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Tiéblé Dramé a été nommé « Conseiller spécial » par le président Dioncounda pour négocier avec les opposants du Nord-Mali. L’homme est pourtant de ceux qui s’opposaient farouchement à tout dialogue avec les rebelles. Sa nomination prouve que Bamako prend des initiatives, car il a l’aval de Paris.

Il est difficile de donner tort aux Maliens qui ont toujours estimé que le Mouvement de libération national de l’Azawad (MLNA) ne mérite pas les égards qu’on lui rend. La rébellion est supposée avoir toujours bénéficié du soutien de l’axe Paris-Ouaga. En particulier, la cote d’amour est très forte entre Paris et le MLNA. Sinon, pourquoi la France a-t-elle donc laissé Kidal occupée, et pourquoi avoir fermé les yeux lorsque le MLNA a cherché à renforcer ses positions ?

Le courant de sympathie envers le MLNA remonte sans doute à l’Afrique précoloniale lorsque missionnaires, chercheurs, écrivains et autres aventuriers prenaient d’assaut le continent. Les Occidentaux ont un faible pour les « hommes bleus » du désert, depuis que les explorateurs européens, notamment français, ont dépeint positivement les Touaregs dans leurs ouvrages.

En traversant et séjournant dans des contrées attrayantes en dépit de la rigueur d’un climat chaud et sec, René Caillé et tant d’aventuriers ont attisé les curiosités. Ils ont, au fil du temps, inoculé dans les veines de leurs contemporains et de leurs successeurs, la fascination qu’exercent toujours les peuples du désert sur ceux qui les découvrent, de loin comme de près. Ainsi, peuvent se comprendre les tribulations du pouvoir français et de son armée.

Certes, ils sont intervenus pour sauver le Mali des « djihadistes ». Mais, ils ont voulu surtout préserver un patrimoine culturel riche de plusieurs siècles et dont ils se sentent tout aussi responsables. En fait, les Français n’ont pas changé : ils savent bien gérer et doser leur paternalisme à l’occasion. Ils viennent encore de le prouver en obligeant pratiquement les autorités de Bamako à s’ouvrir au dialogue avec leurs frères ennemis et à leur faire de la place. Les rebelles, qui se savent soutenus, ont alors beau jeu de chercher à gagner du temps, et bien sûr du terrain. Mais, ils savent aussi qu’il va être très difficile, sinon impossible, de parvenir à faire entériner une partition du territoire malien.

Il n’est pas interdit de rêver, mais il faut éviter de pousser les autres à bout. Et surtout ne pas céder à la tentation à laquelle des groupes extrémistes peuvent vous soumettre. Certaines initiatives sont inappropriées et donc périlleuses dans le contexte de l’Afrique d’aujourd’hui. Les pays sont davantage préoccupés par des questions de survie, dont la résolution passe inévitablement par la démocratie, l’intégration, la mise en commun et l’exploitation judicieuse des ressources.

Non par des velléités d’indépendance qui peuvent à la fois inspirer et irriter, car en contradiction flagrante avec les sacro-saints principes de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Et il ne faudra pas compter sur Paris pour ignorer ces éléments dans l’analyse. L’ONU et l’UA ne tarderaient pas à rappeler la France à l’ordre, si jamais de telles dérives venaient à se manifester.

A oublier donc, l’idée d’une indépendance de l’Azawad ! En tout cas, on ne saurait empêcher des radicaux d’y penser. Mais, il faudra bien convenir un jour, que face aux défis d’aujourd’hui et de demain, les peuples du Nord- Mali et d’ailleurs ne trouveront la paix et la réalisation de leurs aspirations légitimes que dans la concertation et l’unité d’action. Non dans la confrontation perpétuelle ! Le MLNA, certes, bénéficie de bien des égards. Mais il a intérêt à entendre raison.

Car, Paris et Ouaga ont joué un rôle éminemment important dans le processus. Or, Paris tient à la date fatidique du 28 juillet pour la tenue du scrutin présidentiel et on ne peut organiser les élections dans un Mali divisé. En tout cas, la France semble avoir donné quitus au président Dioncounda Traoré, et le Mali semble bien vouloir prendre les choses en mains. Voilà Tiéblé aujourd’hui contraint de prendre langue avec les rebelles touaregs, et surtout de travailler à trouver le compromis qui permettra de sauver les élections et donc le Mali. Quels délais pour les négociations ? Il faut un timing clair pour qu’elles ne rejaillissent pas sur le processus électoral en cours. Les échéances doivent être respectées.

Outre la consécration de Tiéblé Dramé comme « Conseiller spécial », le Haut conseil islamique tente de son côté de jouer au rassembleur. Serait-ce la mort de la négociation burkinabè ? Ou aurait-elle simplement du plomb dans l’aile ? Que vaut-elle aujourd’hui ? Existe-t-elle encore dans le cœur des Maliens ? Pour certains Maliens et mêmes des opinions sur le continent, la médiation burkinabè a toujours filé du mauvais coton. En ce sens, que l’axe Paris-Ouaga constitue l’axe de soutien au MLNA.

Aux yeux de ces opinions, l’on se focalise trop sur le MLNA, lequel n’est pas représentatif de l’ensemble des peuples du Nord-Mali. De plus, des problèmes existent, dont la résolution ne passe pas nécessairement par le MLNA. Tout ceci ne signifie-t-il pas un camouflet à l’égard de la médiation de Ouagadougou ? Que va donc donner ce méli mélo ? Quels rôles joueront les uns et les autres ?

Le sort d’une médiation, c’est de mourir très vite : c’est alors la preuve de sa réussite. Il faut donc souhaiter pour celle en cours, qu’elle boucle vite sa valise. Les autorités maliennes sont, il est vrai, en position de force aujourd’hui. Mais, à Bamako, le grand cafouillage semble se poursuivre. Au niveau des autorités, on a du mal à se retrouver, tant la cacophonie règne dans les sorties des acteurs politiques. Les uns parlent de « négociations », d’autres de « médiations » ; le « statut spécial » et la « décentralisation » polarisent également les attentions.

Il reste que rebelles ou acteurs politiques vivant à Bamako, les Maliens ont beaucoup déçu. Il urge qu’ils mettent « balle à terre ». Autrement dit, il faut s’asseoir à la même table, échanger dans le respect mutuel et trouver un consensus. Par exemple : cesser les hostilités pour un temps, organiser les élections dans la sérénité. Une fois le pouvoir légitimé par les urnes et installé, il sera encore plus aisé de discuter et de trouver solution aux problèmes qui fâchent.

Après les périodes d’incertitudes, des difficultés de tous ordres, allant du manque de formation et d’équipements, en passant par le manque de cohésion et surtout de confiance en soi, le Mali d’aujourd’hui présente un visage nouveau. Ce pays a repris du poil de la bête, et il a avec lui les solidarités sous-régionale et régionale, de même que le soutien de la communauté internationale.

Il ne servira à rien de s’ignorer les uns les autres et de continuer à se regarder en chiens de faïence, pendant que des partenaires se tiennent prêts à vous aider à réaliser vos projets de développement. Bamako a peut-être dû céder face aux bailleurs de fonds. Mais le MLNA a vraiment dépassé les bornes en désignant un gouverneur. Profil bas ou pas, il doit aller à la table des négociations, et éviter de se perdre en conjectures.

Négocier d’accord, mais pas avec ceux qui crachent sur la république, ou tentent de peser sur la décentralisation, laquelle relève de l’autorité de Bamako. Même si le dialogue avec le MLNA apparaît comme une exigence de Paris, pourquoi ne pas y aller ? Sans être forcément représentatif de la totalité des peuples du Nord-Mali, la rébellion détient tout de même des armes, et occupe une partie du territoire national. De plus, ce sont aussi des Maliens, même avec d’autres ambitions.

Mais, négocier ne signifie pas prime à l’impunité. Il faudra bien payer un jour pour les crimes commis, une fois les choses remises en ordre. Sans être dupe, l’autorité malienne voudrait peut-être donner sa dernière chance au MLNA. Celle-ci, après bien des crimes, a intérêt à ne pas continuellement donner des munitions à ceux qui la condamnent. Il faut dialoguer, certes, mais l’arme au pied.

Publié le 21 Mai 2013

« Le Pays »