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Comment faire respecter les règles de l’État de droit et quels relais démocratiques – autres que purement institutionnels – (ré)inventer pour rompre avec ces dérives du pouvoir?

Sans céder à l’idéalisation, l’histoire et la culture africaines peuvent offrir des éléments d’enrichissement de nos démocraties. L’attachement à l’esprit de justice ou à la dignité, clé de voûte de la démocratie, les modalités traditionnelles de gestion des relations sociales, basées sur la vieille sagesse africaine du règlement pacifique des conflits, l’aménagement, au côté de l’exécutif, de corps de conseillers spéciaux pour tempérer l’absolutisme royal, qu’il s’agisse des griots, des marabouts ou autres gens de caste, ont réellement joué un rôle positif dans les sociétés africaines anciennes.

Le cadre communautaire, et en particulier villageois, contient des ferments démocratiques. Joseph Ki-Zerbo avance l’idée de l’existence d’une «démocratie de base », incarnée par les structures villageoises où étaient représentées les différentes familles. L’essentiel était de communiquer, de débattre devant tout le monde des problèmes communs. Les décisions arrêtées, portées par les plus anciens, c’est-à-dire les plus expérimentés de la société, devaient être les plus conformes à l’expression des uns et des autres.

Cette forme de démocratie représentative, exprimée au premier échelon de la structure sociale et basée sur la recherche du consensus, n’est-elle pas une piste vers une forme de participation citoyenne?

Les cadres de constructions politiques centralisées, également, ont souvent été des lieux de balbutiements démocratiques, Comme l’il1ustre l’exemple des mansa du Mali. Le voyageur marocain Ibn Battuta nous a laissé une minutieuse description d’une cérémonie d’audience de Mansa Souleymane à laquel1e il a assisté en 1352. C’était un personnage vénéré par ses sujets qui se prosternaient devant lui en se couvrant le dos de poussière et qui juraient par son nom, mais la « complète sécurité» régnait sur l’ensemble de son territoire et il « ne tolère pas le moindre manquement à la justice ». Le bien d’autrui, singulièrement celui des étrangers établis sur son territoire, était inviolable et le mansa s’évertuait à le défendre.

Cinq siècles plus tard, l’explorateur écossais Mungo Park put bénéficier de cette sollicitude d’un mansa, lorsqu’il perdit son cheval et ses habits: « Agitant avec un air la manche de son vêtement, il [le mansa] me dit : « Asseyez-vous, tout vous sera rendu; je l’ai juré. » Puis, se tournant vers un serviteur: « Donnez, dit-il, à l’homme blanc de l’eau à boire: au point du jour, vous irez sur les montagnes et vous informerez le douty de Bammakou qu’un pauvre Blanc, l’étranger du roi de Bambara, a été volé par les gens du roi de Fouladou ». » En effet, ses effets furent retrouvés.

Mansa était le titre dynastique des souverains malinké (ou manding) de l’époque des grands empires soudanais; il signifie « parent» (au sens biologique) et par extension« maître », «guide (suprême) ». La mansaya -le pouvoir des mansa – était un pouvoir sacré et héréditaire qui se léguait plutôt qu’il ne s’obtenait ou s’arrachait. Il reposait sur un idéal de vie incarné dans un agrégat de valeurs brandies comme références et cristal1isées autour du fondateur de l’empire lui-même: Soundiata Kéita (1235- 1255) : l’ordre et l’harmonie sociale, la paix, la justice et l’équité, la droiture et la sagesse. La mansaya était même jigo – « conduite « , « caractère » en langue malinké_, donc une façon de se conduire, un code éthique.

Un texte fondamental, riche d’enseignement, a été recueilli en 1965 par Youssouf Tata Cissé, au cours de ses enquêtes ethnographiques. Il aurait été solennellement proclamé à Dakadialan, la première capitale de l’empire du Mali, sous le nom de« Serment du Mandé » – Mandm Kalikan-, le jour de l’intronisation de l’empereur Soundiata Kéita en 1235. Les traducteurs lui ont donné le nom de Charte du Mandé.

La Charte du Mandé s’intéresse à toutes les questions qui se posent à l’être humain : relations sociétales et relations entre conjoints, création du monde, temps, cosmos, finitude, droits et devoirs de l’Homme. S’il est indéniable qu’elle répond, comme tout texte de la tradition orale, aux sommations du présent et qu’à ce titre, son historicité est discutable dans son intégralité, il n’en reste pas moins vrai que les thèmes mobilisés par la Charte du Mandé cultivent l’art du bien vivre ensemble, tel que l’a intériorisé la société malienne d’aujourd’hui. Cet art n’est pas à proprement parler républicain et démocratique, mais il porte indéniablement les germes des valeurs démocratiques.

Dans la postface, Aboubacar Fofana écrit: «  La charte du Mandé est un trésor, un trésor caché. Beaucoup de ses sentences à la rédaction polie par le temps font partie de l’univers mental quotidien du Mali d’aujourd’hui et de ce qu’on pourrait appeler sa vie politique souterraine, lieu de parole et de pensée où se règlent bien des conflits face auxquels l’État officiel reste impuissant. »

Ainsi, par exemple, la Charte du Mandé énonce le principe d’égalité entre tous les hommes: «Toute vie est une vie» _ nin béé nin; en conséquence : «Toute vie étant une vie, tout tort causé à une vie exige réparation. » Les valeurs humaines y sont également vivement proclamées: « Ce qui importe pour un homme, c’est la noblesse d’âme et les qualités qu’elle suppose. Ce qui importe pour une personne digne de ce nom, c’est de vivre en bonne intelligence avec ses semblables tout en restant en accord intime avec soi-même ».

C’est dans la mansaya, et non dans le fanga, que le président Konaré est allé puiser les éléments culturels pour conforter sa posture de défenseur de la dignité humaine, vertu fondatrice de la démocratie. Une formule lui plaît particulièrement: « L’homme peut vaincre l’homme sans l’humilier. » En d’autres termes, même en position de force, un homme doit respecter la dignité de celui qu’il a vaincu.

De son côté, la société civile a également su imaginer des contre-pouvoirs qu’elle a puisés dans la culture traditionnelle. Exemples: le fait qu’un chef puisse être interpellé, tancé, voire insulté par son cousin à plaisanterie – sanankou en bamanan – reconnaissable à son nom de famille, sans que cela ne provoque autre chose que le rire ; le « fou du village », entraîné à tourner le pouvoir en dérision sans courir pour autant le risque d’être enchaîné.

De même, il reste à (ré)inventer l’intelligence des principes sacrés de l’hospitalité, une forme de saine convivialité, ou encore le respect de la parole donnée et des promesses faites. Ces valeurs font partie de notre histoire. J’ai parlé des mansa, mais il y a d’autres cas plus saisissants.

Ainsi, par exemple, lorsque El-Hadj Oumar demanda que son frère de religion Sékou Amadou Barry, émir de la province du Macina, lui livre l’animiste Bina Ali Diarra, roi de Ségou, réfugié chez lui, ce dernier refusa d’obtempérer en évoquant le sacro-saint principe de l’hospitalité – kalifa – plus important que la charia. Le 16 mai 1862, le Cheikh les lia dans un destin commun, en les faisant décapiter tous les deux.

En se démarquant de toute posture culturaliste, ne peut-on récupérer, pour les transposer dans nos démocraties, l’esprit de la solidarité inter générationnelle, ou les logiques des liens sociaux propres aux communautés de base? Que ne gagnerait-on à méditer également sur la responsabilité sacrée des rois traditionnels, incarnations et symboles d’ordre et d’harmonie, soumis à un code éthique, établi dans le rituel magico-religieux de leur intronisation?

Dégager ces pistes ne signifie pas singulariser l’Afrique ; il s’agit tout simplement d’une invitation à rémobiliser des héritages qui, même bonifiés dans le souvenir, renvoient à des valeurs partagées de nos jours par notre communauté humaine: justice, respect de la personne et de la dignité humaine, paix, concorde, harmonie sociale.

Placer ces valeurs au cœur de la gouvernance est une façon de concevoir la démocratie comme un projet de moralisation, dont l’objet fondamental consisterait à promouvoir des leaders intègres, capables, par leur conduite, leur humilité, leur élévation et leur désintéressement de porter la charge du pouvoir.

La démocratie apparaît sous cet angle comme un sacerdoce, auquel on doit croire comme on croit à une religion, sans tomber dans quelque fondamentalisme que ce soit. Elle devient un idéal à atteindre et non un seuil déjà atteint, vers lequel on doit tendre par la force d’une conviction profonde et une totale intégrité.


Nous voilà invités à un débat qui touche à l’essence même de la démocratie et à sa mutation. Alexis de Tocqueville nous invitait déjà à considérer la démocratie comme » un régime éthique, une manière d’être, de penser, de se comporter
». À la suite d’Agnès Antoine, Cynthia Fleury propose de rattacher la réforme de la démocratie à la notion de métaphysique: «Réformer, c’est tenter de résoudre la disparition de la démocratie métaphysique, ou encore, tenter de penser la foi sans la religion, la croyance sans le culte, la spiritualité sans l’orthodoxie. »

L’engagement des élites dans ce processus ne saurait évacuer la problématique de la formation. Pour mieux asseoir sa prétention démocratique, l’Afrique est tenue de reconsidérer les problèmes de la formation et de ses structures. L’enseignement des valeurs qui fondent la démocratie devrait être une priorité et une exigence pour l’ensemble des citoyens. Il est indispensable de les inculquer dès le plus jeune âge, à l’école, en famille, dans la rue.

Considérer la démocratie comme un « processus initiatique» n’est-il pas justifié par l’image que nous renvoient les sociétés les plus avancées où on l’on voit l' » incontestable  » système constamment soumis à des menaces, comme le racisme, exacerbé avec l’immigration des citoyens de souche africaine ou arabe, ou le communautarisme, venus s’incruster en plein cœur des républiques de la vieille Europe?

En outre, l’imagerie occidentale, française en particulier, n’entretient-elle pas une représentation du pouvoir qui sacralise le président de la République et que Tocqueville stigmatisait, il y a déjà près de deux siècles? «Personne n’imagine pouvoir mener une affaire importante si l’État ne s’en mêle […]. Le gouvernement ayant pris aussi la place de la providence, il est naturel que chacun l’invoque dans ses nécessités particulières… On lui reproche [au gouvernement] jusqu’à l’intempérie des saisons … »


Le fait que l’opposition et une partie de l’opinion publique françaises reprochent à Nicolas Sarkozy de ne pas incarner convenablement la mystique présidentielle dans sa communication, notamment dans ses relations publiques et même dans sa vie privé, n’est-t-il pas également un signe de l’importance de cette dimension? Quand on entend également l’opposition française qualifier Nicolas Sarkozy de  » monarque constitutionnel
» ou d’« hyper_président« , peut-on ne pas penser à Jean-Louis Gergorin, vice-président d’EADS, ironisant: « En France, tout relève du monarque, rien n’existe à l’extérieur. »

Dès lors, quelle leçon, dans l’absolu, les ténors les plus acharnés de la démocratie peuvent-ils donner au « sous-monde» ? Vaste interrogation, qui ne peut qu’en appeler à la tolérance et à l’humilité.

Au final, il existe un rapport dialectique entre gouvernance et culture. La culture étant par définition un phénomène dynamique, elle participe du renouvellement de la gouvernance qui elle-même se modifie, s’adapte en fonction des évo1utions, des préoccupations de chaque génération d’hommes – et de femmes.


Adame Ba Konaré, « Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy », La Découverte, septembre 2008

23 Octobre 2008