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une-138.jpgLa convoitise engendre donc l’adultère et celle-ci s’étale aujourd’hui, tel un cancer, au vu et au su de tous, dans une indifférence quasi générale. On jurerait que les cocufié(e)s s’accommodent de leur humiliation ou s’y résignent. La société elle-même aborde ce sujet avec un luxe de précautions oratoires. En outre, elle porte sur ces déviations un jugement hypocrite où l’étonnement feint occupe plus de place que la condamnation. Pourtant la tolérance douteuse qui prédomine aujourd’hui n’a pas toujours existé. Dans nos sociétés traditionnelles, le combat contre ce péché était mené avec une vigueur destinée à dissuader tous ceux qui étaient sur le point de se laisser tenter. Dans beaucoup de villages malinké par exemple, vous verrez, malgré l’usure du temps, planté sur la place publique, un bout de bois haut d’un mètre environ, taillé ou sculpté en forme de pénis. Si vous demandez à quel usage on le destine, il vous sera répondu non sans gaieté qu’il sert à punir ceux qui se rendaient coupables d’adultère. C’est le pal des malfaisants, renchérira votre informateur avant de vous détailler l’usage de cet objet particulier.

Dans le bon vieux temps, quand on prenait un homme et une femme en flagrant délit d’adultère, on alertait tous les adultes, hommes et femmes mariés du village grâce au tam-tam. Les enfants devaient rester enfermés dans les maisons. Les pécheurs étaient déshabillés publiquement avant d’être arrosés d’eau froide. On liait les pieds et les poings de l’homme, on lui ficelait ses organes génitaux qui étaient ensuite attachés contre le fameux piquet, appelé éloquemment « molobalini » (qu’on pourrait traduire par « le petit objet dévoyé »). On mettait dans la main de la femme un fouet pour qu’elle flagelle le mâle avec lequel elle avait péché. Si les coups de fouet n’étaient pas assenés avec suffisamment de vigueur aux yeux du conseil des sages qui présidait la cérémonie, celui-ci donnait l’ordre à de robustes adultes de faire sentir à la femme, toujours par le fouet, comment elle devait s’y prendre. Il était facile d’imaginer qu’après un châtiment aussi humiliant, l’homme couvert de honte ne pouvait plus vivre dans le village, tandis que la femme en était réduite à raser désormais les murs.

une-139.jpgDans d’autres localités, la femme adultère était enduite d’une peinture voyante à dessein. Et pendant une semaine, on lui imposait de longues promenades dans les rues du village aux heures de grande foule, après les travaux champêtres et peu avant le coucher du soleil. Nous arrêtons là les exemples de châtiments traditionnels, mais en fait, la panoplie des sanctions était aussi large que variée, chaque ethnie de notre pays ayant sa manière d’humilier ceux qui fautaient. C’est pourquoi celui qui connaît la multitude de punitions infamantes à laquelle notre société traditionnelle exposaient les coupables d’adultère pourrait s’étonner qu’aujourd’hui le phénomène de l’infidélité ait pris une telle ampleur. Au point que les victimes se montrent réticentes à demander justice. Les cocus sont le plus souvent freinés par des scrupules qui ne les autorisent pas à aller, disent-ils, « déballer leur infortune conjugale au grand jour« .

UNE SEULE MANIÈRE DE FAIRE

Chacun de nous connaît quelques-uns de ces infortunés qui préfèrent porter en silence leur malheur en jouant non seulement au muet, mais aussi et surtout au sourd et à l’aveugle. Cette lâcheté leur parait plus commode que de se hasarder à trancher dans le vif. Comment en arrivent-ils (elles) à cette passivité douloureuse ? Nous essaierons de le dépeindre tout au long de cette chronique en sept volets sur la violation du devoir de fidélité conjugale.

Nous n’énoncerons pas une vérité inédite en soulignant que dans la majorité des cas, l’infamie relève du vice des hommes. Prenons le cas de Tiékolon, un homme à la fois bien en vue et bien de sa personne. On aurait pu croire qu’ainsi gâté par la vie, il allait s’offrir une existence tranquille et même vertueuse. Mais Tiékolon recherchait un plaisir particulier, celui de rendre cocus ses propres amis. Pour satisfaire ce discutable penchant, il faisait preuve de beaucoup d’imagination et d’une remarquable patience. Il entamait ses manœuvres d’approche en adoptant la tactique de l’homme serviable. Il allait rendre visite aux femmes de ses amis partis en voyage et en se retirant, il n’hésitait à laisser à la dame une enveloppe garnie. Pour que la bénéficiaire ne se sente pas gênée, il lui indiquait que c’était là un geste purement amical et il faisait même promettre à son hôtesse de ne rien lui cacher des difficultés matérielles qui se présenteraient dans son ménage.

Pour mettre entièrement en confiance sa future victime, Tiékolon l’assurait de son entière discrétion : personne ne saurait jamais rien du service qu’il était tout disposé à lui rendre.

« A tous les coups, ce stratagème marchait, nous a confié une des dames qui était tombée dans ce très subtil piège. Tiékolon faisait d’une pierre deux coups. Ses cadeaux suscitaient inévitablement de nouveaux besoins chez les bénéficiaires. Et le fait qu’il garantissait une totale discrétion encourageait à accepter ses présents, voire d’en solliciter d’autres. Moi, je me suis piégée quand je me suis abstenue de parler de son premier geste à mon mari dès le retour de ce dernier. Quatre jours après, je ne me sentais plus capable d’avouer quoi que ce soit et c’est ainsi que s’est établie une insidieuse complicité entre Tiékolon et moi.

J’ai franchi le Rubicon en venant un jour dans son bureau solliciter une aide pour mes emplettes en vue de la Tabaski qui s’annonçait. Il m’offrit le double de ce que j’espérais. En entreprenant cette démarche ambiguë, je me sentais glisser vers l’adultère, mais je voulais à tout prix ces habits et ces parures pour la fête. J’étais prisonnière d’un vertige. Tiékolon sentit que je m’affaiblissais et il donna un coup d’accélérateur pour gagner la partie. De retour d’un voyage, il vint un soir à la maison pour m’offrir un magnifique tour de cou serti de faux diamants. Il fit preuve d’audace, car l’événement se passa en présence de son ami, mon mari. Ce dernier le remercia de son attention, car il ne se doutait pas du tout que ce n’était pas le premier cadeau que me donnait Tiékolon.

Mais moi, dès cet instant j’ai su que j’appartiendrai tôt ou tard à cet homme, car grandissait en moi le besoin de lui manifester ma gratitude et il n’y avait qu’une seule manière de le faire. Le jour où il prit l’initiative de m’inviter à visiter le chantier de sa nouvelle maison alors que mon mari était absent pour une dizaine de jours, je me suis rendu à ce rendez-vous en sachant qu’était venue l’heure de vérité. Son chauffeur vint me prendre à mon domicile. Je me refusais d’écouter ma tête qui me mettait en garde. Le reste de mon corps, lui, était prêt pour une nouvelle expérience. Nous avons passé une après-midi tumultueuse. J’ai lâché la bride à mon tempérament pour récompenser Tiékolon à la hauteur des cadeaux que j’avais reçus de lui.

Quand nous nous sommes séparés, mon nouvel amant a insisté encore plus fort sur la nécessité de discrétion. C’est comme cela que je me suis rendu compte que c’était de cet aspect principal que se nourrissait l’adultère. Heureusement que mon mari que je n’avais jamais trompé en huit ans de mariage ne fit pas attention à ma nervosité. J’ai eu une réaction pas commune d’ailleurs. Pour me déculpabiliser vis-à-vis de mon époux, je tentais de me surpasser dans chacune de nos étreintes.
Je croyais ainsi effacer en partie mon péché, mais en réalité je devenais entre les deux hommes une « bête sexuelle ». Mon époux s’émerveillait de mon nouveau tempérament. Mais mon amant, après avoir un long moment apprécié mon ardeur, prenait peu à peu ses distances avec moi. L’attrait de la nouveauté s’effaçait visiblement pour lui. Je ne m’en plaignais pas, bien au contraire. Au fur et à mesure que nos rendez-vous s’espaçaient, je recouvrais ma lucidité et je retrouvais mes responsabilités de femme au foyer.

Cela pourrait vous paraître paradoxal, mais je n’ai pas mis plus de huit mois à revenir sur le droit chemin. Cela, parce que j’ai eu la sagesse de ne pas chercher à m’accrocher lorsque j’ai senti que mon « bienfaiteur » se détachait de moi. Une femme se rend vite compte par certains comportements que le désir de l’homme pour elle baisse. C’est alors à elle de réagir intelligemment. Finalement, l’aventure ne s’est pas négativement achevée pour moi. J’avais certes fauté, mais dans le même temps, mon mari et moi nous nous sommes révélés l’un à l’autre sur le plan physique et nous sommes devenus encore plus amoureux l’un de l’autre« .

LE FANTASME DE TIÉKOLON
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A ce point de la narration, M.T. (c’est par ces initiales que nous la désignerons) fit une pause, digérant son mea culpa. Elle avait eu le courage de ne s’être pas cherché des excuses, pas même des circonstances atténuantes. En épouse repentie, elle voulait surtout voir dans son expérience d’adultère un mal qui finalement avait débouché sur un bien. Elle était devenue une épouse aimante et surtout très attachée à sa famille. « Cette descente dans l’enfer du péché a trempé ma foi musulmane« , assure-t-elle. Mais M.T. a avoué avoir eu la chance d’avoir découvert à temps la motivation profonde de Tiékolon, celle qui le poussait à toutes ces conquêtes. « Cela s’est produit incidemment, raconta-t-elle. Lors d’une cérémonie de baptême où nous étions entre épouses d’amis, j’ai capté une lueur particulière dans la prunelle de mon amie Kady pendant qu’une griotte citait pêle-mêle les noms de nos maris.

A l’énoncé de celui de Tiékolon dont la femme était d’ailleurs présente, Kady avait eu cet éclair dans le regard. Elle fit d’ailleurs plus que d’exprimer une admiration muette. Elle a jailli de son siège et offert un gros billet à la cantatrice. Une inspiration me fit deviner qu’elle aussi vivait sa période de largesses et je savais qui était l’auteur des « gestes ». Pour en avoir le cœur net, je vins chez elle le lendemain lui parler de la générosité de certains hommes. Elle entra alors littéralement en transe et m’avoua qu’elle avait quelqu’un qui « la gâtait beaucoup en ce moment« . Voyant qu’elle était partie un peu loin dans la confidence, elle tenta maladroitement de se rattraper et m’assura que « c’était sans contrepartie aucune« . Désireuse de s’innocenter, Kady fit une révélation qui me permit de comprendre le jeu de notre amant commun. Elle m’expliqua qu’une autre de nos amies, Lala, elle aussi femme d’un membre du grin de nos hommes avait connu une période faste deux ans auparavant. Tout est devenu alors clair dans mon esprit. J’ai mis bout à bout une série d’informations qui incluaient à mon cas ceux de Kady, de Lalla et d’une autre de nos amies, Néné qui avait connu une aisance matérielle inattendue et éphémère, un an seulement après son mariage.

Je compris que le fantasme de Tiékolon, qui était quelqu’un de très haut placé dans la hiérarchie administrative, était donc de posséder toutes les femmes de ses amis. Combien d’entre nous le malotru avait-il conduit ainsi à l’adultère ? Heureusement qu’avant d’en arriver à cette conclusion, j’étais parvenue à me détacher de lui sans aucun regret. Malheureusement Kady qui venait après moi ne put le faire. Elle paya son obstination à s’accrocher par une grosse humiliation. La belle-sœur de Tiékolon avait découvert le pot aux roses et s’était empressée de tout raconter à sa sœur Aïda, la femme du licencieux. Celle-ci n’y alla pas par quatre chemins pour mettre fin à la liaison.

Elle vint jusqu’au domicile de l’amante. Là, devant le mari de Kady et ses trois enfants, elle traita sa rivale de « chienne en chaleur« . Elle invita l’infidèle à ficher la paix à Tiékolon. On tenta d’étouffer en haut lieu le scandale qui pointait et tout aurait pu rentrer assez facilement dans l’ordre. Mais le peu de jugeote de Kady la poussa à une bravade destructrice. Sûre de l’effet que son impressionnante chute de rein provoquait sur les hommes, elle défia Aïda de reprendre son époux et continua à fréquenter Tiékolon. Ce dernier voulait de son côté, punir son épouse pour l’avoir jeté en pâture à l’opinion publique et conserva pendant un certain temps sa peu discrète maîtresse. Ce fut donc pour le mari de Kady que la situation devint intenable. L’homme prit alors la décision de divorcer.

L’affaire se termina en catastrophe pour Kady. Quatre mois plus tard, Tiékolon lui aussi se détacha d’elle pour voler vers une nouvelle conquête. Ces retours de manivelle accumulés ont porté à la dame un coup dont sa réputation ne se releva pas, du moins à Bamako. Kady prit enfin une sage résolution, celle d’aller se terrer dans sa ville natale. Là-bas, elle put se remettre à flot. Grâce à ses atouts physiques, car elle était vraiment belle et plantureuse, elle agrippa un douanier dont elle devint la seconde épouse.

M.T. parut apaisée après ces confidences, mais elle ajouta qu’elle n’aurait cesse de célébrer la mansuétude de Dieu qui l’avait préservé de persister dans son péché et qui lui avait pardonné en lui rendant sa vie de famille. « Quelque part, murmura-t-elle, les bénédictions de mes parents ont dû me sauver, car hormis mes première et seconde sorties avec Tiékolon, je suis restée maîtresse de mon désir. Puis le remords vis-à-vis de mon époux a pris le dessus et m’a empêché d’être la « chose » de mon amant. Ma défiance, bien que tardive, a fait le reste. Cependant aujourd’hui encore, rien que de penser à mon infamie, j’ai la chair de poule« .

LA FLATTERIE COMME ARME
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Les « détourneurs » d’épouses ne manquent jamais de ressources pour arriver à leurs fins. Si Tiékolon jouait de son aisance matérielle et ensorcelait ses victimes par des largesses, d’autres moins nantis et plus inventifs se forgent des clés moins coûteuses pour s’introduire dans un ménage. Homme d’apparence respectable et paradoxalement père de famille soucieux du bien vivre de sa femme et de ses six enfants, Ladji (c’est ainsi qu’on le surnommait) avait un penchant très prononcé pour les femmes mariées et surtout un flair incroyable pour repérer celles que leur mari n’honorait pas très souvent dans leur vie conjugale. Sa technique, qu’il avait peaufinée au point de la rendre imparable, consistait à flatter ses futures victimes en vantant leurs mérites physiques. Il leur disait en les regardant droit dans les yeux qu’il les devinait pleines de ressources amoureuses. « Dommage, concluait-il, que ton homme n’exploite pas ton potentiel amoureux. Car cela te permettrait de mieux t’épanouir et de devenir encore plus désirable« . Certains pourraient penser qu’un langage aussi cru était risqué à tenir, car il pouvait offenser celle à qui il s’adressait. Mais Ladji savait que dans certaines situations il ne fallait pas hésiter à frapper fort et il partait du principe qu’aucune femme ne peut trouver désagréable un compliment sur ses avantages physiques. Enfin, c’était un homme d’un certain raffinement et si ses paroles étaient abruptes, le ton restait respectueux. C’est pourquoi les dames devenaient généralement songeuses après voir écouté ce qui ressemblait à une offre de services implicite.

Ladji avait en outre l’habileté de ne pas insister. Pour lui, soit cela marchait dès la première approche, soit cela foirait définitivement. Il disparaissait donc un moment, le temps de laisser pousser la graine qu’il avait semée avant de renouer le contact avec la dame, mais sans aborder à nouveau le sujet du délaissement par l’époux. Neuf fois sur dix, il arrivait un jour où la femme qu’il assiégeait en douceur finissait par lui demander : « Et toi qu’est ce que tu ferais à la place de mon mari ?« . Ladji savait à ce moment qu’il avait remporté sa première victoire. Mais ce succès ne marquait pas l’aboutissement de son plan. Notre homme ne faisait aucune proposition directe à sa future victime. Il se contentait de lui répondre « Si tu voyais ma femme, tu comprendrais » avant de s’éloigner à nouveau.

La femme de Ladji valait en effet la peine d’être vue. Elle ne manquait de rien et rayonnait d’une réelle beauté physique. La curieuse qui se risquait à aller la regarder, même de loin, en revenait impressionnée. Ladji pouvait dès lors l’entreprendre de façon plus hardie en abattant sa dernière carte qui était une vérité qu’il avait taillée à la mesure de la candeur féminine. « Vois-tu, laissait-il tomber, c’est la semence de l’homme qui donne de l’éclat à la beauté de la femme ». Axiome stupéfiant, mais axiome que la future victime s’empressait d’accepter. D’autant plus que l’amant n’oubliait jamais de chantonner dans l’intimité aux oreilles de sa conquête des rengaines douces à entendre comme « Ma semence fera de toi la plus comblée des femmes, tu rayonneras de beauté. Comment ton mari a-t-il pu te délaisser ? Heureusement que je suis là pour te révéler à toi-même« .

Cette pluie de compliments décernée avec un bel accent de sincérité aidait la partenaire à ne pas se culpabiliser, et aussi à se laisser complètement aller. N’ignorant pas que les époux ne sont pas coutumiers de ce genre de compliments à l’endroit de leur femme, Ladji parvenait à créer un réel attachement affectif de ses conquêtes à son égard. Les femmes mariées raffolaient donc de lui, surtout parce qu’elles se sentaient bien avec lui. Mais les meilleures choses ont une fin. La réussite rendit notre homme moins prudent et il se fit prendre un jour en flagrant délit dans sa garçonnière par un mari jaloux. Il s’en sortit avec des bijoux de famille malmenés et des capacités amoindries. Mais notre homme était trop habile pour laisser tomber son occupation favorite.

Il continua donc – malgré son très relatif handicap – à chanter ses rengaines aux dames en manque d’affection et d’attentions. Mais il en changea le contenu. Aux dires de celles qui y allaient désormais en recevant parfois en guise d’encouragement un gros billet, le terme « semence » avait disparu du jargon du harceleur pour être remplacé par des termes crus vantant de manière explicite les atouts naturels des femmes à conquérir. Mais il faut croire que si la chanson avait changé, l’air faisait toujours son petit effet. Beaucoup de ces dames disaient avec un petit sourire ravi que Ladji savait « toujours parler aussi bien aux femmes« .

ESCLAVES DE LEURS SENS
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Moussaba, notre troisième personnage, mettait en avant un physique exceptionnel. Il n’hésitait pas à assurer que de ce côté, il faisait sans problème la différence avec les autres mâles. Effectivement, notre homme était impressionnant du haut de son mètre quatre-vingt-dix et de ses cent kilogrammes. Il affirmait à qui voulait l’entendre que contrairement à certains matamores qui fréquentaient les salles de gymnastique pour se donner du muscle, lui, Moussaba, était naturellement « bien doté partout« . L’homme n’avait rien négligé pour bâtir sa réputation. Il avait même embauché des colporteurs de ragots qu’il payait généreusement pour que ceux-ci distillent savamment sur son compte des récits mirifique qui devaient terminer dans les oreilles des femmes d’autrui qu’il convoitait.

Dans son armée de « communicateurs » figurait en bonne place une cohorte de femmes qui remplissaient une mission bien précise. Sous forme de fausses confidences, elles racontaient, avec force détails croustillants et en se pâmant, leur prétendue expérience avec cet homme exceptionnel qu’était Moussaba. Chacune des dames jurait qu’elle avait gardé de cette liaison torride un souvenir vraiment inoubliable. Puis, elle s’accusait d’être à l’origine de la rupture avec « l’homme-étalon« . Comme je ne suis pas mariée, confessait la « messagère« , je n’ai pas respecté la confidentialité de notre liaison. Or, Moussaba place la discrétion au-dessus de tout et c’est pour cela qu’aujourd’hui il se tourne presque uniquement vers les femmes mariées, qui, elles, savent garder un secret.

Les futures proies avalaient avec avidité ces confidences et attendaient presque que le fabuleux amant s’intéresse à elles. Il ne restait plus à Moussaba qu’à guetter sa victime et à la ferrer au détour d’une rencontre apparemment fortuite. L’homme ne faisait pas dans la subtilité. Pour lui, les dames qu’il intéressait voulaient avant tout se sentir désirées et de ce côté là, notre homme savait comment s’y prendre. Il regardait fixement sa proie, laissant traîner ses yeux sur les atouts physiques de celle-ci et ne cherchant même pas à dissimuler l’attrait qu’ils exerçaient sur lui.

Toute rudimentaire qu’elle soit, cette approche fonctionnait neuf fois sur dix cela. Ainsi Moussaba mit dans son lit de vertueuses épouses, celles que l’on aurait cru imperméables à la tentation. « L’essentiel pour cet homme est de vous convaincre de lui céder une fois, nous relata un jour une de ses victimes, Aïssata. De cette première expérience, la femme sort les sens complètement bouleversés et elle devient alors dépendante de son amant. Cet homme est effectivement un phénomène. Le plus paradoxal, c’est que sa femme légitime est une espèce de moineau dont la fragilité n’échappe à personne. Les maîtresses de Moussaba en viennent alors à envier cette épouse, mais aussi à la haïr pour avoir réussi à garder son mari malgré un physique quelconque.

Moussaba est, comme je vous l’ai dit, un redoutable animal sexuel et il domine tellement ses victimes qu’il est capable de faire éclater en deux rencontres seulement le couple le plus uni. Le goujat a conscience de son pouvoir. Il adore mesurer son ascendance et aime que ses amantes saluent à haute voix et dans les termes les plus extasiés ses performances. Je le reconnais pour l’avoir pratiqué, on met du temps à se guérir d’un tel amant. On lui pardonne beaucoup de choses. Même le fait qu’il s’intéresse ouvertement à d’autres femmes que vous. Même le fait que son caractère vaniteux le rende à la longue difficilement supportable. On lui pardonne, parce qu’on se rend compte que s’il vous abandonne ou si vous le quittez, plus rien en vous et dans votre vie conjugale ne sera jamais comme avant. Moi, je parle en connaissance de cause, car j’ai réussi à me libérer de lui. Mais combien sont restées esclaves de leur sens ? De braves mères de famille et des épouses autrefois exemplaires en sont venues à perdre toute dignité en se soumettant à ce monstre. Car, à mes yeux, Moussaba est bien un monstre qui ira expier ses fautes en enfer pour les humiliations qu’il fait subir aux femmes
« .

Lorsque vous entendez parler des goujats comme Moussaba ou comme Tiékolon, vous vous demandez comment leurs victimes ont bien pu leur céder et persister dans une relation qui ne manque pas de perversité. Toutes nos interlocutrices ont répondu en insistant sur la particulière vulnérabilité des femmes aux entreprises des Don Juan peu scrupuleux. L’une d’entre elles a d’ailleurs forgé une expression très originale pour expliquer la relation particulière qui s’établit entre elles et leurs tourmenteurs. « Tout ce qui est attention matérielle, indique-t-elle, nous va droit au corps. Tout ce qui est propos flatteur nous va droit au cœur. En outre, il ne faut pas négliger l’importance du facteur sensuel. Combien d’entre nous peuvent après plusieurs années de mariage se vanter d’avoir un mari aussi ardent qu’au premier jour ? Ou tout simplement aussi attentionné ? Alors les « kamalenba » n’ont que l’embarras du choix des armes pour prendre en défaut la vertu des femmes, même de celles qui sont pourtant peu tentées par les aventures« . Les propos de notre interlocutrice sonnaient vrai. Mais sans disculper qui que ce soit, nous avions envie de lui parler de ces hommes que l’atmosphère infernale de leurs foyers pousse vers l’adultère. Mais cela sera l’objet d’une autre conversation. Pardon, d’un autre dossier. Celui de la semaine prochaine.


(à suivre)

TIÉMOGOBA

Essor du 22 aout 2008