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« Le juge que je suis, n’est pas indépendant tel que cela devrait l’être. Toutes les décisions que nous avons été amenés à prendre l’ont été sous la pression. Je citerai la dernière, celle qui a vu le placement de Dame Reckya Madougou en détention ». Ces propos sont du juge béninois Essowe Batamoussi qui siégeait à la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) et qui, depuis lors, a rendu sa démission de l’institution judiciaire et pris la poudre d’escampette pour se réfugier en France. Une bien mauvaise publicité s’il en est, qui arrive au mauvais moment et dont aurait aimé se passer le régime de Patrice Talon, accusé de maltraitance de la démocratie dans son pays où les électeurs sont convoqués aux urnes, le dimanche prochain, pour une présidentielle sans suspense, organisée dans les conditions que l’on sait.  Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est une sortie et une attitude qui ne manquent pas d’interroger et qui risquent d’embarrasser au plus haut point, le pouvoir de Cotonou. 

C’est la crédibilité même du scrutin du dimanche prochain qui est remise en cause

En effet, à une semaine de la présidentielle du 11 avril prochain qui fait couler beaucoup d’encre et de salive, cette sortie est un véritable pavé que jette le juge Batamoussi dans la mare en remettant en cause l’indépendance de la Justice dans son pays. Au-delà, c’est la crédibilité même du scrutin du dimanche prochain qui est remise en cause. Surtout quand on sait la façon dont le président Patrice Talon a réussi à se débarrasser, par des voies essentiellement judiciaires,  de ses adversaires les plus sérieux dans la course à l’échalote, pour s’ouvrir les portes d’un second mandat face à des candidats « motards ». L’un des derniers actes en date étant l’incarcération de la candidate du parti d’opposition « Les Démocrates », Reckya Madougou dont il est question dans les propos du juge, pour l’empêcher, crie-t-on du côté de ses partisans, de défier le chef de l’Etat dans les urnes. Sans oublier la question des parrainages rendus obligatoires et détenus en majorité par les partis de la majorité présidentielle, qui a fini de faire le tamis des candidats, au grand dam des candidats de l’Opposition à qui ces parrainages ont cruellement fait défaut, et qui n’avaient que leurs yeux pour pleurer. C’est pourquoi il est permis de croire que ces révélations du juge Batamoussi, qui lèvent un coin du voile sur les ennuis judiciaires de l’égérie de l’Opposition béninoise,  pour autant qu’elles soient fondées, ne vont pas arranger les affaires d’un Patrice Talon déjà accusé d’être dans une logique de dictature et d’autocratie. Déjà, sous son magistère, le Bénin est aujourd’hui dans une sorte de monopartisme qui ne dit pas son nom, avec une Assemblée nationale monocolore mise en place à la faveur des dernières législatives. Si l’on ajoute à cela les conditions d’organisation du présent scrutin présidentiel où le président Talon se retrouve face à des candidats qui passent plus pour des faire-valoir que des candidats sérieux, comme ces cadors de l’Opposition qui ont vu leur rêve de le défier dans les urnes se briser sur le mur des parrainages et autres obstacles judiciaires, l’on a envie de dire que le mal est à son comble. 

C’est à se demander si Patrice Talon ne constitue pas un danger pour la démocratie au Bénin

En tout cas, à en juger par le timing de sa sortie, les propos du juge ne paraissent pas anodins. Il voudrait dénoncer une mascarade électorale en cours au Bénin qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Et au-delà de la crédibilité de ses propos particulièrement accablants pour le pouvoir, les révélations du juge apportent de l’eau au moulin de ceux qui accusent le pouvoir du président Talon de travailler  à phagocyter toutes les institutions de la République de sorte à les mettre sous sa botte. Cela n’est pas digne d’un pays comme le Bénin qui comptait, il n’y a pas encore longtemps, parmi les vitrines de la démocratie sur le continent africain. C’est à se demander si Patrice Talon ne constitue pas un danger pour la démocratie au Bénin, à l’image de tous ces dirigeants africains qui se comportent en véritables Néron des temps modernes au point que l’on se demande s’ils n’ont juré la perte des règles de l’alternance dans leur pays.  En tout état de cause, la question que l’on se pose est de savoir si les révélations du juge Batamoussi réussiront à troubler le sommeil des autorités de Cotonou ou si, au contraire, elles glisseront sur elles comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Quoi qu’il en soit, leur réaction face à ces graves accusations qui tendent en plus à laisser penser à un régime de terreur au point que le juge ait cherché refuge à l’extérieur, est très attendue. Car, leur silence pourrait être interprété comme un acte qui en dit long sur le degré de leur embarras.

 « Le Pays »