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une-43.jpgL’équipe du commissaire Balla Traoré dut donc, dans un premier temps, se limiter à enregistrer les plaintes et surtout à prodiguer des conseils aux boutiquiers. Parmi les plaignants, il s’est trouvé un cas particulier, celui d’un certain Ousmane Maïga.

De multiples gris-gris

Cas particulier, parce que l’homme se vante de n’avoir jamais été victime de vol. Il était tellement confiant en son système de protection qu’il lui arrivait de repartir au village en laissant sa boutique sans gardien. Quelle était cette fameuse protection ? De multiples gris-gris attachés aux linteaux de sa boutique en l’efficacité desquels il avait une confiance aveugle. C’était pourquoi Ousmane estimait inutile de faire venir un des siens du village pour prendre la relève en son absence ou d’embaucher un gardien qui serait capable de le dévaliser et de disparaître dans la nature. Lorsqu’Ousmane devait s’absenter pour un délai assez long, il se contentait de condamner l’entrée principale de sa boutique avec d’imposantes barres de fer posées en croix sur les battants de la porte. Comme précaution complémentaire, il demandait à ses voisins de jeter de temps en temps un œil sur son établissement.

Cette immunité de la boutique disparut le 4 juillet dernier.

Dans la matinée de ce jour, Ousmane Maïga s’était rendu au Dabanani pour s’approvisionner chez son grossiste. Il effectua un nombre très important d’achats et se vit obliger de louer une Sotrama pour transporter sa cargaison de sacs de sucre, de caisses de thé, de sachets de biscuits et de cartons de cubes Jumbo. Il n’était pas loin de midi lorsqu’Ousmane fut de retour à sa boutique. Avec l’aide des jeunes du quartier, il procéda au déchargement de ses marchandises. Lorsque l’opération fut terminée, le boutiquier offrit du thé et du sucre aux jeunes gens qui lui avaient donné un coup de main. Il leur demanda de lui rendre un service supplémentaire, celui de veiller sur son établissement qu’il laisserait ouvert le temps pour lui de retourner au Dabanani et embarquer le reste des marchandises laissé là-bas. Ousmane faisait entièrement confiance à la petite compagnie des jeunes. Non seulement il entretenait de très bonnes relations avec ses membres, mais en outre, plusieurs d’entre eux le fréquentaient depuis leur tendre enfance.

Ousmane revint moins d’une heure plus tard. Il accepta volontiers le verre de thé que les jeunes gens lui avaient réservé et fit procéder au déchargement de la deuxième cargaison. Puis comme à l’accoutumée, il alla s’installer derrière son comptoir et mit ses cahiers de compte à jour. Entretemps, les jeunes qui l’avaient aidé étaient rentrés dans leurs différentes familles. Le boutiquier était donc seul lorsque deux garçons – que nous appellerons A. H. et H.T. – entrèrent dans la boutique pour acheter de la cigarette. Le propriétaire leur vendit les quelques mèches qu’ils demandaient et leur rendit la monnaie. Les deux jeunes ne s’éloignèrent pas trop. Ils allumèrent leurs cigarettes au fourneau que les buveurs de thé avaient laissé sous l’arbre situé en face de la boutique et se postèrent là pour fumer tranquillement.

Précoces et incorrigibles

Un moment donné, Ousmane sortit, une bouilloire à la main et se rendit aux toilettes de la famille voisine. Comme il en avait l’habitude, il laissait sa boutique sans surveillance. Les deux gosses, qui semblaient n’attendre que cela, s’empressèrent d’y entrer et se mirent à vider le tiroir. Le boutiquier revint cependant beaucoup plus vite que ses « visiteurs » ne l’avaient calculé. Il surgit au moment où les deux gamins gagnaient la sortie de la boutique. Ousmane interpella les gosses, leur demandant ce qu’ils faisaient à l’intérieur. Le plus jeune ne s’embarrassa pas à donner d’explications. Il voulut prendre ses jambes à son cou et disparaître. Mais c’était trop tard. Maïga l’agrippa et le fit entrer de force dans la pièce où se trouvait déjà A.H., tétanisé par la peur. Interrogés sans ménagement par le boutiquier, le tandem avoua qu’il venait de vider le tiroir de la caisse. Dans les poches des adolescents, Ousmane trouva une importante somme d’argent ainsi que plus d’une vingtaine de puces de téléphone portables.

Maïga conduisit ses prises au commissariat du quartier. L’inspecteur Daouda Tiémoko Diarra prit en charge les deux garçons à qui il demanda les coordonnées et les adresses de leurs parents. L’interrogatoire permit d’apprendre que H.T. est originaire de Sikasso. Après moult problèmes avec sa famille à cause de sa délinquance précoce, le gamin avait fui les siens pour se rendre à Bamako. Là, comme beaucoup de gamins de son âge, il avait décroché une place d’apprenti de Sotrama. Mais il ne tint que quelques semaines. Le chauffeur avec lequel il travaillait le renvoya pour vols et détournement de recettes.

Quant à A.H., ses parents sont depuis fort longtemps fixés à Bamako, où il est né et où il a grandi. Lui aussi fut un délinquant précoce, ainsi que put se rendre compte son père qui lui infligea des punitions physiques terribles avant de le décréter incorrigible. Malgré les coups dont on l’accablait, le gamin ne cessait de dérober les sous de sa mère et ne se privait pas de pénétrer souvent dans les familles voisines pour y perpétrer des larcins. Exaspérés par son comportement, ses parents se détournèrent de lui et se désintéressèrent complètement de son sort.

Comme son compagnon de délinquance qu’il rencontra par le plus grand des hasards, A. H erra longtemps dans la ville. Puis les deux amis se firent accueillir par le Centre pour enfants en difficulté de Caritas Mali à Quizambougou. Après quelques semaines d’apprentissage d’un métier, nos deux compagnons abandonnèrent le centre pour se retrouver dans l’enceinte de la Tour de l ‘Afrique. C’est dans la cour de ce monument que A. H et H T passaient la nuit. Le jour ils se lançaient dans les vols de boutiquiers et surtout de téléphones portables. Les puces retrouvées sur eux provenaient d’appareils volés et vendus à des prix dérisoires. Ils profitaient du fait que leur jeunesse les rendait insoupçonnables aux yeux de leurs victimes. Tous deux ont été déférés au parquet de la Commune V avant sûrement d’être envoyés au Centre pour femmes et mineurs de Bollé.

L’histoire ne dit pas si depuis sa mésaventure Ousmane a renforcé ses fétiches. Ces derniers n’ont pas été totalement inefficaces puisque si les voleurs ont effectivement pu se servir dans la caisse, ils n’ont pas eu la possibilité de repartir avec leur butin.
Au boutiquier de juger maintenant si avec ce qui s’est passé, la bouteille est à moitié pleine ou à moitié vide.

G. A. DICKO

L’Essor du 09 juillet 2008