droukdel devient ensuite l’un des artificiers du Groupement islamique armé (GIA) qu’il rejoint dès sa création en 1993, et en franchit rapidement les échelons. Fasciné par le chef d’al-Qaïda en Irak, il décide d’adopter le même nom de guerre que feu Abou Moussab al-Zarqaoui. A une différence près. Il choisit certes Abou Moussab, qui signifie, littéralement, « l’homme des missions difficiles », mais au lieu de Zarqaoui, « le dur », il préfère Abdelwadoud, c’est-à-dire « le clément ».

Visé par des sanctions depuis 2007

En dépit de son alias, Droukdel n’a toutefois rien d’un clément. Les bombes qu’il a fabriquées ont tué des centaines de civils dans des lieux publics en Algérie, indique l’Organisation des Nations unies dans sa fiche consacrée à l’émir, visé par des sanctions depuis 2007. C’est surtout en raison de son soutien à al-Qaïda que Droukdel est recherché par Interpol.

Co-fondateur du Gspc (Groupement Salafiste pour la Prédication et le Combat) en 1998, l’homme au visage joufflu et aux dents longues devient l’émir de l’organisation en 2004. Il ne tarde pas à mesurer le parti qu’il peut tirer d’un rapprochement avec Al-Qaïda. Le 11 septembre 2006, il fait allégeance à Oussama Ben Laden et baptise son organisation Al-Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi) l’année suivante.
Après les attentats contre le World Trade Center du 11 septembre 2011, l’appellation al-Qaïda permet à Droukdel d’aspirer plus facilement des recrues en Algérie, mais également au Maroc, en Mauritanie, en Libye, au Niger et en Tunisie. Il gagne aussi l’attention des médias, dont l’homme a saisi l’importance stratégique. Il épouse, en outre, le mode opératoire de la maison mère, communique à tout crin, surtout par le biais d’internet, et fait basculer Aqmi dans une mouvance internationaliste.

Il revendique, parmi d’autres, le triple attentat d’Alger en 2007 qui a fait 33 morts et 245 blessés, supervise des attaques suicides contre des opérateurs économiques et des intérêts étrangers, et encourage son lieutenant Abou Zeïd à se lancer sur la voie des prises d’otages crapuleuses dans le Sahel, une source importante du financement d’Aqmi. Enfin, respectueux des consignes d’al-Qaïda, il menace régulièrement la France, qui participe à la coalition emmenée par l’Otan en Afghanistan.
Interpellé par le printemps arabe et la capacité de la rue à faire tomber des régimes, Droukdel félicite les insurgés et publie moult communiqués. Plus par pragmatisme que par idéologie, il prône parfois la modération, convaincu de la nécessité de rallier les communautés à la cause d’Aqmi. C’est ce qu’il écrit noir sur blanc dans sa feuille de route pour le Mali en juillet 2012. Mais sur ce point comme sur d’autres, ses hommes l’ignorent. Traqué, isolé, reclus vraisemblablement en Kabilye, il perd le contact avec le terrain. Ses chefs de brigades, à commencer par Mokhtar Belmokhtar, font fi de ses directives.

Une saignée au sein d’Aqmi

La sécession de Belmokthar, au-delà des centaines de combattants tués lors de l’opération Serval au Mali, est une saignée pour Aqmi. Droukdel, c’est manifeste dans ses écrits, garde une profonde amertume de l’impertinence de ses lieutenants. Il ressort par ailleurs des documents d’Oussama ben Laden saisis lors du raid des Navy Seals en mai 2011 à Abbottabad au Pakistan, que l’ancien chef d’Al-Qaïda était globalement satisfait d’Aqmi. Droukdel de son côté, demeure loyal et admiratif envers la maison mère, qui pourtant, il s’en plaint, le néglige.
« Nous n’avons reçu que très peu de messages de nos émirs au Khorasan [une région qui couvre entre autres Afghanistan et Pakistan, ndlr] depuis que nous avons prêté allégeance », se lamente-t-il dans une lettre adressée à Belmokthar en octobre 2012, se comportant comme un enfant qui souffre du manque d’attention de ses parents.
Cela dit, Droukdel demeure résolument optimiste. Son groupe, affaibli par les rivalités internes, doit désormais composer avec des organisations concurrentes. Il a essuyé des coups au Mali, mais en septembre 2013, il lance une nouvelle offensive au Maroc, à l’aide, une fois de plus, de la vidéo, et d’un nouveau compte twitter.

Par Nicolas CHAMPEAUX

— –

• Que faire des mécréants et des déserteurs ?… La doctrine d’Aqmi

La deuxième partie du document retrouvé à Tombouctou par RFI et Libération est composée de deux fatwas. Les fatwas et le document politique de Droukdel pour le nord du Mali, quatre-vingts pages environ, formaient sans doute un livre de bord pour les jihadistes. Les fatwas, émises par le comité de jurisprudence d’Aqmi, portent sur le sort à réserver aux mauvais musulmans et aux déserteurs. Depuis leur arrivée à Tombouctou en avril 2012, les brigades d’Aqmi ont des difficultés à cohabiter avec des communautés peu imprégnées par la doctrine salafiste, et imposent brutalement la charia. Droukdel et le comité de jurisprudence d’Aqmi prônent au contraire la clémence.
Première fatwa : Droukdel en appelle à la doctrine pour justifier la clémence

Dans la première fatwa, les théologiens d’Aqmi mettent en garde contre les excommunications expéditives, et contre les dangers de l’excommunication sans fondement. Il ressort également de cette fatwa que l’excuse pour cause d’ignorance, la contrainte, et l’empêchement, peuvent être retenus dans une large palette de situations. Le conseil de jurisprudence d’Aqmi choisit de clore la fatwa par un appel à la prudence : « Beaucoup pensent que l’on peut faire triompher la vérité par l’extrémisme au point de finir par élargir la sphère de l’excommunication à ceux que ni Allah, ni le prophète ne juge mécréants. Alors il faut observer la plus haute prudence pour ne pas tomber dans l’extrémisme qui nous empêcherait d’accepter la divergence légitime au point de tomber dans l’innovation, l’excommunication et de semer la discorde parmi les musulmans. »
Cette fatwa a été rédigée en 2010. Elle a été retrouvée trois années plus tard dans des locaux occupés par des jihadistes à Tombouctou, et ce n’est pas anodin, selon Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes à l’Ehess. « Des chefs des petites brigades jihadistes durant l’occupation du nord du Mali ont été confrontés à des populations peu imprégnées du salafisme. Certains ont décidé d’appliquer la charia avec brutalité, en partie parce qu’ils ont eux-mêmes une connaissance peu élevée de la charia, d’où l’intérêt de se référer aux recommandations des instances religieuses d’Aqmi », explique le chercheur doctorant.

Cette doctrine vient appuyer le document politique d’Abdelmalek Droukdel sur le Mali. Dans sa feuille de route, le chef d’Aqmi encourage ses hommes à faire des concessions, il vante la vertu de la flexibilité pour associer la population à son projet d’Etat islamique de l’Azawad. C’est pourquoi Droukdel tenait à ce que ses hommes au nord du Mali s’imprègnent des fatwas. « C’était très important en terme d’image, car pour séduire, le comportement des jihadistes devait être en adéquation avec les idées de Droukdel, qui prônait la modération, donc sur le terrain les jihadistes devaient être irréprochables pour que son projet aboutisse ».

L’opération Serval a certes mis fin au projet, mais Droukdel a sans doute tiré les leçons de cette expérience, et des difficultés à mettre en œuvre sa stratégie.
Seconde fatwa : le chef d’Aqmi s’oppose à l’exécution systématique des déserteurs
Un autre document du comité de jurisprudence, daté du 15 mai 2010, est très éclairant sur les procédures internes d’Aqmi. Elle répond à une question relative au jugement des « déserteurs ». Le mot utilisé dans le texte arabe signifie littéralement les « descendeurs », en référence aux éléments qui étaient dans les rangs des moudjahidines dans les montagnes et qui sont « descendus ».

D’emblée, Droukdel, cité directement par le conseil de jurisprudence d’Aqmi (la choura), se prononce contre l’exécution automatique des déserteurs : « Le devoir du musulman est aussi bien de traiter les faits et les personnes, selon les critères légaux tels qu’ils ont été compris et expliqués par les érudits sunnites, que d’éviter de réagir sous l’influence des faits et remédier à l’erreur par l’erreur, ce qui a constitué et constitue une cause de déviation des groupes ».
Sur cette question, Droukdel a évolué, estime l’islamologue Mathieu Guidère. « Lorsque le président algérien Abdelaziz Bouteflika avait offert aux jihadistes l’immunité en cas de repentir, Droukdel avait menacé d’exécution tous ceux qui seraient tentés par son offre. » L’inflexion de Droukdel est sans doute liée à l’évolution du chef d’al-Qaïda Ayman al-Zawihiri, mais aussi aux difficultés que rencontre Aqmi au niveau du recrutement. « Une doctrine trop rigoureuse risque de dissuader les combattants sur le point de rejoindre Aqmi, ou d’encourager des membres à déserter », souligne Mathieu Guidère. « Droukdel trouvait que Abou Zeid (chef de l’importante brigade Tareq, tué en mars 2012. ndlr) était très rigide sur ce point, son rival Mokhtar Belmokthar l’était moins, il lui était donc plus facile de recruter », ajoute l’islamologue.

Le chef d’Aqmi, Droukdel, encourage donc le cas par cas. « Le commandement de l’Aqmi, écrit Droukdel, pense qu’il n’est convenable, en aucun cas, de traiter les affaires des « déserteurs » de manière générale, par l’exécution ou la grâce, mais plutôt les aborder au cas par cas. Ainsi, lorsqu’il existe des preuves sur le soutien et la collaboration contre les moujahidines, le coupable sera condamné à la peine capitale, sans discernement, mais celui qui nous épargne et cesse ses activités malveillantes à notre encontre, sera sauf ».
Dans les cas où l’exécution est retenue, la fatwa prévoit une procédure complexe. Si un soldat détient des preuves attestant de la traîtrise d’un membre, plus précisément si un membre a choisi de changer de camp et de combattre ses anciens frères moujahidines, le soldat doit présenter cette preuve à l’émir de la compagnie ou au capitaine du bataillon, qui saisit ensuite l’émir régional. Les faits rapportés sont examinés par l’émir, le juge et le conseiller régional, avant délibération. Même si les preuves sont avérées, l’émir peut décider de ne pas recourir à une exécution, si celle-ci présente trop « d’inconvénients ». La décision de l’émir régional engage tous ses subordonnés, quiconque la transgresserait en connaissance de cause encourt des sanctions. Dernière étape : le commandement d’Aqmi atteste devant Allah qu’il a œuvré pour obéir à Dieu.

Par Nicolas CHAMPEAUX

— 

• La sécession de Mokhtar Belmokhtar avec Aqmi et ses conséquences

Aqmi et le groupe al-Morabitoune de Mokthar Belmokhtar, sont désormais en concurrence dans la bande sahélienne. Al Morabitoune est née de la fusion en août dernier de la brigade des signataires par le sang de Belmokhtar, avec le Mujao. Dix mois plus tôt, Belmokhtar, le principal fournisseur en armes de la filiale d’al-Qaïda, claquait la porte d’Aqmi, après dix années de relations tumultueuses avec son chef Abdelmalek Droukdel.

Tarek bin Ziyad, al-Furqan et al-Ansar : trois brigades d’Aqmi évoluent dans la zone de Mokthar Belmokthar. La filiale d’al-Qaïda vient de désigner l’Algérien Saïd Abou Moughatil pour prendre la tête de Tareq. Il succède à Abou Zeid, tué en mars lors de l’opération Serval, selon les informations de l’agence mauritanienne Nouakchott Information (Ani), l’un des trois groupes à relayer les communiqués d’Aqmi. Sur le terrain, Abou Zeid devait constamment déjouer les initiatives de Belmokhtar, relève un membre des services antiterroristes occidentaux. Ces querelles devraient se poursuivre avec le remplaçant d’Abou Zeid. « Moughadil était le bras droit d’Abou Zeid, c’est un rigoriste, comme Abou Zeid, donc on observe une certaine continuité », explique l’islamologue Mathieu Guidère.

Repositionnement au Maghreb

Depuis sa défaite essuyée au Mali, Aqmi donne des signes d’un repositionnement au Maghreb, mais la filiale d’Al-Qaïda ne renonce pas pour autant à la bande sahélienne. Elle l’a clairement signifié en organisant un attentat suicide dans une garnison de Tombouctou le 28 septembre.
Abdelmalek Droukdel avait au fil des années multiplié la création de brigades dans le Sud, pour empêcher Belmokthar de régner en maître dans sa zone, qui comprend le sud-ouest de l’Algérie, le nord du Mali, la Mauritanie, et le Niger, où Belmokthar a organisé un double attentat meurtrier en mai. C’est également pour tenter de superviser Belmokthar que Droukdel avait nommé des coordinateurs dans la région.

Les commandants de brigade d’Aqmi ont toujours joui d’une importante liberté opérationnelle. Belmokhtar en a beaucoup profité, car Droukdel hésitait à tancer l’homme qui pourvoyait l’organisation en subsides et en équipement militaire. Grâce à son ancrage dans sa zone, sa proximité avec les Touaregs, et les nombreux contacts noués pour établir ses trafics, Belmokthar était devenu un homme incontournable pour Aqmi. Il en était vraisemblablement conscient, et agissait souvent sans l’aval de sa hiérarchie. Son comportement a fini par irriter les chefs d’Aqmi.
Droukdel, par exemple, n’a pas du tout apprécié ses initiatives en Libye. C’est ce qui ressort de l’édifiante correspondance entre les deux hommes retrouvée par l’agence Associated Press en février 2013 à Tombouctou. « Deux unités de Tareq bin Ziyad [la brigade que dirigeait Abou Zeid, ndlr] ont posé des fondations en Libye. Leur projet là-bas se poursuit. Mais tu as envoyé des hommes de ta brigade en Libye sans prévenir les émirs, ce qui constitue une transgression, car les émirs avaient confié le dossier libyen à Abou Zeid ! »

Une accumulation de tensions

Dans cette lettre, datée d’octobre 2012, le comité jurisprudence d’Aqmi répond en trente points à un précédent courrier de Belmokthar, qui en dit long sur les tensions accumulées. « Ta lettre n’est pas sans mérite, mais elle est truffée d’erreurs de jugement. Et puis, elle est médisante, dénigrante, et injurieuse. Il n’y a pas de place pour ce type de langage dans nos correspondances officielles. »
Dans sa réponse, le conseil de jurisprudence, qui a sans doute reçu l’aval d’Abdelmalek Droukdel, énumère les nombreux défauts qu’il attribue à Belmokhtar. Il l’accuse d’avoir négocié une rançon ridicule, sept cent mille euros, pour l’otage canadien Robert Fowler et son collaborateur, enlevés au Niger en 2008, et d’avoir insuffisamment approvisionné l’organisation en armes. Il lui reproche aussi de bouder les réunions de l’organisation, de ne pas répondre au téléphone alors qu’il trouve le temps de se répandre dans les médias, et enfin d’agir en électron libre.

Belmokhtar n’a jamais porté Abdelmalek Droukdel en estime. Il s’était opposé à ce qu’il devienne l’émir du Groupe salafiste pour la prédication et le combat en 2004, et leurs relations se sont ensuite détériorées au fil des années.
Le conseil de jurisprudence plaide dans sa lettre qu’il a été patient et indulgent envers Belmokthar, malgré ses nombreux défauts. S’il a été tolérant, le chef d’Aqmi a tout fait pour freiner la progression de Belmokthar au sein de l’organisation. Cela avait sans doute contrarié Belmokthar, mais tout porte à croire qu’il a stratégiquement choisi le moment de son émancipation d’Aqmi.

Droukdel devait être informé de l’intervention étrangère

Droukdel devait savoir qu’une intervention étrangère se profilait, et cela l’a sans doute encouragé à prendre ses distances avec Aqmi, explique un membre des services anti-terroristes occidentaux, la brigade de Belmokthar a observé une phase d’évitement durant les combats contre les hommes de Serval, car Belmokthar avait donné pour consigne à ses hommes de se préserver durant la phase des combats, poursuit cette source. Son départ d’Aqmi prive la filiale d’Al-Qaida de plusieurs centaines de combattants et d’une importante source de financement.

Belmokthar souhaite désormais être en lien direct avec la maison mère al-Qaïda, qui, d’après la correspondance entre les deux hommes, encourage Aqmi à organiser des opérations d’envergure. C’est sans doute dans ce contexte qu’il faut analyser la prise d’otages sur le site gazier d’In Amenas. Lancée à la mi-janvier 2012, peu après la rupture de Belmokthar avec Aqmi, elle s’était soldée par la mort de trente-sept travailleurs étrangers et un Algérien, et elle a été revendiquée par Belmokthar.
La compétition entre les deux groupes devrait se vérifier au niveau du recrutement des combattants. Elle constitue également une menace pour les États où ces organisations sont implantées, mais aussi pour les intérêts étrangers. Il n’est pas exclu en effet qu’Aqmi et al-Mourabitoune se livrent à une course aux otages, et à une surenchère d’opérations spectaculaires, et forcément terroristes.

Par Nicolas CHAMPEAUX

Nouvel Horizon du 8 Octobre 2013